Reportage Covid-19 : au vaccinodrome de Toulouse, les "pioupious" vaccinent leurs aînés avec "l'espoir d'une vie meilleure"

Article rédigé par
envoyé spécial à Toulouse - Yann Thompson
France Télévisions
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Un bénévole de l'Union nationale des réservistes formateurs du service de santé des armées injecte une dose du vaccin Pfizer-BioNTech dans le bras d'un patient, le 7 avril 2021, au vaccinodrome de Toulouse. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Désormais ouvert sept jours sur sept, le méga-centre de vaccination toulousain procède à 2 000 injections quotidiennes grâce au recrutement de dizaines d'étudiants. Immersion sur une journée.

Les piqûres, il connaît. Jean-Pierre Bigot, 75 ans, est un ancien de la Marine. "J'ai déjà eu tous les vaccins possibles et imaginables. J'ai fait deux tours du monde sur la Jeanne d'Arc, vous savez, sous De Gaulle." Avec la crise du Covid-19, il se sent de nouveau "en guerre". Son modeste poste de combat, ce mercredi 7 avril, se situe devant l'entrée du vaccinodrome de Toulouse. Il y est arrivé le premier, à 8h40, avec une demi-heure d'avance. Après des semaines d'attente, son rendez-vous approche.

A l'intérieur du hall 8 de l'ancien parc des expositions, une centaine de professionnels de santé et de bénévoles s'activent. Après les dernières consignes, les responsables d'équipes annoncent les bonnes nouvelles ("On a des étudiants en renfort"), les moins bonnes ("II n'y a qu'un WC pour tout le hall") et celles qu'il faudra juger sur pièce ("La logistique alimentaire sera assurée par le CHU"). On allume les thermomètres auriculaires. Chacun prend ses marques. Les barrières des files d'attente sont prêtes pour le défilé.

"En voyant ça, je pense à Ellis Island et à ces immigrants qui débarquaient à New York, en quête d'une nouvelle vie", observe Jean-Pierre Bigot. Ici aussi, une île, celle du Ramier, au milieu de la Garonne qui remonte vers le centre-ville de Toulouse. Ici aussi, bientôt, une foule déterminée à tourner la page. Chaque jour, de 9 heures à 19 heures, week-end compris, ce "centre de vaccination grande capacité" va voir débarquer 2 000 patients partageant "l'espoir d'une vie meilleure".

Un rendez-vous nommé désir

Manuel Fernandes, 73 ans, tend son questionnaire médical au soignant qui a pris sa température. Puis il le présente à un deuxième, qui l'oriente. Puis à un troisième, qui l'enregistre. A chaque fois qu'une main étrangère se pose sur la feuille, l'homme sort son flacon de gel hydroalcoolique. "Ça fait un an qu'on se fait livrer la bouffe, qu'on fait les courses au drive, qu'on met des gants pour sortir les poubelles", souffle-t-il. Cet ancien chef de chantier, venu du Portugal pour construire le pont de Normandie, le Stade de France ou encore les métros de Rennes et de Toulouse, est sur ses gardes. "Même à Casto' ou Bricomarché, j'y vais plus."

Des patients sont pris en charge au vaccinodrome de Toulouse, le 7 avril 2021. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Les box de vaccination trônent au milieu du hangar de tôle, comme un sas entre deux mondes. "On dirait un aéroport", remarquent Gérard et Evelyne Hourliac. On appelle les deux septuagénaires pour la piqûre.

"Madame, d'abord. Monsieur, vous pouvez attendre un petit peu sur cette chaise.

– J'attends un petit peu ? Vous savez, j'attends depuis le 14 janvier…"

Gérard Hourliac a épluché ses relevés téléphoniques avec son petit-fils. A 28 centimes la minute, ses appels répétés à la plateforme de prise de rendez-vous (désormais gratuite) lui ont coûté 44 euros.

Le couple aurait préféré un centre de vaccination plus petit et mieux chauffé que cette "usine". Pas le choix. "On est déjà venus ici pour la Foire Expo, on était repartis sans rien", se souvient le mari de 77 ans. Cette fois, il ne repartira pas le bras vide.

"On vous pique à gauche ou à droite ?

– Comme vous voulez, je ne fais pas de politique."

Des chocolats pour les soignants

Pour son injection, Nicole Puybaret a enfilé un débardeur à paillettes argentées. Elle rayonne. "C'est du bonheur, rien que du bonheur, répète-t-elle à chaque volontaire. On rencontre des gens, ils sont adorables, hyper vigilants. Je suis impressionnée par l'organisation. C'est émouvant."

