"Des doses auraient été perdues" : vaccinés contre le Covid-19 bien que non éligibles, ils nous racontent comment ils y sont parvenus

Depuis plusieurs semaines, les témoignages de personnes ayant réussi à se faire vacciner contre le coronavirus alors qu'elles n'étaient pas prioritaires se multiplient. Certaines se sont confiées à franceinfo.

Article rédigé par
Charlotte Causit - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Une femme remplit un questionnaire avant de se faire vacciner contre le Covid-19, à Valence (Drôme), le 3 mai 2021. (NICOLAS GUYONNET / AFP)

C'est une campagne vaccinale pleine d'imprévus. Depuis son lancement le 27 décembre, les retards dans les livraisons de doses ou encore les polémiques sur les effets indésirables graves de certains vaccins contre le Covid-19 ont donné du fil à retordre aux autorités sanitaires et bousculé le calendrier de vaccination, revu à plusieurs reprises.

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À partir du 12 mai, toutes les personnes majeures pourront prendre rendez-vous si des doses de vaccin sont disponibles la veille pour le lendemain sur le site Doctolib, a annoncé Emmanuel Macron jeudi 6 mai. Cependant, dans les faits, des personnes ont déjà réussi à se faire vacciner alors qu'elles n'étaient pas encore éligibles. Comment ? Grâce à une inscription sur une liste d'attente, à une connaissance bien informée ou au culot... Certains d'entre eux ont répondu à l'appel à témoignages lancé par franceinfo. Leurs histoires racontent une campagne de vaccination riche en soubresauts.

Sur un malentendu

Pour Eric*, trentenaire en bonne santé, l'histoire de sa vaccination hors des clous a commencé sur un malentendu. "La responsable RH de l'association dans laquelle je travaille nous a informés que nous étions prioritaires", explique-t-il. Travailleur social, il est en contact avec des enfants et des publics fragiles. Il n'a donc pas hésité, prenant le soir même un rendez-vous pour une première dose le 2 avril dans un centre de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine). 

Sa direction a rétropédalé le lendemain : seule une partie de l'équipe, les travailleurs médico-sociaux, était en réalité éligible. "Je n'en faisais pas partie. Mais comme j'avais déjà mon rendez-vous, j'ai hésité." Sa compagne enceinte, Eric était inquiet de la contaminer. "J'ai essayé d'appeler le centre de vaccination, que je n'ai jamais réussi à avoir. Puis j'ai appelé mon médecin traitant, je lui ai expliqué la situation et il n'a pas trop cherché. Il m'a dit : 'Mais oui, vous êtes éligible' et m'a fait une ordonnance", assure-t-il.

Il affirme avoir pris le soin de prendre sa carte professionnelle et d'autres justificatifs, pour prouver sa bonne foi, le jour de sa vaccination. Rien de tout cela ne lui a été demandé. "Je pensais qu'il y aurait plus de contrôles", observe-t-il d'un ton désabusé.

Une "conception élargie" des risques

D'autres personnes vaccinées disent avoir bénéficié d'une "conception élargie du risque". C'est ainsi que Denis, enseignant formateur de 63 ans, raconte avoir reçu sa première dose d'AstraZeneca le 11 mars dans la Seine-et-Marne. Bien que la séropositivité ne fasse pas partie des comorbidités listées par la direction générale de la santé, sa médecin généraliste a "pensé" à lui. Elle a proposé à son patient et à sa femme de les vacciner, ce qu'ils acceptent.

Même cas de figure pour Valérie, à un détail près. Le 15 mars, cette commerciale bordelaise de 57 ans, reçoit sa première dose d'AstraZeneca après un désistement chez son médecin généraliste qu'elle connaît bien.

"Je savais qu'il avait des personnes âgées dans sa clientèle et je ne voulais pas passer avant. Mais quand il m'a appelé pour dire qu'il avait un désistement, j'ai dit oui."

Valérie, 57 ans

à franceinfo

Si son mari, qui souffre d'un cancer du pancréas, a déjà reçu ses injections dès le mois de février, les craintes de Valérie étaient alors toujours très présentes, car la maladie le rend toujours très vulnérable. "J'ai beau faire extrêmement attention au travail, j'ai tous les jours des clients qui enlèvent le masque ou qui ne le portent pas bien. C'était mon angoisse de ramener chez moi le virus, confie-t-elle. Je l'ai donc fait aussi pour ma famille. Même si mon mari s'en sort bien pour l'instant, on sait que le pronostic vital est compliqué. S'il décède, je serai la seule à rester pour la famille", souffle-t-elle. 

