VRAI OU FAKE. Vaccin contre le Covid-19 : la prix Nobel Emmanuelle Charpentier a-t-elle dit que l'ARN a pour but de modifier l'ADN ?

Les propos tenus par la chercheuse française il y a plus de quatre ans ont été détournés. Les "ciseaux génétiques" qu'elle a contribué à mettre au point n'ont rien à voir avec la technologie du vaccin à ARN messager contre le Sars-CoV-2. Celle-ci ne modifie pas le génome.

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La prix Nobel de chimie française Emmanuelle Charpentier, directrice du Centre de recherche Max-Planck pour la science des pathogènes de Berlin (Allemagne), le 12 octobre 2020. (BERND VON JUTRCZENKA / DPA / AFP)

C'est le dernier argument à la mode chez les détracteurs des vaccins contre le Covid-19. La généticienne et prix Nobel de chimie 2020 Emmanuelle Charpentier aurait affirmé lors d'une conférence que "l'ARN a pour but de modifier le génome humain". Or, les vaccins mis au point par les laboratoires Pfizer/BioNTech et Moderna utilisent justement l'ARN. Pour celles et ceux qui suspectent ces produits de pouvoir transformer notre ADN, les propos de l'éminente chercheuse française prouvent que leurs craintes sont fondées. Alors, vrai ou "fake news" ?

Que dit vraiment Emmanuelle Charpentier ?

La supposée preuve est un extrait d'une vidéo d'une conférence donnée par Emmanuelle Charpentier à l'Académie des sciences le 22 mars 2016. La microbiologiste, généticienne et biochimiste y fait un exposé de près d'une heure sur la technologie révolutionnaire qu'elle a mise au point avec sa collègue américaine Jennifer Doudna, et qui leur a valu le prix Nobel de chimie : les "ciseaux génétiques" CRISPR-Cas9.

Cette innovation, dont la scientifique détaille la genèse et le fonctionnement, permet de cibler une zone spécifique de l'ADN, de la couper et d'y insérer une autre séquence génétique. Elle "étend les possibilités de retouche génétique à l'infini", s'enthousiasme le journal du CNRS. Elle peut être utilisée pour "supprimer un gène malade, le remplacer par une séquence saine ou encore étudier la fonction précise d'un brin d'ADN, à la molécule près". Entre autres.

Aboutissement d'une trentaine d'années de recherches, CRISPR-Cas9 "permet une chirurgie précise des gènes dans virtuellement pratiquement toute cellule et organisme qui peut être modifié éthiquement parlant", confirme Emmanuelle Charpentier au cours de sa conférence.

Y a-t-il un point commun entre ces "ciseaux génétiques" et les vaccins à ARN ?

Les "ciseaux génétiques" CRISPR-Cas9 comme les vaccins de Pfizer/BioNTech et Moderna se servent de l'ARN. Mais la comparaison s'arrête là. L'ARN est une famille de molécules présentes dans les cellules des êtres vivants et dans certains virus. Elles y jouent un rôle clé dans le transport de l'information génétique contenue dans l'ADN. "Il existe de très nombreux types d'ARN dans nos cellules", explique Frédéric Rieux-Laucat, directeur du laboratoire d'immunogénétique des maladies auto-immunes pédiatriques de l'Inserm. Les vaccins de Pfizer/BioNTech et Moderna recourent à l'ARN messager. Les "ciseaux génétiques" CRISPR-Cas9 utilisent, eux, l'ARN guide.

L'ARN guide et l'ARN messager sont "totalement différents en termes de structure et de fonction", tranche Frédéric Rieux-Laucat. L'ARN messager joue un rôle de transition. Il transporte depuis le noyau de la cellule jusqu'à son cytoplasme une copie d'une portion de l'information génétique contenue dans l'ADN. Cette instruction va être lue et donner naissance à la protéine correspondante. L'ARN guide, lui, "ne code absolument rien du tout", poursuit Michel Tassetto, chercheur au département de microbiologie et d'immunologie de l'université de Californie à San Francisco. L'ARN guide permet, comme son nom l'indique, de diriger une enzyme (appelée Cas9) vers la portion de la séquence génétique sur laquelle elle va agir. "L'ARN messager est incapable de faire ça", insiste Frédéric Rieux-Laucat.

La différence entre l'ARN messager et l'ARN guide saute aux yeux au microscope. Les deux types d'ARN ne comptent pas du tout le même nombre de nucléotides, qui constituent leur structure. "L'ARN messager est assez long. Il fait au moins 3 000 nucléotides, précise Michel Tassetto. L'ARN guide est beaucoup plus petit. Il fait environ 100 nucléotides."

Les ARN guide et messager peuvent-ils modifier l'ADN ?

Non seulement l'ARN messager et l'ARN guide n'ont rien à voir, mais ni l'un ni l'autre ne peuvent modifier le génome. Explications. Si les "ciseaux génétiques" CRISPR-Cas9 sont capables de couper l'ADN, ce n'est pas grâce à leur ARN guide, mais au second élément qui les compose, une protéine spécifique : l'enzyme Cas9.

Le corps humain est en outre incapable seul d'une telle action. "Nous n'avons pas les enzymes pour faire ça, car ces 'ciseaux moléculaires' sont des enzymes bactériennes qu'aucun animal ne produit naturellement", souligne Michel Tassetto.

