Vaccin contre le Covid-19 : on vous résume le bras de fer entre l'Union européenne et AstraZeneca en quatre actes

Bruxelles reproche au laboratoire le déploiement plus lent qu'escompté de son vaccin contre le coronavirus. Le groupe britannique explique ce retard par des problèmes sur l'un de ses sites.

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Une fiole du vaccin développé par le laboratoire AstraZeneca et l'université d'Oxford, le 26 janvier 2021, dans un centre de vaccination à Brighton (Royaume-Uni). (BEN STANSALL / AFP)

Le torchon brûle entre l'Union européenne et AstraZeneca. Le groupe britannique a annoncé d'importants retards pour les livraisons en Europe de son vaccin contre le Covid-19, prévues au printemps. En France, il ne fournira ainsi que 4,6 millions de doses du Covishield, a indiqué le ministère de la Santé mardi 26 janvier. Soit deux fois moins que les 9 millions de doses attendues par Paris, qui avait déjà revu ses prévisions à la baisse par rapport au contrat prévoyant initialement 17,5 millions de doses livrées entre fin décembre et fin mars. Depuis une semaine, Bruxelles fait donc pression sur le laboratoire pour qu'il respecte ses engagements, sans grand succès.

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Franceinfo vous résume, en quatre actes, comment le ton est monté entre les Vingt-Sept et AstraZeneca.

Acte 1 : AstraZeneca annonce un retard de livraison du vaccin

Le laboratoire suédo-britannique a suscité la colère des Vingt-Sept, vendredi 22 janvier, en annonçant que les livraisons prévues au printemps seraient moins importantes qu'escompté pour le Covishield, développé en partenariat avec l'université d'Oxford. "Bien qu'il n'y ait pas de délai prévu pour le début des expéditions de notre vaccin, si nous recevons l'approbation en Europe, les volumes initiaux seront inférieurs aux prévisions initiales en raison d'une baisse de rendement sur un site de fabrication de notre chaîne d'approvisionnement européenne", a indiqué à l'AFP une porte-parole d'AstraZeneca, vendredi 22 janvier. "Nous fournirons des dizaines de millions de doses en février et mars à l'Union européenne, et nous continuons d'augmenter les volumes de production", a -t-elle complété, sans préciser les quantités exactes.

La Commission européenne avait initialement réservé jusqu'à 400 millions de doses de Covishield, pour lequel une demande d'autorisation a été déposée auprès de l'Agence européenne des médicaments (EMA). L'UE comptait beaucoup sur ce vaccin "à vecteur viral", note France 24. Il est en effet moins cher et plus facile à conserver (car il peut être stocké à une température standard) que ses deux concurrents déjà autorisés dans l'UE, ceux de Pfizer/BioNTech et Moderna. Bruxelles espérait par ailleurs que ces livraisons compensent le retard annoncé d'un autre vaccin, celui des laboratoires Pfizer/BioNTech

Acte 2 : Bruxelles met la pression sur le laboratoire

L'Union européenne n'a pas tardé à demander des explications à AstraZeneca. Dimanche, la commissaire européenne à la Santé a écrit une lettre au laboratoire, soulignant "l'importance du respect du calendrier des livraisons", rapporte Politico (en anglais). Le lendemain matin, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, est montée au créneau pour demander le respect des contrats.

La présidente de la Commission a également rappelé au laboratoire que "l'UE a investi des sommes conséquentes dans l'entreprise" pour qu'elle augmente ses capacités de production. Bruxelles doit en effet réaliser des versements échelonnés dans le cadre de ce contrat, pour une enveloppe globale s'élevant à 336 millions d'euros, relève Le Point. L'hebdomadaire précise que si l'accord passé ne comporte pas d'obligation de trouver un vaccin (il a en effet été conclu avant que ce soit le cas), il impose en revanche au fabricant de le produire en quantité suffisante en cas de succès.

Les Vingt-Sept de l'UE ont donc fait un premier point avec le groupe britannique, lundi, pour tenter d'y voir plus clair. Sans grand succès. "Les discussions avec AstraZeneca aujourd'hui ont entraîné un mécontentement face au manque de clarté et aux explications insuffisantes, a déclaré sur Twitter (en anglais) la commissaire à la Santé, Stella Kyriakides, après la réunion. Les Etats membres sont unis : les développeurs de vaccins ont des responsabilités sociétales et contractuelles qu'ils doivent assumer."

