Vaccination contre le Covid-19 : comment la Martinique essaie de rattraper son retard

Déjà soumise à de nouvelles restrictions sanitaires fin juillet, la Martinique est depuis mardi en confinement strict, une première depuis mars 2020. Malgré la flambée des contaminations sur l'île et la quatrième vague de l'épidémie, la vaccination piétine.

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Un homme passe devant le centre de vaccination contre le Covid-19 du Lamentin (Martinique), le 2 août 2021. (OLIVIER CORSAN / MAXPPP)

"Si nous ne sommes pas assez vaccinés, ce n'est pas parce qu'on prend trop de rhum." Comme de nombreux Martiniquais, Corinne Gillard a été choquée par les propos du docteur Hervé Boissin, tenus le 31 juillet. Elle est infirmière libérale au François, à l'est de l'île. Pour elle, l'entourage joue pour beaucoup dans la vaccination. "Il y a quelques jours, j'ai fait une session de vaccination dans une entreprise : une personne était d'accord pour se vacciner, jusqu'à ce qu'un de ses collègues lui dise 'Non mais tu ne vas pas faire ça !' Après ça, la personne a choisi de ne pas recevoir la première injection."

Pour l'heure, 18% de la population martiniquaise est entièrement vaccinée, et seulement 24% a reçu une première dose. Des taux bien au-dessous du reste de la France, où 67% des personnes sont désormais primo-injectées. Pour le ministère des Outre-mer, la cause principale de ces faibles taux est "le scandale du chlordécone qui pèse lourd sur la confiance des Martiniquais envers le vaccin contre le Covid-19". De 1972 à 1993, ce pesticide était utilisé pour la culture de la banane en Guadeloupe et en Martinique. Les conséquences sanitaires et environnementales ont durement touché les Antilles : selon une étude de Santé publique France en octobre 2018, la quasi-totalité des habitants ont du chlordécone dans le sang.

Un scandale d'Etat qui empoisonne encore les relations entre les Antilles et la France hexagonale. Face à cette méfiance, une seule arme qui vaille pour Corinne Gillard : la pédagogie. Cette infirmière de 53 ans prend le temps d'expliquer ce qu'il y a dans le vaccin, quels sont ses bénéfices, mais aussi les effets secondaires. "Mais dès que je me retrouve face à un mur anti-vaccin, j'arrête de discuter, ça ne sert à rien. C'est parler pour se fatiguer, et on l'est déjà assez." Alors comment convaincre sans contraindre ? "J'ai un conjoint en réanimation, donc je peux légitimement leur dire 'Ce ne sont pas de fausses nouvelles : il y a vraiment du monde en réanimation, réveillez-vous !'"

Informer sans culpabiliser

Nathanael Lauhon, infirmier libéral au Lamentin, préfère une approche moins frontale. "Dans mon cabinet, nous montrons à nos patients que nous ne sommes ni pour, ni contre le vaccin. Sans les culpabiliser ni dénigrer leur avis : c'est le meilleur moyen de les braquer. Un soignant n'a pas à donner son avis, et peut-être que si tous mes collègues avaient la même philosophie, on n'en serait pas là."

Comme ailleurs sur l'île, la plus grande commune de Martinique peine à vacciner sa population. L'infirmier note que les personnes qu'ils vaccinent font davantage confiance à leurs soignants de proximité : "Ils préfèrent éviter les centres de vaccination, par peur d'être contaminés en faisant la queue. La population va vers les médecins qui la rassurent". Nathanael Lauhon prône une pédagogie sans jugement.

"Ça ne veut pas dire que les Martiniquais ne comprennent pas, c'est que dès le départ il y a eu un problème de communication sur les vaccins."

Nathanael Lauhon, infirmier au Lamentin

à franceinfo

Un sentiment partagé par une pharmacienne de Sainte-Marie, qui estime qu'"il faut bien expliquer aux gens, avec des termes simples, comment le vaccin a été fabriqué, ce qu'il y a dedans… Là, les gens n'ont absolument pas confiance". Au sud de l'île, une pharmacienne n'a pas administré une seule dose de vaccin depuis qu'il est disponible en Martinique, début janvier. "Personne ne me demande de vaccin, je n'ai donc pas de doses." Pour elle, "il y a trop de divergences dans le corps médical sur le vaccin, la population ne sait pas qui croire donc elle ne peut pas avoir confiance."

A la pharmacie de Grand Village, à Schœlcher, on vaccine deux fois par semaine : "Depuis les annonces, mais surtout depuis le confinement léger et les morts qui s'accumulent, même ceux qui ne voulaient pas se faire vacciner s'y mettent." La situation préoccupante en Martinique, et plus largement aux Antilles, semble provoquer un regain d'intérêt pour la vaccination. "Les gens ont peur, tout simplement ! Même les médecins qui n'avaient pas confiance dans le vaccin souhaitent se vacciner désormais." Un pharmacien de Fort-de-France dont l'officine ne désemplit pas fait le même constat pour le mois d'août : "La demande explose, je vide un flacon par jour, donc sept doses, alors qu'en juillet, on a eu des flacons périmés".

L'Etat s'en remet aux élus locaux

Un frémissement de la vaccination noté par le ministère des Outre-mer, qui relève que "depuis le discours d'Emmanuel Macron [le 12 juillet], il y a un regain d'intérêt pour la vaccination, bien plus qu'en métropole où elle commence à stagner". Pour confirmer cette tendance, le ministère "compte beaucoup sur les élus locaux : il faut que chacun d'entre eux montre que la vaccination est la bonne solution, en complément de l'Etat". En ce sens, les ministres de la Santé et des Outre-mer Olivier Véran et Sébastien Lecornu ont envoyé un courrier le 9 août demandant l'appui des élus antillais sur la question vaccinale.

Du côté du gouvernement, on insiste également sur la nécessité d'un soutien assumé de la part du monde économique, via les syndicats, tout en continuant les campagnes de sensibilisation à destination de la population martiniquaise. Jeudi matin aux Antilles, où il se trouve depuis mardi, Sébastien Lecornu a lancé à la population "un appel grave" à se faire vacciner, seule solution "à moyen et long terme". Le ministère de la Santé observe de son côté un "frémissement [de la vaccination] dans la zone Antilles, en Martinique et en Guadeloupe : il y a eu 18% d'injections en plus lundi et mardi par rapport à la semaine dernière".

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