Reportage Au centre de vaccination de Dax, méfiance, malaises et croix gammées : "On n'a plus affaire aux convaincus"

Article rédigé par
Envoyé spécial à Saint-Paul-lès-Dax (Landes) - Yann Thompson
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min.
Un homme reçoit sa première injection de vaccin contre le Covid-19, le 28 juillet 2021, à Saint-Paul-lès-Dax (Landes). (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Depuis l'annonce de l'extension du pass sanitaire pour lutter contre le Covid-19, le personnel du centre de Saint-Paul-lès-Dax, dans les Landes, vaccine un public plus dense mais aussi plus contrarié.

Cet été encore, le Covid-19 a eu raison des célèbres fêtes landaises de Dax. Pandémie oblige, la feria taurine a laissé place à une furie vaccinale dans la commune voisine de Saint-Paul-lès-Dax, où l'on plante des aiguilles plutôt que des banderilles. Même sans foulard rouge, ni "olé" dans les gradins, le public répond présent. "Dès qu'Emmanuel Macron a annoncé l'extension du pass sanitaire, le 12 juillet, on est passé de 400 à 1 300 injections par jour", rapporte Gauthier Fremy, le coordonnateur général du centre de vaccination géré par l'hôpital de Dax. Après deux semaines d'hyperactivité, le rythme est descendu à 700 ou 800 piqûres quotidiennes, soit la capacité initiale du lieu.

Les futurs vaccinés qui se présentent à l'accueil, mercredi 28 juillet, ne sont pas à la fête. Un surligneur dans une main, la liste des rendez-vous dans l'autre, Maryse Lopes voit une de ses amies arriver, la mine fermée.

"Ça va, Anne-Marie ?

– Je ne veux pas me faire vacciner. On m'y oblige. Qu'est-ce qu'il va m'arriver dans quelques années, avec ce vaccin pondu en quelques mois ?"

Anne-Marie Silva est caissière dans un supermarché près de Dax. "On est au contact du public et ma directrice pense que la vaccination va devenir obligatoire pour le personnel, explique la quadragénaire. J'étais la dernière récalcitrante de l'équipe. Autant le faire maintenant, qu'on n'en parle plus."

Elle craint de le regretter. "Si quelque chose de bizarre m'arrive, je me demanderai toujours si ce n'est pas à cause du vaccin." A côté, sa fille de 18 ans, Eva, fataliste : "Si ça arrive, ça arrive."

Consentants mais pas trop

En foulant le lino vert de ce qui est normalement l'espace culturel Félix-Arnaudin, des visiteurs croient débarquer dans un camp humanitaire. Une rangée de chaises en plastique beiges surveille un alignement de box blancs, destinés aux consultations pré-injection. Puis de nouveau des chaises, puis des box de vaccination, puis des chaises, avant la sortie. De timides photos de paysages landais et basques peinent à égayer le tout.

Plus attentive à la charpente qu'aux paroles de la médecin face à elle, Edwige Carlier trouve le temps long dans le box.

"Je suis clairement là par obligation, à cause de la pression des vaccinés."

Edwige Carlier, venue pour sa première injection

à franceinfo

"Au boulot, les gens me jugent et ne comprennent pas mes arguments, confie cette employée de banque de 46 ans. Vous savez, j'ai vu la vie d'une amie de ma mère détruite par la sclérose en plaques. On soupçonne le vaccin contre l'hépatite B [le lien de causalité n'a jamais été établi] d'en être la cause. Je ne veux pas vivre la même chose." 

Un brin agacées, ses filles, Inès et Lou, tentent de la raisonner. "Je fais davantage confiance à la médecine", reconnaît l'aînée, 19 ans. Avec une trentaine de tests PCR au compteur, cette grande voyageuse entend arrêter là sa collection d'écouvillons. Sa sœur, 16 ans, espère surtout ne pas "se casser la gueule" comme toute sa classe de lycée, l'an dernier, à cause des cours à distance.

Non loin, un étudiant aux cheveux teints en orange peste contre le pass sanitaire. Quelques jours plus tôt, sa bande a dû faire demi-tour devant un bowling. Tous étaient vaccinés, sauf lui. "C'est chiant." Avant lui, une dame plus âgée se présente pour sa seconde injection. "Je ne voulais pas le faire, mais bon, on part en vacances. Après la première dose, mon cœur a fait 'tac tac tac tac tac'. Ohlala, j'étais pas bien du tout."

