Covid-19 : dans les comptes d'Yves, libraire, sauvé par le "click and collect"

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Yves Lagier, devant la librairie Attitude à Albi (Tarn), le 18 juillet 2017. (MARIE-PIERRE VOLLE / MAXPPP / JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Les restrictions sanitaires et la crise économique liée au Covid-19 ont forcé les commerçants à repenser leur activité. Au bord de la faillite, à la peine ou ayant réussi à tirer leur épingle du jeu, ils ont accepté d'ouvrir leur comptabilité à franceinfo. Yves, libraire dans le Tarn, dresse le bilan de son année 2020.

Il choisit ses mots avec soin pour éviter de paraître présomptueux. "On voit bien que certains n'arrivent pas à s'en sortir...", euphémise Yves Lagier, propriétaire de la librairie Attitude, à Lavaur, dans le Tarn. L'épidémie de Covid-19 a mis nombre de ses confrères à genoux : comme l'explique Le Figaro, même Gibert Jeune, la plus ancienne librairie de Paris, est en passe de mettre la clé sous la porte. Le commerçant de 62 ans, à la tête de quatre points de vente généralistes dans un département rural, a pourtant réussi à améliorer son chiffre d'affaires en 2020. Son secret ? Avoir rapidement misé sur le "click and collect", cette pratique qui consiste à commander en ligne et à retirer ses achats en magasin. Tout en ayant pu compter sur le soutien d'une clientèle fidèle.

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Pourtant, rien ne prédestinait ce diplômé en géologie, qui a fui le monde universitaire "pas très entreprenant" après son service militaire, à tenir une librairie. Successivement cadre supérieur chez Carrefour, à la Fnac puis chez Surcouf, il entame une reconversion à la cinquantaine, pour retrouver sa terre natale et passer plus de temps en famille. En 2011, il rachète la vieille librairie de Lavaur, une ville de 11 000 habitants située à 40 km au nord-est de Toulouse. Puis il en ouvre trois autres dans le département du Tarn, à Albi, Graulhet et Gaillac, entre 2014 et 2017. Après une année menacée par l'épidémie de Covid-19, mais finalement sauvée, le libraire a accepté d'ouvrir ses comptes à franceinfo.

"Il fallait qu'on assure notre mission, même les portes fermées"

Le chiffre d'affaires d'Attitude a progressé d'environ 22% entre 2019 et 2020, passant de 1,58 million d'euros à 1,93 million d'euros. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Rembobinons. Nous voici à la mi-mars 2020. Face à la circulation du virus, le gouvernement décrète la fermeture de tous les lieux "non indispensables", dont les librairies. "Il fallait qu'on assure notre mission, même avec les portes fermées", se remémore Yves Lagier.

"Ne pas distribuer des livres dans une période troublée, c'est grave."

Yves Lagier, libraire

à franceinfo

L'entreprise ne peut de toute manière pas se permettre de stopper son activité en vivant sur sa trésorerie. Le libraire demande alors aux commerçants voisins d'accueillir ses livres : deux charcutiers et un tabac-presse, autorisés à rester ouverts, car considérés comme "essentiels", acceptent de jouer les points relais. Les clients de la librairie n'ont plus qu'à commander et régler leurs achats sur le site internet, et à les récupérer lors de leurs courses de première nécessité.

Fin mars, le gouvernement autorise finalement les commerces fermés à mettre en place un système de "click and collect", permettant aux clients d'Attitude de venir retirer leurs livres sur le seuil de la librairie. Grâce à cette mesure, le pire est évité : l'entreprise réalise 43 700 euros* de chiffre d'affaires en avril, contre 113 900 euros le même mois l'année précédente, soit une baisse de "seulement" 60% de l'activité.

A la levée du confinement, mi-mai, le magasin fait face à un "afflux considérable de clients" qui "ont faim de lire", se remémore Yves Lagier. Les ventes de la librairie explosent entre mai et juillet, et permettent de récupérer 110 500 euros de chiffre d'affaires perdus lors du début d'année. Après un ralentissement à la fin de l'été, les ventes repartent à la hausse avec le nouveau confinement de novembre : la librairie enregistre un chiffre d'affaires de 174 300 euros, contre 142 700 euros en novembre 2019 (+22%) grâce à son site internet. "Le nombre de commandes était énorme, on a dû passer de nouveaux contrats avec La Poste !" s'étonne encore Yves Lagier. Et le mois de décembre, nourri par les courses de Noël, est lui aussi "exceptionnel". Résultat : le chiffre d'affaires progresse d'environ 22% entre 2019 et 2020, passant de 1,58 million d'euros à 1,93 million d'euros.

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Pour autant, les bénéfices de la librairie – qui seront connus en mars, à la fin de l'exercice comptable  devraient rester modestes : après 2 000 euros en 2019, Yves Lagier espère cette année un résultat "meilleur", compte tenu de la "dynamique exceptionnelle du mois de décembre" qui a boosté le chiffre d'affaires. Mais entre la masse salariale nécessaire pour faire tourner la librairie (voir plus loin), la marge limitée réalisée sur les ventes (le prix des livres étant établi par la loi), et l'incertitude liée aux restrictions sanitaires qui pèse sur les libraires, ce dernier n'imagine pas toucher le jackpot. 

* Tous les montants relatifs au chiffre d'affaires sont hors taxes.

