Vaccins d'AstraZeneca contre le Covid-19 réservés au Royaume-Uni : "On reste dans le chacun pour soi", déplore la codirectrice de l'Observatoire de la santé à l'Iris

AstraZeneca livrera à la France 4,6 millions de doses de son vaccin contre le Covid d'ici fin mars, soit moitié moins qu'attendu, privilégiant la Grande-Bretagne.

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Les médecins de la Royal Navy préparent des injections du vaccin Oxford/AstraZeneca Covid-19 dans un centre de vaccination installé sur l'hippodrome de Bath en Angleterre, le 27 janvier 2021. (ADRIAN DENNIS / AFP)

"Même dans ce club des privilégiés des pays riches, on reste quand même dans le chacun pour soi", a rappelé jeudi 28 janvier sur franceinfo Anne Sénéquier, médecin, co-directrice de l’Observatoire de la Santé mondiale à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Le laboratoire britannique AstraZeneca a annoncé qu'il livrera à la France 4,6 millions de doses de son vaccin contre le Covid-19, moitié moins que prévu, en privilégiant la Grande-Bretagne. "Il est étonnant qu'on s'étonne encore de voir que le commerce n'a aucune morale, même sur des thématiques sanitaires, et qui devrait justement avoir un peu plus d'humanité", a-t-elle dénoncé.

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franceinfo : Ce retard dans la livraison du vaccin d'AstraZeneca ne concerne que l'Union européenne, mais pas le Royaume-Uni. Ce n'est qu'une question de pur business ?

Anne Sénéquier : Effectivement, on est sur ce qu'on appelle "le jeu du pur business". On a vu AstraZeneca qui a évoqué la signature du contrat avec le Royaume-Uni, trois mois en avance par rapport à celui de l'Europe. On a vu aussi les lignes de production qui étaient présentes au Royaume-Uni, on a toujours entendu dire que ça allait privilégier justement les livraisons nationales.

Ce qui est étonnant, c'est qu'aujourd'hui, on s'en étonne. Au début de l'année dernière, on a évoqué le vaccin comme un bien commun de l'humanité. On a bien vu rapidement que finalement, ça a été du chacun pour soi de la part de tous les pays qui en avaient les moyens de le faire. On se rend compte qu'on était un petit peu à l'abri, du fait de notre capacité de paiement de ces vaccins. Et on se rend compte aujourd'hui que même dans ce club des privilégiés des pays riches, on reste quand même dans le chacun pour soi et ça, c'est important de le dire parce qu'effectivement, il n'est pas éthique de revenir sur un contrat.

Des personnes attendent d'être vaccinées. Mais c'est vrai aussi sur la totalité du globe aujourd'hui. Quand on voit une mappemonde des pays qui vaccinent aujourd'hui dans la bande tropicale, vous n'avez quasiment personne qui vaccine. Pourquoi ? Parce que toutes les doses ont été captées par les pays riches. Aujourd'hui, on s'étonne de se rendre compte que dans ce club-là, on se tire aussi dans les pieds, mais ça s'est passé sur les masques. Quand des pays ont récupéré des cargaisons de masques sur les tarmacs qui étaient, à l'origine, à destination d'autres pays.

On n'a tiré aucune leçon de ce fiasco des masques ?

On n'a tiré aucune leçon au niveau international de ce qu'on aurait besoin de faire, c'est-à-dire vacciner et avoir une équité vaccinale au niveau international qui serait pertinente, et pour la santé publique - parce que ça permettrait vraiment une rupture de transmission chez les personnes vulnérables au niveau global, et au niveau économique.

Aujourd'hui on dit : il faut absolument vacciner parce qu'il faut absolument relancer notre économie. Mais relancer notre économie et que tout le reste du monde ne soit pas en capacité de le faire nous restreindrait finalement à l'autonomie économique, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Quand on produit des choses, on commerce avec les voisins, mais on commerce aussi avec le monde entier. Donc il n'y a aucune légitimité aujourd'hui à privilégier ces pays-là par rapport à d'autres.

Donc oui, aujourd'hui, il est étonnant qu'on s'étonne encore de voir que le commerce n'a aucune morale, même sur des thématiques sanitaires, et qui devrait justement avoir un peu plus d'humanité. Mais on constate qu'on n'a pas été bon là-dessus non plus.

Boris Johnson en fait un outil politique. Il a bien compris que l'Union européenne avait besoin de ce vaccin AstraZeneca. Les vaccins développés par Pfizer et Moderna, c'est 150 millions de doses au total. AstraZeneca, c'est 400 millions de doses. C'était en fait le premier vaccin de masse.

Les Pfizer et Moderna sont des vaccins très chers et qui sont logistiquement plus compliqués et donc, effectivement, à la base, ce ne sont pas des vaccins qui sont privilégiés pour des vaccinations de masse. Le vaccin est devenu un très fort outil géopolitique. Aujourd'hui, ces vaccins-là sont utilisés comme outils, je dirais même pas de soft power, mais de hard power pour justement, la souveraineté nationale. J'en veux pour preuve le tollé général qu'amènent Sanofi et Pasteur en disant qu'ils ne sont pas capables aujourd'hui d'amener un vaccin français dans cette course aux vaccins. Très clairement, il y a un côté sanitaire auquel il faudrait donner priorité. Mais aujourd'hui, l'état de la société n'est pas capable éthiquement, philosophiquement et psychologiquement de le faire, et on se retrouve dans toujours les mêmes thématiques de géopolitique, économie et tout ce qu'on a l'habitude de vivre.

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