Vaccination du personnel hospitalier : à Saint-Etienne, le CHU tente de "convaincre" les hésitants par la pédagogie

Avec la menace du variant Delta, la question de l'obligation vaccinale pour les soignants est de nouveau posée. Les établissements de santé multiplient les efforts pour améliorer le taux de couverture, mais les hésitations restent nombreuses.

Article rédigé par
A Saint-Etienne (Loire) - Fabien Magnenou
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Le CHU de Saint-Etienne (Loire), en mars 2021. (MAXPPP)

Obliger les soignants à se faire vacciner contre le Covid-19 ? Le sujet revient à nouveau sur la table lors d'un conseil de défense, lundi 12 juillet, qui devrait donner lieu à de nouvelles mesures annoncées par Emmanuel Macron lors d'une allocution télévisée à 20 heures.

L'émergence du variant Delta alimente les craintes dans les établissements de santé, où les équipes risquent à nouveau de se retrouver sous pression. Au CHU de Saint-Etienne (Loire), comme ailleurs, l'accent est jusqu'à présent mis sur la pédagogie pour augmenter le taux de couverture vaccinale. "C'est dans notre intérêt, car on n'a pas envie de gérer des clusters", résume Julie Gagnaire, médecin à l'unité de gestion des risques infectieux. "Mais le problème, c'est que tout le monde, et pas seulement les soignants, devrait se faire vacciner."

Des disparités selon les services

Quelque 7 600 agents travaillent au CHU de Saint-Etienne. Parmi eux, 4 300 ont reçu une première dose (57%) et 3 260 une seconde (43%). Même si ces chiffres sont encore légèrement sous-évalués, c'est à peine mieux que dans la population nationale. Aux côtés des cadres de santé, les infirmiers anesthésistes diplômés d'Etat (IADE) occupent la première position avec 80%. "Ce sont les professionnels qui ont vu leur métier le plus évoluer avec le Covid : l'activité chirurgicale a été modifiée et ils ont fait de la réanimation en salle de réveil", notamment pour intuber et extuber les malades. La perception du risque explique en partie la différence de couverture vaccinale entre catégories professionnelles.

Les infirmiers de bloc opératoire (IBODE) suivent de peu avec 78%, contre 54% pour l'ensemble des infirmiers. La situation est bien différente pour les aides-soignants et pour les agents de santé hospitaliers (ASH) : 40% et 35%. Cette perception du risque évolue également en fonction de l'âge (elle est moins forte chez les jeunes) et en fonction du sexe (les hommes se font davantage vacciner).

Depuis le mois de novembre, l'unité de gestion du risque infectieux a produit plusieurs webinaires à destination des professionnels, à la fois sur l'hygiène et sur la vaccination. "Ces outils sont utiles au début pour impulser une dynamique", reconnaît Amandine Gagneux-Brunon, médecin au CHU. "Ils donnent aussi un bagage qui permet de répondre aux interrogations des uns et des autres. Mais ils ne sont pas suffisants pour aller toucher les hésitants". L'argument "altruiste" – se vacciner pour protéger les autres – convainc surtout les convaincus, qui ont déjà reçu leurs doses. A ce stade de la campagne vaccinale, ce sont désormais des arguments plus personnels qui sont mobilisés.

"Un travail de longue haleine"

Des relais sont identifiés au sein des services, à la manière d'"ambassadeurs" capables d'apporter des réponses sur le sujet. Car c'est l'un des secrets des services : il suffit parfois d'un leader charismatique pour emporter l'adhésion d'une équipe, dans un sens ou dans l'autre. Ce qui explique parfois les écarts de vaccination entre des services similaires. A Saint-Etienne, l'unité de gestion du risque infectieux tente de cartographier ces écarts, afin de mieux cibler leurs actions."Une collègue est restée pendant une heure dans un service", raconte Julie Gagnaire, "pour que trois personnes se rendent dans un centre de vaccination. C'est un travail de longue haleine."

L'unité de gestion des risques intervient également dans les services depuis deux semaines, pour présenter au personnel le déploiement des tests antigéniques à l'attention des patients. C'est aussi l'occasion d'évoquer le variant Delta, puis le vaccin. Et lors des relèves, il règne parfois comme un léger flottement dans l'assistance quand le thème est abordé. "Dans le cadre de mes recherches, j'ai remarqué que beaucoup de soignants avaient fermé les écoutilles sur la question", abonde Amandine Gagneux-Brunon. "Quand ça arrive, j'évoque des cas concrets", intervient une autre médecin. "Parler de la balance bénéfice-risque ou de chiffres ne fonctionne pas vraiment."