"Nos clients ont appris à utiliser notre site internet durant le confinement"

Fin novembre, les ventes via le site internet de la librairie avaient représenté, en 2020, un total de 310 000 euros, toutes taxes comprises, contre 45 300euros durant la même période en 2019. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Pourquoi Attitude a-t-elle réussi là où d'autres librairies se sont cassé les dents ? La vente en ligne, bien que très chronophage – le libraire doit choisir le livre en rayon, l'emballer et, en cas d'envoi à domicile, le poster  a permis d'éviter la catastrophe économique, souligne le commerçant. Fin novembre, les ventes via le site internet de la librairie avaient représenté en 2020 un total de 310 000 euros, toutes taxes comprises, contre 45 300 euros durant la même période de l'année précédente. Soit près de sept fois plus. Concrètement, ce sont 24 200 livres qui ont été commandés en ligne sur le site d'Attitude entre janvier et novembre 2020, au lieu de seulement 3 500 entre janvier et novembre 2019.

En limitant les contacts physiques, les mesures sanitaires mises en place pendant la pandémie de Covid-19 ont donc consacré le tournant du numérique déjà emprunté par une partie du secteur. Cette mue a profité à Attitude, qui bénéficie depuis 2011 d'un site internet et d'une newsletter hebdomadaire ayant permis de prévenir rapidement ses 12 000 abonnés de l'organisation adoptée. 

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Avec le poids croissant des commandes en ligne, Yves Lagier a par ailleurs noté un changement dans le type de livres vendus. "Quand Obama a donné une interview à France 2 [diffusée le 17 novembre], on a eu dix commandes dans la soirée de ses mémoires. Pareil avec l'entrée au Panthéon de Maurice Genevoix [le 11 novembre], ou l'annonce du Goncourt [le 30 novembre]détaille le libraire. Ces commandes réactives, liées à l'émotion du client, sont nouvelles pour nous. C'est une demande qui est normalement captée par Amazon, et qui maintenant nous arrive, car nos clients ont appris à utiliser notre site internet durant le confinement."

S'est-il résolu à renoncer à la relation privilégiée avec le client, qui se noue habituellement dans les rayons ? "Pour ces ventes-là, il faut accepter que la valeur ajoutée du libraire soit zéro, reconnaît-il. Mais un client qui a commandé sur internet un livre dont il redoutait la pénurie peut ensuite venir en librairie pour être surpris, pour créer du lien humain et chercher un spécialiste."

Le prêt garanti par l'Etat, "une trésorerie de secours"

Le bouquet de librairies Attitude a bénéficié de plus de 388 000 euros d'aides : deux versements du Centre national du livre pour 38 300 euros, et un prêt garanti par l'Etat de 350 000 euros. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Si la librairie s'en est sortie, c'est aussi grâce au soutien de l'Etat. Elle a notamment bénéficié de deux versements du Centre national du livre de 28 300 euros puis 10 000 euros, qui ont aidé à payer les charges fixes (environ 37 000 euros hors taxes chaque mois), même lors des périodes de confinement. Yves Lagier a également obtenu un prêt garanti par l'Etat (PGE) de 350 000 euros, conçu comme "une trésorerie de secours", au cas où les pertes des premières semaines de confinement n'auraient pu être rattrapées. A ce jour, l'enveloppe est encore complète, et le commerçant entend bien commencer à rembourser le prêt cette année.

Alors que l'entreprise s'est endettée pour pouvoir lancer ses quatre points de vente, ses bailleurs (des banques, mais aussi des organismes d'Etat) ont par ailleurs accepté de reporter de quatre à six mois ses prélèvements. Les charges sociales de l'entreprise ont également été repoussées de trois mois, une période suffisante pour reconstituer la trésorerie diminuée par le premier confinement. La prise en charge des frais de port, remboursés par l'Etat, a également permis au libraire, comme à ses confrères, de s'aligner sur l'offre d'Amazon à un centime d'euro pour ses abonnés, et d'éviter toute concurrence "déloyale".

Le gouvernement a aussi promis de ne pas prendre en compte le chiffre d'affaires issu de la vente à distance dans le calcul des aides du second confinement, ce qui a rassuré le libraire alors qu'il se lançait sur ce nouveau marché.

"Une équipe jeune, dynamique et diplômée"

Le coût de revient mensuel des 15 salariés est environ équivalent à 30 000 euros, charges comprises. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

L'équipe d'Attitude compte 15 libraires, en incluant Yves Lagier et sa femme, qui sont eux aussi salariés de l'entreprise. "J'ai une équipe jeune, dynamique et qui a nécessairement un diplôme en édition ou en librairie", se félicite le gérant. Chacun d'entre eux peut se targuer d'une spécialité particulière (BD, littérature...) et est amené à intervenir dans au moins deux des quatre points de vente de la librairie chaque semaine. Les salariés sont rémunérés "en fonction de leur ancienneté et de la famille de produits sur laquelle ils travaillent", précise Yves Lagier, qui reconnaît que les salaires ne sont pas bien hauts : "à partir de 1 600 euros" brut mensuels pour un temps complet, avec une part variable liée au chiffre d'affaires. Le commerçant, lui, se paye au smic : "Je n'ai pas besoin de plus, ma femme touchant au-delà des 2 000 euros."

Pour alléger le coût que représente cette main-d'œuvre (30 000 euros mensuels, charges comprises), le chômage partiel a été activé mi-mars pour l'ensemble des salariés, sauf le couple Lagier, qui assurait le service minimum à la librairie. Avec la mise en place du "click and collect", le reste de l'équipe est progressivement revenue à partir de la fin du mois de mars, jusqu'à la reprise totale de l'activité, le 11 mai. 

L'ensemble des salariés ont alors assumé de nouvelles tâches : l'envoi de colis, la réponse aux interrogations des lecteurs par e-mail ou par téléphone, la mise en ligne des coups de cœur des clients sur le site de la librairie... "Mais travailler sur internet, ça n'est pas être un sous-libraire, assure Yves Lagier. On a continué à conseiller nos clients pendant le confinement, d'être à leur contact, même si ça n'était plus physique." Un libraire à la page, en somme.


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