"Beaucoup se fichent de la pandémie"

Les temps changent, les vaccinés aussi. "En début d'année, les gens venaient se faire vacciner en ayant mûri leur décision, observe Aurélia Chebanier, infirmière libérale de 40 ans. Là, ils se sentent contraints et brusqués, sans avoir fait ce cheminement personnel. Est-ce qu'on leur explique suffisamment bien les bienfaits de la vaccination ?"

L'enthousiasme face à la piqûre a baissé de trois tons, confirme sa voisine de box, Carole Boiselle, infirmière hospitalière retraitée.

"Avant, les gens réclamaient les doses à cor et à cri. Maintenant, ils tirent la gueule jusqu'à par terre."

Carole Boiselle, membre de l'équipe de vaccination

à franceinfo

Le personnel évoque avec nostalgie "les papys et les mamies" qui venaient se faire vacciner, certes "avec des manches longues et trois couches de vêtements", mais avec le sourire. Les remerciements pleuvaient, "comme si on leur avait décroché la lune".

Des usagers patientent avant l'ouverture du centre de vaccination de Saint-Paul-lès-Dax (Landes), le 28 juillet 2021. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Désormais, à l'heure des tongs et des t-shirts, les vaccinés du cœur de l'été "se fichent souvent de la pandémie" et consacrent leur salive à médire du gouvernement. Les soignants adaptent leur discours. "Je fais un petit cours de biologie à ceux qui ont peur d'être transformés en OGM, pour leur expliquer que l'ARN messager ne va pas aller dans leur ADN", illustre Evelyne Claverie, une médecin de campagne à la retraite.

"Cette méfiance renforce ma motivation. Je veux convaincre ces gens et que cela fasse des émules autour d'eux."

Evelyne Claverie, membre de l'équipe médicale

à franceinfo

Les réticences étaient-elles inévitables ? "Plutôt que d'imposer brutalement le pass pendant les vacances, on aurait dû laisser plus de temps aux gens", estime une autre volontaire du centre, Laure Gautier-Felizot, 50 ans, oncologue à l'hôpital de Dax. "Ils ont été privés de tout depuis des mois, ils voulaient enfin sortir, et les voilà dos au mur. Forcément, ça coince."

Un homme interpellé après des menaces

Parfois, les esprits s'échauffent. Les jours de forte affluence, l'attente à l'entrée a pu dépasser une heure et des usagers ont perdu patience. L'un d'eux a dû être rappelé à l'ordre pour s'être introduit dans le centre par la sortie, dans l'espoir d'une injection prioritaire. Une fois devant les box de consultation, "certains grognaient et vous regardaient pour vous faire comprendre que ça n'allait pas assez vite", décrit Laure Gautier-Felizot.

Des infirmières ont été confrontées à des demandes de "fausses vaccinations", visant à obtenir le certificat sans passer par la case injection.

"Depuis qu'on n'a plus affaire aux convaincus, le public est de plus en plus difficile. C'est préoccupant."

Gauthier Fremy, coordonnateur du centre de vaccination

à franceinfo

La tension a atteint un point culminant une semaine après les annonces d'Emmanuel Macron. Des croix gammées, dont certaines à l'envers, ont été découvertes à l'extérieur. Un homme a ensuite menacé un journaliste de France Bleu Gascogne et a fait irruption à l'accueil du centre pour invectiver le personnel, accusé de "tuer des gens". Interpellé peu après, un retraité de 69 ans a reconnu les faits. "Il aurait perdu sa mère dans le cadre du Covid et souffre, selon l'expert psychiatre, d'un deuil pathologique", précise une source judiciaire. Il doit comparaître cet automne devant la justice.

Depuis les faits, un vigile est posté à l'entrée. "Tout cela m'inquiète pour le personnel d'accueil", reconnaît Maïté Héricotte, une infirmière retraitée de 68 ans. "La jeune femme qui s'est trouvée face à ce monsieur a eu peur. Elle s'est dit que, s'il avait eu un couteau ou un fusil, elle aurait pu y passer." Sa collègue Carole Boiselle renchérit, sans peur : "Quand on voit que des gens sont tués dans des attentats, on se dit que ça pourrait aussi nous arriver."