A la dernière minute

Nicolas, la trentaine, a pu se faire vacciner à Paris dès mars avec sa compagne, relate-t-il. Le couple ne cherchait pas de coupe-file. Mais il avait évoqué le sujet de la vaccination avec des amis, dont une chirurgienne en cabinet privé. "Je me disais résolument favorable à la vaccination", raconte-t-il. Début mars, alors que les polémiques autour du vaccin d'AstraZeneca se multipliaient, cette amie les a appelés : "Dans son cabinet de chirurgie, ils avaient reçu un flacon d'AstraZeneca et la majorité de ses collègues ne souhaitaient plus se faire vacciner. Alors ils ont cherché des personnes volontaires."

Nicolas a d'abord pensé à ses proches éligibles qui peinent à obtenir un créneau dans un centre de vaccination. Mais "ils habitaient malheureusement trop loin" pour répondre à cette proposition de dernière minute. Le couple a donc accepté l'offre et s'est fait vacciner en fin de journée.

"Sur le moment on avait l'impression d'être hors la loi, mais en réalité on n'a volé la dose de personne. Elles auraient été jetées."

Nicolas, 32 ans

à franceinfo

Théo, 27 ans, a lui pu se faire injecter sa première dose le 27 mars à Brioude (Haute-Loire). "Le centre de vaccination a dû mal calibrer les doses car ils ont ouvert un flacon entier de Pfizer rien que pour le dernier rendez-vous de la journée, explique-t-il. Comme il fallait le finir, une infirmière qui y travaillait et auprès de laquelle j'avais déjà manifesté mon envie de me faire vacciner, m'a contacté." Comme Nicolas, Théo a pensé d'abord à son père, plus à risque que lui, même si pas encore éligible. Mais la consigne était claire : appelé à 17h50, alors que le centre ferme à 18 heures, il fallait pouvoir arriver "dans cinq minutes""Je n'ai pas eu le temps de réfléchir, j'étais à 200 mètres du centre et je suis venu avec l'ami avec lequel j'étais. On s'est tous les deux fait vacciner, avec trois autres personnes plus âgées".

"Je n'ai pas grugé sur Doctolib, je n'ai pas honte de dire que j'ai été vacciné. C'était soit ça, soit les doses étaient jetées".

Théo, 27 ans

à franceinfo

Le père de Théo a finalement pu lui aussi se faire vacciner, en s'inscrivant sur une liste d'attente, poursuit le jeune homme. Ce dernier ne manque pas de parler de son expérience autour de lui pour encourager les personnes de son âge à sauter le pas en juin. 

"Un coup de poker"

Sophie*, 26 ans, reconnaît quant à elle avoir "grugé" sur KelDoc, une alternative à Doctolib. Elle a décidé de saisir sa chance le 30 avril en réservant deux créneaux au lieu d'un seul pour son compagnon diabétique, au vaccinodrome d'Alpexpo, à Grenoble (Isère). "Le jeudi d'avant, ils avaient fait une matinée 'open bar', donc je me suis dit qu'ils étaient un peu souples", explique-t-elle. Cette tolérance temporaire avait été relayée sur les réseaux sociaux et par Le Dauphiné libéré, avant d'être démentie par la suite par la direction du centre auprès de France Bleu Isère.

Lors de son rendez-vous, le 1er mai, Sophie a expliqué à l'accueil qu'elle ne présentait aucune des comorbidités listées par les autorités. Elle s'est ensuite entretenue avec un médecin qui, bien qu'embarrassé, a finalement accepté de la vacciner. "J'ai négocié trois minutes", assure-t-elle. "Au moins, j'ai fait avancer la vaccination. En plus, j'ai déjà eu le Covid, donc je n'avais besoin que d'une dose."

"Je n'ai pas l'impression d'avoir pris la place de quelqu'un."

Sophie*, 26 ans

à franceinfo

Julie, 38 ans partage ce sentiment. Elle a été vaccinée à Martigues (Bouches-du-Rhône) en même temps que son conjoint du même âge, qui souffre d'une comorbidité. Elle décrit un accès sans entraves à la vaccination. "Je me suis dit : 'Si ça passe tant mieux, mais si ça ne passe pas, tant pis'. Je n'aurais pas fait du 'forcing', c'était un coup de poker". La mère de famille argumente : "Je prenais mon mal en patience, mais le Covid, ça me terrorise. Je suis en surpoids, mais j'ai un IMC inférieur à 30. L'année dernière, j'ai fait un burn-out et c'est compliqué car mon conjoint est au chômage. Notre fille va à l'école, donc la vaccination, ça va nous permettre d'être un peu plus tranquilles."

* Les prénoms ont été modifiés.

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