Face aux patients hostiles au vaccin contre le Covid-19, le grand désarroi des médecins généralistes : "Nous prenons la défiance en pleine figure"

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Depuis l'extension du pass sanitaire, certains médecins généralistes témoignent de relations de plus en plus tendues avec leurs patients réfractaires à la vaccination contre le Covid-19.  (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Avec l'arrivée du pass sanitaire dans la vie quotidienne, le dialogue est parfois devenu conflictuel entre les médecins et leurs patients réfractaires à la vaccination. 

Paula* M. n'aurait jamais pensé vivre une telle scène. Il y a quelques jours, cette jeune médecin généraliste installée dans les Deux-Sèvres a dû subir les foudres d'un de ses patients, pas vacciné contre le Covid-19. Hostile au pass sanitaire instauré par le gouvernement, l'homme l'a tenue pour responsable de sa "privation de liberté". Le ton est monté et la médecin n'a pas eu d'autre choix que de lui demander de sortir de son cabinet.

Depuis la dernière allocution du chef de l'Etat, le 12 juillet, et l'annonce de l'extension du pass sanitaire, la tension est devenue palpable entre les réticents à la vaccination et leur médecin traitant. "Nous sommes devenus le réceptacle de leur colère, avec cette sensation d'être pris entre le marteau et l'enclume", décrit la médecin. Comme quatre de ses confrères, elle témoigne, auprès de franceinfo, d'un climat de plus en plus tendu lors de certaines de ses consultations, alors que 67% de la population a reçu au moins une dose de vaccin. 

Des conversations "épuisantes et sans fin"

"Et vous ? Vous en êtes où par rapport au vaccin ?". C'est par cette simple question qu'Hélène S., médecin dans un village de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, termine en général ses consultations. Au début de la campagne vaccinale, entre janvier et mai, les gens qui défilaient dans son cabinet "voulaient se faire vacciner". Mais depuis quelques semaines, Hélène S. déchante. Parmi sa patientèle, les 20-30 ans sont la classe d'âge la plus représentée, et ils ne sont que 37% à être vaccinés. "Beaucoup me répondent qu'ils se vaccineront quand cela deviendra obligatoire", déplore-t-elle.

Régulièrement, la conversation peut devenir conflictuelle. "Qu'on se pose des questions, c'est normal, convient Helène S. Mais qu'on nous accuse d'être vendus à la solde des laboratoires, c'est tellement injuste", souffle cette généraliste qui dépense l'essentiel de son énergie auprès d'une poignée de patients vindicatifs.

"Me dire que je ne suis pas intègre, que je suis un agent du gouvernement... Vu comme ce dernier nous a traités dans la gestion de l'épidémie, non seulement je le prends mal mais c'est blessant."

Hélène S., médecin généraliste en région Paca

à franceinfo

Céline B., médecin généraliste dans la campagne bordelaise, partage le même constat. "Mes patients, qui refusent le vaccin, me voient du côté de l'oppression. Ils nous accusent, nous les médecins, d'être directement responsables de cette situation sanitaire", raconte cette praticienne qui ne compte plus les heures passées dans ces conversations "épuisantes et sans fin".

Les limites sont vite atteintes pour ces médecins généralistes qui rament à contre-courant des convictions de leurs patients. "Nous sommes quelques-uns, de mon entourage professionnel, à être au bord du burn-out à cause de cette agressivité que nous recevons continuellement", avoue Hélène S., qui a posé quelques jours pour "préserver [sa] santé mentale"

Une quantité "incroyable" d'arguments

Parmi ces patients qui refusent le vaccin, le docteur Pepper (son pseudonyme sur Twitter), médecin généraliste remplaçant en Bretagne, distingue deux profils. 

"Il y a les réfractaires, qui sont absolument convaincus que le vaccin est un poison. Et il y a les attentistes, qui se posent une multitude de questions." 

Docteur Pepper, médecin généraliste en Bretagne

à franceinfo

Les "attentistes", plus nombreux, s'abreuvent, via les réseaux sociaux, de fausses informations "plus délirantes les unes que les autres" sur le Covid-19, et pas uniquement à propos du vaccin, remarque-t-il. "Certains me soutiennent que s'ils contractent le virus, leur assurance maison ne les couvrira pas et que leur maison pourrait même être saisie."

Devant de telles affirmations, difficile de toujours trouver les bons arguments. "Parfois nous restons cois devant cette quantité incroyable d'arguments", reconnaît Céline B. Fréquemment, des patients lui objectent le manque de recul sur les vaccins, soupçonnent le gouvernement de vouloir vacciner tout le monde pour masquer la ruine de l'hôpital public ou de chercher à écouler ses doses coûte que coûte.