Malgré la "peur de sortir", cette ancienne employée de banque de 71 ans s'est forcée, toute l'année, à s'extirper de chez elle, pour ne pas "se recroqueviller". Pour remédier à sa solitude, l'étudiante chargée de la vacciner, Lucile Castells, lui recommande un site internet de rencontres amicales. "Oui, je connais, sourit la patiente. Amicales, amicales, c'est vite dit. Les hommes, on sait bien ce qu'ils veulent !"

Nicole Puybaret discute avec Lucile Castells après avoir reçu une injection contre le Covid-19, le 7 avril 2021, à Toulouse. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Après la piqûre, elle avance d'une case : deux autres étudiantes l'attendent pour lui remettre son certificat pour la seconde injection, début mai. Encore une rencontre pour la septuagénaire, ravie, qui s'en veut de ne pas avoir apporté une boîte de chocolats. Promis, dans un mois, elle n'y manquera pas.

Devant son box, Lucile Castells savoure. "Pour les tests PCR dans les laboratoires, les gens viennent à reculons, décrit cette étudiante de 22 ans en chirurgie dentaire. Ici, j'adore, ils sont contents de venir et se montrent reconnaissants. Je suis une vraie éponge à émotions, ça me fait du bien, c'est aussi pour cela que je suis venue. C'est génial."

Bienvenue chez les "pioupious"

Ce mercredi, les étudiants représentent la majorité des volontaires à pied d'œuvre au vaccinodrome. Le Samu 31 s'appuie déjà sur eux depuis des mois, notamment pour faire tourner la plateforme téléphonique de réservations de rendez-vous. Ce vivier, la médecin urgentiste Julie Oudet l'a affectueusement surnommé "les pioupious". Avec la vaccination de masse, la "maman" des oisillons en blouse blanche entend désormais agrandir la famille. Une opération inédite de recrutement de 2 000 étudiants vient d'être lancée, ouverte à toutes les filières.

"Pioupiou" tout juste sorti de sa coquille, Loïc Miegemolle a reçu une formation quelques jours plus tôt et participe à sa première mission rémunérée. Etudiant en deuxième année de mathématiques, il est affecté aux tâches d'orientation et d'enregistrement administratif. Cet emploi est une bouée de sauvetage face aux fins de mois difficiles, mais aussi une forme de renaissance sociale.

"Ici, je vois des gens, j'aide les gens, je me sens utile, c'est le bonheur."

Loïc Miegemolle, étudiant en mathématiques

à franceinfo

L'étudiant de 19 ans vit seul à Toulouse. Cet automne, il a perdu pied. "Je suis en décrochage, j'ai raté mon premier semestre et cela va être pareil pour le deuxième, confie-t-il. Je n'arrive pas à suivre les cours à distance." Privé "des plus belles années de la vie" et des bars et des boîtes de nuit qui lui manquent tant, il trouve du réconfort dans ce hangar, où il entend désormais passer la moitié de son temps. Il fera l'impasse sur certains cours où sa présence a moins de "sens" qu'ici.

L'homme de la situation

Le pas lourd mais rapide, Vincent Bounes parcourt les allées et s'inquiète de voir la file d'attente s'allonger en amont des box. "Il reste des pioupious à mettre là ? Il faut accélérer." Le chef du Samu 31, quadra à l'allure d'ourson hyperactif, est la tête pensante de ce vaccinodrome. "Ce centre est bâti sur les principes de la médecine de catastrophe, explique-t-il. On impose une marche en avant, de l'entrée à la sortie, sans croisement des flux, et une segmentation du travail en tâches très simples pour développer une expertise rapide. Ce matin, la moitié des étudiants n'étaient jamais venus ; ils sont déjà opérationnels."

Vincent Bounes, responsable médical du vaccinodrome de Toulouse (Haute-Garonne), ouvre une boîte contenant des flacons décongelés du vaccin Pfizer/BioNTech, le 7 avril 2021. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

D'évidence, Vincent Bounes était l'homme de la situation. Ce fils de vigneron est devenu professeur de médecine d'urgence et de catastrophe après avoir été marqué, étudiant, par l'explosion de l'usine AZF, qui a secoué Toulouse en 2001. "Je m'en rappelle parfaitement, j'étais sur le tracteur en pleines vendanges. Tout le monde a parlé d'une bombe à Toulouse. J'ai filé sur place, c'était fantomatique. J'ai modestement servi à rien mais j'y étais, ça m'a marqué." Par la suite, il a connu la cellule de crise de l'assaut contre le terroriste Mohamed Merah en 2012 et dirigé la mission médicale française qui s'est rendue à Barcelone après l'attentat des Ramblas en 2017.