"Cela fait 18 mois qu'ils travaillent dans des conditions difficiles. Ils se détournent des médias traditionnels pour les réseaux sociaux qui font la part belle aux histoires individuelles."

Amandine Gagneux-Brunon, médecin au CHU de Saint-Etienne

à franceinfo

A la fin du mois, une fiche de questions-réponses sera glissée dans le courrier de la fiche de paie, avec des réponses sur la fertilité, les femmes enceintes, l'ARN messager et même une supposée réaction magnétique, dernière lubie à la mode sur les réseaux sociaux.

"Ne pas ramener de maladie à la maison"

Au-delà de l'hôpital, ces hésitations peuvent également se répercuter dans la population, ajoute Amandine Gagneux-Brunon. Car "un soignant est souvent le référent santé dans son entourage", même sans le bagage scientifique associé. Diplômé depuis trois ans, Armand N. a contracté le Covid en septembre dernier, avant de se faire vacciner au milieu du mois d'avril. "Je ne suis pas réticent aux vaccins, mais je préférais jouer la carte de la sécurité", explique l'aide-soignant en infectiologie.

Là dans son cas, c'est finalement l'entourage qui l'a fait évoluer sur la question, bien davantage que la parole institutionnelle ou gouvernementale. "Mes proches me disaient que je travaillais avec des gens qui avaient le Covid. Et puis on en a discuté quelques minutes avec une cadre de santé, c'était assez rassurant." L'hypothèse d'une obligation a également hâté les choses. "Je me suis dit qu'on n'aurait pas le choix, donc autant le faire."

Nelly E., aide-soignante dans le même service, s'est tournée vers les médecins, qui ont joué un "rôle de modèle en se faisant vacciner tout de suite". Vaccinée, elle souhaite avant tout "ne pas ramener de maladie à la maison". L'expérience des derniers mois a également marqué cette femme. "Pendant un an, on a vu des malades du Covid, des gens sans antécédent qui sont décédés. On a eu l'impression de vivre sur une autre planète." Malgré tout, elle reconnaît que la question engage un "débat sur la liberté individuelle".

"Un soignant qui ne se fait pas vacciner devrait rendre son diplôme", plaide un autre aide-soignant, lassé par les querelles en cours. Un autre salarié, au contraire, considère l'obligation comme un casus belli, qui déclencherait des départs et mettrait l'hôpital "dans la merde". Des aides-soignants préfèrent temporiser jusqu'à septembre, craignant surtout d'hypothétiques effets à long terme. D'autres ont sauté sur l'occasion dès que possible, pour des raisons très variées : des agents des services hospitaliers (ASH) ont été frappés de "révélation" vaccinale, d'autres voulaient visiter le parc d'attraction Europapark. Certains, enfin, le feront d'eux-mêmes pour "ne pas y être contraints".

Dans l'unité d'infectiologie du CHU de Saint-Etienne (Loire), vendredi 9 juillet 2021. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Pour la "stratégie du cocooning"

Ce débat risque à terme de crisper les clans. "S'il est important que les professionnels de santé se vaccinent, on peut également comprendre que certains se sentent montrés du doigt", analyse Amandine Gagneux-Brunon. D'autant que le personnel soignant maîtrise sur le bout des doigts les règles sanitaires et d'hygiène. Les patients hospitalisés doivent être testés tous les deux jours. Et certains soignants soulèvent un paradoxe dans certaines visites de l'extérieur, quand elles font tomber les masques avec des proches non testés. "Une obligation peut laisser penser à la population que l'hôpital est un lieu où on se contamine. Or, la plupart des infections nosocomiales ont pour cas index un patient."

Dans un article en pré-publication, Amandine Gagneux-Brunon propose de réserver cette obligation aux personnels en contact avec des patients immunodéprimées (transplantés, en chimiothérapie, en dialyse rénale ou en thérapie par anti-CD20...). Ceux-ci, en effet, développent une moindre réponse immunitaire après le vaccin. L'entourage tout entier doit alors compenser ce déséquilibre en jouant son rôle de bouclier de transmission. Cette joliment nommée "stratégie du cocooning" vise à ajouter un écran supplémentaire dans l'arsenal antiviral. Le Conseil scientifique, lui, a rendu son avis vendredi, plaidant la vaccination obligatoire pour tous les soignants et personnels médico-sociaux. "Le choix d’un métier de santé s’accompagne d’une responsabilité professionnelle vis-à-vis des patients."

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