"Beaucoup de malaises liés à l'anxiété"

"Ça va, minette ?" A la vue de la seringue qui l'attendait, une adolescente vient de s'effondrer dans les bras de sa mère. Un fauteuil inclinable est dépêché dans le box. Une fois allongée, la malheureuse est conduite vers un espace calme et ventilé. "Je suis désolée, je t'ai giflée devant ta mère, tu aurais vu ses yeux !" la taquine Bérénice Farthouat, étudiante infirmière, devant la maman hilare et compatissante. "Tu connais la recommandation de l'Agence régionale de santé ? Pour chaque enfant vacciné, un McDo offert… et supplément McFlurry si malaise !"

Au même titre que les adultes grincheux, les ados peureux constituent une des nouveautés de l'été. Dans le centre auparavant installé à Dax, un mineur était tombé face contre terre. Il était reparti avec une dent cassée, rapporte une infirmière. "Les jeunes font beaucoup de malaises liés à l'anxiété", confirme Gauthier Fremy, le coordonnateur de 24 ans. "C'est sans gravité mais cela peut être très communicatif."

"L'autre jour, on a eu une ado qui est tombée. Derrière, quatre autres ont fait domino en la voyant."

Gauthier Fremy, coordonnateur du centre de vaccination

à franceinfo

Voilà qu'une collégienne de 13 ans déboule à son tour en fauteuil. "Elle s'est sentie mal quelques minutes après la piqûre", déroulent ses parents, Cédric et Marina Gomes. "C'est le stress qui est retombé. Et puis elle n'avait pas petit-déjeuné." D'un coup de jus d'orange et de brumisateur, la jeune fille, Carla, retrouve sa repartie : "Mais, maman, je pensais que c'était comme pour une prise de sang, à jeun."

Des adultes aussi redoutent la piqûre"J'ai eu un monsieur d'une quarantaine d'années, paniqué, qui collait sa main à son bras dès que j'approchais, raconte Maïté Héricotte. Sa fille de 7 ou 8 ans lui disait : 'Papa, c'est rien'. Rien à faire, il est reparti sans son vaccin, le pauvre."

"On manque de volontaires"

Encastrée dans un côté de la salle polyvalente, la buvette a été convertie en local de préparation des doses. Oubliez la sangria, "ce sont de drôles de plats que l'on sert ici", prévient Anne-Marie Cazaunau, l'une des infirmières derrière le comptoir. "Si certains en doutent, je vous assure que c'est bon pour la santé."

Malgré des journées de 12 heures, la bande d'infirmières retraitées prend plaisir à se retrouver dans cette ambiance de travail. "Même avec les médecins, on s'entend bien et on se sent respectées, apprécie l'une d'elles. Je n'ai jamais connu d'aussi bonnes relations dans ma carrière !"

Deux infirmières préparent des doses de vaccin Pfizer/BioNTech, le 28 juillet 2021, au centre de vaccination de Saint-Paul-lès-Dax. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

La lassitude gagne davantage les médecins, moins nombreux, qui se succèdent sur des vacations de quatre heures. L'un d'eux, épuisé, s'est mis en arrêt pour souffler, selon l'encadrement. "J'en ai ras le bol", confie Laurence Caunègre, une généraliste du pôle de santé publique de l'hôpital de Dax. "On manque de volontaires et ce sont toujours les mêmes qui sont appelés." 

"Je réponds présente car je ne pourrais pas admettre que le centre ferme par manque de médecins."

Laurence Caunègre, membre de l'équipe médicale

à franceinfo

Les vacations de médecins ne sont pas encore toutes pourvues en août. Face aux risques de sous-effectif, l'Agence régionale de santé vient de revoir ses règles. Une permanence médicale téléphonique pourrait désormais suffire, ce qui alarme le corps infirmier, qui menace de se retirer.

En dépit de la fatigue, l'équipe se serre les coudes et affine son dispositif. Des ouvertures anticipées ont eu lieu pour accueillir des personnes en situation de handicap mental, pour lesquelles les cadences et le brouhaha du centre ne sont pas adaptés. "On a aussi fait de la vaccination dehors, sur la pelouse, pour des personnes atteintes d'autisme", ajoute le responsable du centre, Gauthier Fremy.

"J'ai l'impression de participer à quelque chose d'important", boucle la médecin Evelyne Claverie. Elle a "bloqué" tout son été "jusque fin septembre" pour le combat vaccinal. En octobre, elle s'offrira enfin une coupure. Pass sanitaire en poche, direction l'Italie, pour fêter son anniversaire de mariage à Capri. Le refrain qu'elle sifflotera est déjà connu : le Covid, c'est pas fini.

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