"L'ARN guide ne sert qu'à placer les 'ciseaux' dans nos cellules à l'endroit du code génétique où l'on veut qu'ils coupent."

Frédéric Rieux-Laucat, directeur du laboratoire d'immunogénétique des maladies auto-immunes pédiatriques de l'Inserm

à franceinfo

Voici comment fonctionnent ces "ciseaux" : "On prend cette protéine bactérienne Cas9, on lui donne un petit morceau d'ARN, l'ARN guide, qui va contenir une séquence provenant de l'organisme dont on veut modifier le génome, développe Michel Tassetto. Avec son ARN guide, la protéine va scanner l'ADN. Si elle trouve une séquence qui correspond à la séquence d'ARN qu'elle a, elle va couper l'ADN."

Cette coupe n'est que le début de l'opération. "Si on ne fait rien, la cellule répare la coupure, continue l'expert. Pour modifier l'ADN, on ajoute dans la cellule un autre morceau d'ADN qui contient des séquences reconnaissant les points de coupe, et on met le segment d'ADN souhaité au milieu."

"Si la séquence de l'ARN guide ne reconnaît pas le segment d'ADN qui lui correspond, la protéine Cas9 ne coupe rien du tout. Si on met juste un ARN guide ou juste une protéine Cas9, il ne se passe rien non plus."

Michel Tassetto, chercheur au département de microbiologie et d'immunologie de l'université de Californie

à franceinfo

Quant à l'ARN messager contenu dans les vaccins à ARN, il ne peut pas non plus modifier le génome. "Heureusement d'ailleurs, sourit Michel Tassetto, parce que, comme on produit les mêmes types d'ARN tout le temps, cela voudrait dire qu'on aurait du gène qui se multiplierait partout et s'intégrerait partout. Il existe des éléments biologiques qui font ça, on les appelle les transposons, mais ils sont très bien contrôlés naturellement. Tant mieux, parce que sinon il n'y aurait rien ni personne sur Terre, pas d'animaux, pas de plantes…"

Pourquoi ces vaccins ne peuvent-ils pas transformer notre génome ?

ARN guide, enzyme Cas9… "Rien de tout cela n'est inclus dans le vaccin à ARN" contre le Covid-19, objecte Michel Tassetto. "Dans le vaccin, il n'y a ni ciseaux pour couper, ni colle pour coller. On ne peut donc pas modifier le génome en y ajoutant ou en y remplaçant quelque chose", appuie Morgane Bomsel, directrice de recherche au CNRS à l'Institut Cochin, spécialiste en immunologie.

Le vaccin ne contient qu'une petite portion de l'ARN du virus, celle qui code la fabrication de sa protéine de surface, en forme d'aiguille – d'où son nom : Spike – qui permet au virus de s'accrocher à une cellule et de l'infecter. "Ce n'est d'ailleurs pas l'information génétique identique à celle du virus, précise Michel Tassetto. On l'optimise pour augmenter la production de la protéine dans les cellules humaines et donc la réponse immunitaire face à ce corps étranger, tout en limitant le risque de recombinaisons avec d'autres virus."

En outre, l'ARN injecté via le vaccin "ne pénètre pas dans le noyau des cellules. Or, c'est dans ce noyau cellulaire que se situe notre matériel génétique", rappelle l'Inserm.

"Il n'y a aucun danger de modification du génome à craindre avec le vaccin à ARN."

Frédéric Rieux-Laucat, directeur du laboratoire d'immunogénétique des maladies auto-immunes pédiatriques de l'Inserm

à franceinfo

Pourquoi le coronavirus Sars-CoV-2 ne peut-il pas faire entrer l'ARN dans l'ADN ?

Le Sars-CoV-2 est certes un virus à ARN, mais cela ne veut pas non plus dire qu'une infection nous expose à une perturbation de notre ADN. "Pour que l'ARN se retrouve dans l'ADN, il faut une transcriptase inverse, détaille Frédéric Rieux-Laucat. Cette enzyme existe dans certains virus, par exemple le VIH. C'est un virus à ARN qui recopie un ADN qui va s'insérer dans nos chromosomes. C'est ce qu'on appelle un rétrovirus, capable de rétrotranscrire son ARN en ADN."

Aucun danger de ce côté-là avec le Sars-CoV-2. "Ce coronavirus est dénué de transcriptase inverse. Il n'y a rien dans ce virus qui permet de faire rentrer l'ARN dans l'ADN." Imaginer une mutation complète de l'ADN serait tout aussi irréaliste. "Un virus qui peut s'intégrer dans le génome ne va intégrer que le génome des cellules qu'il peut infecter, précise Michel Tassetto. Il ne va pas intégrer le génome de toutes nos cellules."

Se servir des travaux sur les "ciseaux génétiques" pour critiquer les vaccins contre le Covid-19 à base d'ARN, "c'est complètement mélanger les choux et les carottes", conclut Frédéric Rieux-Laucat. Le chercheur dénonce "un mélange de pseudo-connaissances scientifiques" et "un détournement de l'image et des paroles d'une scientifique d'excellence". Il conclut "On détourne complètement la vérité à des fins de 'fake news' pour faire peur."

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