Ursula von der Leyen a remis un tour de vis, mardi, lors d'une conférence de presse. "Nous allons mettre sur pied un mécanisme de transparence sur les exportations de vaccins", a menacé la présidente de la Commission. Bruxelles imposerait ainsi aux fabricants de lui signaler les exportations hors de l'UE des doses qui y sont produites, détaille RTL. Les Vingt-Sept redoutent en effet qu'une partie des vaccins soient attribués à d'autres pays, notamment le Royaume-Uni, qui n'a pas rencontré de problème de livraisons. "Nous voyons que des doses sont livrées ailleurs. Or nous avons signé un accord dès août [2020], les Etats membres ont placé leurs commandes en octobre. Nous sommes maintenant fin janvier, ces doses devraient être prêtes à être livrées", a insisté un porte-parole de l'UE.

Acte 3 : le patron du groupe rétorque que Bruxelles a mal lu le contrat

Pascal Soriot a répondu à ces accusations dans un entretien à plusieurs journaux européens, dont Le Figaro, mardi 26 janvier. "Les problèmes que nous avons sont liés à la fabrication de la substance médicamenteuse. Nous pensons avoir réglé ces problèmes, mais nous avons deux mois de retard par rapport à ce que nous voulions, a détaillé le PDG d'AstraZeneca. Selon les sites, nous avons une productivité dont le ratio va de un à trois. 

"Malheureusement, les sites qui ont la plus faible productivité sont ceux qui approvisionnent l'Europe. Très honnêtement, je veux dire que nous ne le faisons pas exprès."

Pascal Soriot, PDG d'AstraZeneca

au "Figaro"

Autre justification pour le décalage entre les livraisons au Royaume-Uni et à l'UE : "Lorsque nous avons conclu l'accord avec Oxford, ils avaient déjà travaillé avec le gouvernement britannique à ce sujet et avaient donc une longueur d'avance". "Nous avons donc pu prendre assez rapidement la chaîne d'approvisionnement britannique et l'améliorer", a affirmé Pascal Soriot, réfutant les accusations de vente au Royaume-Uni de vaccins produits en Europe.

Le patron du groupe britannique a également livré une lecture différente du contrat passé avec les Vingt-Sept. "L'accord britannique a été conclu en juin, trois mois avant l'accord européen. Comme vous pouvez l'imaginer, le gouvernement de Londres a stipulé que l'approvisionnement provenant de la chaîne d'approvisionnement britannique irait d'abord au Royaume-Uni, a-t-il affirmé. Dans l'accord avec l'UE, il est mentionné que les sites de fabrication britanniques étaient une option pour l'Europe, mais seulement plus tard." "Dès que nous aurons atteint un nombre suffisant de vaccinations [outre-Manche], nous pourrons utiliser ce site pour aider l'Europe", a-t-il promis.

Acte 4 : les Vingt-Sept déplorent "un manque de clarté" après une réunion infructueuse avec AstraZeneca

L'Union européenne a formellement démenti les propos du PDG d'AstraZeneca. "Nous contestons nombre d'éléments de cette interview, y compris l'idée que la production des usines britanniques serait réservée à des livraisons au seul Royaume-Uni. Ce n'est pas exact, a indiqué un haut responsable européen, cité par LCI. Sur l'idée de 'faire de son mieux', le contrat prévoit l'existence de capacités de production supplémentaires. De telle sorte que s'il y a un problème dans une usine en Belgique, nous puissions recourir aux capacités d'autres usines en Europe ou au Royaume-Uni."

Le fabricant a une nouvelle fois été convoqué à Bruxelles, mercredi soir, pour tenter de débloquer la situation. AstraZeneca a dans un premier temps annoncé qu'il ne participerait pas, avant de se raviser et d'envoyer son PDG pour échanger avec les Vingt-Sept. "Nous avons eu une discussion constructive et ouverte (...) Nous nous sommes engagés à une coordination plus étroite afin de déterminer ensemble une voie pour les livraisons des prochains mois", a assuré un porte-parole du laboratoire, cité par l'AFP. Il a rappelé que le groupe fournissait ses vaccins "sans en tirer profit".

Stella Kyriakides a de son côté salué un "ton constructif" mais a déploré dans un tweet "le manque continu de clarté sur le calendrier de livraison", appelant le groupe à honorer ses "obligations contractuelles""Nous allons travailler avec la compagnie afin de trouver des solutions et de déployer rapidement les vaccins pour les citoyens de l'UE", a ajouté la commissaire européenne à la Santé. L'Agence européenne du médicament devrait donner son feu vert vendredi 29 janvier pour l'utilisation du vaccin d'AstraZeneca.

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