Covid-19 : pourquoi les femmes enceintes ne sont-elles pas prioritaires pour la vaccination en France ?

Alors qu’Emmanuel Macron promet un accès aux vaccins pour tous les Français qui le souhaitent d’ici l’été, les futures mamans ne sont toujours pas considérées comme prioritaires. Aux États-Unis, 10 000 femmes enceintes ont déjà été vaccinées et Israël vient de les intégrer à sa campagne nationale.

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Radio France
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Illustration de la grossesse. (REMI WAFFLART / MAXPPP)

Stéphanie Huberland est enceinte de six mois, c’est sa troisième grossesse, et elle aimerait pouvoir se faire vacciner contre le Covid-19. Cette Nîmoise de 39 ans craint de développer une forme grave de la maladie : "J'ai déjà l'impression d'être plus facilement essoufflée et d'avoir plus de difficultés respiratoires, alors que je suis en bonne santé". Elle garde en mémoire les effets de la grippe saisonnière. "Je l’ai eue deux fois lors de mes précédentes grossesses et j’avais du mal à respirer. C’est pour ça que je suis inquiète face au Covid".

Stéphanie a sollicité la médecine du travail mais n’a pas eu de retour car les futures mamans ne font, pour le moment, pas partie des publics prioritaires pour la campagne de vaccination en France.

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La Haute autorité de santé (HAS), dont les recommandations servent de ligne de conduite au ministère de la Santé, déconseille la vaccination des femmes enceintes et allaitantes, celles-ci ayant été peu incluses dans les essais cliniques et parfois même totalement exclues.

Lors de ses recommandations du 23 décembre et du 7 janvier, la HAS précise que l’utilisation des vaccins Moderna et Pfizer-BioNTech "doit être envisagée seulement si les bénéfices potentiels l’emportent sur les risques potentiels pour la mère et le fœtus." En théorie, les femmes souffrant de comorbidités (obésité, diabète, hypertension…) devraient donc pouvoir être vaccinées. "Mais en pratique ce n’est pas le cas parce que l’on n’a visiblement pas assez de doses pour pouvoir répondre à cette demande aujourd’hui, avance Philippe Deruelle, chef du pôle de gynécologie obstétrique des hôpitaux universitaires de Strasbourg. Elles ne sont pas les plus prioritaires des prioritaires".

La grossesse multiplie par deux le risque d'admission en réanimation

Le collège national des gynécologues-obstétriciens français (Cngof), estime, lui, que la Haute autorité de santé fait preuve de trop de prudence, compte-tenu du risque que le Covid-19 fait peser sur la santé des femmes durant leur grossesse. Il plaide pour la vaccination de toutes les femmes enceintes.

"Une femme enceinte a environ deux fois plus de risques d’être admise dans un service de réanimation ou d’être placée sous respiration artificielle par rapport à une femme du même âge qui n’est pas enceinte", indique Jim Thornton, professeur en obstétrique et gynécologie à l’université de Nottingham en Angleterre. Ce consultant pour le système de santé britannique, dont l'expertise est sollicitée par des hôpitaux français, se base sur les données des Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), les plus fiables selon lui.

Durant la grossesse, "on respire un peu moins bien. On a le ventre qui empêche de ventiler correctement, détaille Olivier Picone, gynécologue-obstétricien à l’hôpital Louis-Mourier de Colombes (Hauts-de-Seine) et membre du Cngof. Selon ce praticien, également président du Groupe de recherche sur les infections pendant la grossesse (Grig), la vaccination contre le Covid-19 devrait donc être recommandée aux femmes enceintes dans leur ensemble, qu'elles souffrent de comorbidité ou non.

"Il y a également les problèmes d'immunité de la grossesse. Toutes les maladies infectieuses respiratoires sont plus graves quand on est enceinte".

Olivier, Picone, gynécologue-obstétricien

à franceinfo

Il n’y a, en revanche, explique Olivier Picone, pas de risque de malformation du fœtus car la transmission du coronavirus de la mère au bébé est "tout à fait exceptionnelle". Cependant, les difficultés respiratoires peuvent obliger l'équipe médicale à déclencher un accouchement prématuré. "On a eu plusieurs cas où la situation était critique, raconte Olivier Picone, de l’hôpital de Colombes. On se posait la question de continuer la grossesse pour des femmes qui n’étaient qu’à 24 semaines d’aménorrhée [six mois de grossesse]. Heureusement on n’a pas eu à le faire."

Une prudence qui fait consensus en Europe

La position de la France vis-à-vis de la vaccination des femmes enceintes est assez proche de celles de ses voisins européens. Ainsi, au Royaume-Uni par mesure de précaution, le comité sur la vaccination (JCVI), ne recommande pas de vacciner systématiquement les futures mamans. Mais il estime, dans son dernier avis du 28 janvier, que celles qui ont un fort risque de contamination ou de développer des complications en raison de leur état de santé doivent pouvoir se faire vacciner, en accord avec leur médecin ou leur infirmière.

Le Conseil supérieur de la santé belge est sur la même ligne évoquant les cas de comorbidité et les travailleuses du secteur de la santé, dans ses recommandations du 21 janvier. L’Organisation mondiale de la santé ne dit pas autre chose en déclarant, le 26 janvier, que "les femmes enceintes chez qui le risque d’exposition au SARS-CoV-2 est élevé (les agentes de santé, par exemple) ou qui ont des comorbidités augmentant le risque de maladie grave peuvent être vaccinées en concertation avec leur dispensateur de soins de santé."

Les États-Unis, précurseurs dans la vaccination des femmes enceintes

Les gynécologues européens observent donc avec attention la campagne de vaccination américaine. En effet, aux États-Unis, les femmes enceintes, dans leur ensemble, sont considérées comme prioritaires. Les autorités s’appuient ainsi sur l’avis de la Food and drug administration (FDA) et les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), l'administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments qui a recommandé la vaccination des femmes enceintes et allaitantes. Selon l’immunologiste américain Anthony Fauci, expert sur les maladies infectieuses et référent sur le Covid-19 sous le mandat Trump (et confirmé à son poste par Joe Biden), cité par USA Today, 10 000 femmes enceintes ont été vaccinées dans le pays depuis mi-décembre et "pour le moment il n’y a pas eu de drapeau rouge", explique-t-il.

"A priori le vaccin ne laisse rien à craindre", en conclut Philippe Deruelle. Le chef du pôle de gynécologie obstétrique des hôpitaux universitaires de Strasbourg a contacté plusieurs confrères américains : "Ils n’ont pas encore réussi à se fédérer autour de cette question" mais il a bon espoir qu’une étude synthétisant l’ensemble des données relative à la vaccination durant la grossesse, et ses potentiels effets indésirables, soit publiée d’ici six mois, fournissant à la Haute autorité de santé les données solides dont elle manquait jusqu’ici.

En Israël, pays le plus avancé dans la course à l’immunisation et où plus d’un tiers de la population (37%) a reçu au moins une injection, les femmes qui attendent un enfant n’ont jusqu’ici pas été considérées comme prioritaires, hormis celles présentant une comorbidité.

Mais le ministère de la Santé a fait évoluer sa position le 28 janvier. Il conseille désormais à toutes les femmes enceintes de se faire vacciner à partir du second semestre. Si elles suivaient massivement cet avis, cela pourrait enrichir encore davantage les connaissances scientifiques sur le effets des vaccins anti-coronavirus pendant la grossesse.

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