"On a une culture de la catastrophe à Toulouse, c'est ce qui nous a permis d'ouvrir ce grand centre avant les autres, depuis plusieurs week-ends déjà", avance-t-il. L'urgentiste vante les mérites de ce vaccinodrome, où l'on fait "presque autant d'injections que sur les 35 autres centres de Haute-Garonne réunis". Il se dit prêt à passer la vitesse supérieure, pour atteindre 2 500 doses par jour.

Pfizer pour tous

Le vaccinodrome de Toulouse, Monique Martin s'en serait bien passée. Cette octogénaire aurait préféré être vaccinée dans sa commune, à Muret, à 20 km de Toulouse, mais "le centre est saturé". La voilà donc sur une chaise à l'entrée du hall, après la piqûre, à attendre une ambulance pour rentrer chez elle. Mais l'essentiel est ailleurs. "Je voulais Pfizer donc je suis satisfaite. L'autre me faisait un peu peur, à tort peut-être…" L'autre, c'est le vaccin AstraZeneca, redouté par de nombreux patients du vaccinodrome, qui recevront tous une dose Pfizer-BioNTech.

Passe alors Fatima Slamia. Elle pousse son père de 91 ans, assis dans un fauteuil roulant. "Notre médecin nous a dit de prendre Pfizer, pas l'autre", affirme-t-elle. Même avec l'assurance d'en bénéficier, la trentenaire aborde cette vaccination "avec appréhension". Le vieil homme en jogging, atteint d'Alzheimer, répète "vaccin, vaccin" avec agitation. Sa fille lui caresse la main et le genou, pour l'apaiser, et s'apaiser elle-même.

Un infirmier des pompiers prépare une seringue d'injection à partir d'un flacon du vaccin Pfizer/BioNTech, le 7 avril 2021, à Toulouse. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

A la sortie du box de vaccination, Colette Roca, 85 ans, a les yeux qui brillent. "On ne sent pas la piqûre, rien !" Elle qui a les "chocottes" des aiguilles n'en revient pas. Elle en oublie sa fille, Marie-Françoise, 64 ans, qui l'accompagne et l'attend sur une chaise. La paire se reforme et rejoint le comptoir des certificats de vaccination. Dans ce dédale, les deux femmes se sentent "comme à Euro Disney", avec un accueil et un accompagnement "de princesses". Un jeune pompier les interpelle à leur arrivée devant la zone de surveillance de 15 minutes, dernière étape avant la sortie.

"Attention à la marche, ne tombez pas…

– Oh, si vous êtes pompier, je tombe volontiers !"

Pendant l'année écoulée, Marie-Françoise Roca ne s'est pas toujours sentie d'humeur aussi taquine. Cette secrétaire dans un garage automobile a perdu son ex-beau-frère, victime du Covid-19 après un concours de pétanque en mars 2020, puis elle a été placée en arrêt de travail pendant deux mois pour une dépression liée au confinement. Elle attend son tour de vaccin avec impatience, dans quelques semaines.

Liquidation des doses avant fermeture

Le soir approchant, les équipes du vaccinodromes se montrent moins regardantes sur le public accueilli, officellement réduit aux plus de 70 ans et aux personnes atteintes de comorbidités particulières. Contrairement aux premiers week-ends, tous complets, des créneaux de vaccination sont restés disponibles toute la journée. Olivier Nau, enseignant de 50 ans en parfaite santé, a saisi la perche.

"Ma fille est soignante et elle m'a dit que je pouvais en profiter en dernière minute pour ne pas gâcher des doses."

Olivier Nau, enseignant de 50 ans

à franceinfo

Comme d'autres, le jeune quinquagénaire a pris rendez-vous en se disant qu'il ne privait personne des créneaux libres. "De toute façon, cela aurait bientôt été mon tour, puisqu'il est question de commencer à vacciner les enseignants", estime cet instituteur à Verfeil, à la frontière avec le Tarn. Trente minutes après son arrivée, il quitte le hall avec le sourire et la promesse d'une seconde injection un mois plus tard.

A l'entrée du parking, surveillée par des agents de sécurité, quelques dizaines de personnes "non prioritaires" sont venues tenter leur chance sans rendez-vous, dans l'espoir de bénéficier de vaccins n'ayant pas trouvé preneurs. Peine perdue pour elles. Décision a été prise d'administrer la vingtaine de doses restantes aux volontaires du vaccinodrome qui le souhaitaient. C'est fait : les "pioupious" sont majeurs et désormais vaccinés.

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