"Dès qu'un argument est démonté, un autre apparaît. C'est un puits sans fond où la peur irrationnelle est sans cesse alimentée par de nouvelles croyances.

Céline B., médecin généraliste en Gironde

à franceinfo

Difficile également de sensibiliser aux risques de la maladie des patients qui n'ont connu aucun cas de Covid-19 dans leur entourage. "Récemment, deux de mes patients ont été contaminés. Ils m'ont avoué que jusque-là, ils croyaient que les médias exagéraient la gravité du virus", relate Céline B. 

Le réceptacle de la défiance envers les institutions

Cette vague d'animosité a pris de court ces médecins généralistes. "Nous sommes face à quelque chose qui nous dépasse, relève Céline B. Les gens ont une défiance envers les institutions et on la prend en pleine figure."  Avec cette crise sanitaire, le médecin de famille est vu comme celui qui applique la politique du gouvernement.

"Alors que jusqu'à présent la santé et le politique étaient bien séparés, aujourd'hui les deux sont mêlés et nos cabinets sont devenus le lieu où l'on décharge sa colère contre le gouvernement."

Céline B.

à franceinfo

Pour Paula M., cette épidémie ne fait "qu'enfoncer le clou" d'une méfiance déjà existante vis-à-vis de la médecine générale : "A tort ou à raison, il y a une montée de la défiance face aux médicaments depuis des années", témoigne Paula M. Céline B., par ailleurs membre du collectif NoFakeMed qui alerte sur les dangers des "fake médecines", observe de son côté "un recours de plus en plus fort aux médecines traditionnelles ou naturelles".

Dans ce contexte de suspicion, comment obtenir un consentement de la part du patient sans tomber dans le prosélytisme ? Une posture difficile à tenir pour Hélène S. : "En théorie, je ne suis pas là pour les convaincre mais pour les éclairer. Or on se retrouve à devoir convaincre des patients qui sont acquis à des arguments contre la vaccination."

Argumenter, écourter la conversation ou laisser parler ?

Face au flot de désinformations que certains de ses patients débitent, Hélène S. reconnaît qu'elle peut "assez vite perdre son calme", ne se considérant pas bonne oratrice. Elle préfère alors écourter la conversation et prendre le temps de trouver des réponses factuelles. "Comme je suis plus à l'aise à l'écrit, j'envoie un e-mail à mes patients avec toutes les informations dont ils ont besoin pour changer d'avis sur le vaccin." 

Certains médecins tentent de préserver la confiance de leurs patients en se mettant dans une position d'écoute. "Tant que l'on n'a pas entendu les peurs ou les croyances du patient, nous ne pouvons rien faire", constate Céline B. "C'est important de remettre de l'humain dans cette vaccination."

"Je rassure mes patients en leur disant que si je voulais leur injecter un produit toxique ils pourraient toujours se retourner contre moi."

Céline B.

à franceinfo

Pour répondre aux craintes sur les supposés risques à long terme, Paula M. prend le temps de lire avec ses patients l'un des articles de la revue de pharmacologie Prescrire, qui a révélé de nombreux scandales sanitaires comme l'affaire du Mediator. "Je leur dis bien qu'elle est 100% indépendante et non affiliée à des groupes pharmaceutiques."

Mais pour certains patients, ouvertement contre la vaccination, les arguments scientifiques ne fonctionnent pas, observe Paula M. : "Ils sont presque dans une revendication identitaire. Ils me font penser à des gens sous l'emprise d'une dérive sectaire". Alors pour garder le lien avec eux, Paula M. évite les argumentations frontales et privilégie l'empathie. Afin que si un jour ils changent d'avis ou tombent malades, ils reviennent la voir. 

La période actuelle risque de laisser des traces dans les relations entre les médecins et leurs patients. "En ayant connu cette agressivité de la part de certains de nos patients, cela va compliquer encore plus nos relations, pressent Hélène S. Et quelle confiance vont-ils avoir en nous une fois l'épidémie passée ?" 

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des médecins généralistes interrogés.


Si vous souhaitez trouver des informations fiables et vérifiées sur le Covid-19 et la vaccination, voici des sources conseillées par les médecins interrogés :
- Le site covaxinfo.fr, alimenté par des scientifiques
- Le compte Twitter "une question sur le vaccin"où une cinquantaine de médecins, épidémiologistes, cancérologues... répondent aux questions des internautes.
Vous pouvez aussi consulter
notre Foire aux questions sur la vaccination, mise à jour régulièrement.

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