Covid-19 : pourquoi l'Union européenne exporte des millions de vaccins

L'Europe a envoyé 34 millions de doses de vaccins vers 31 pays. Un chiffre qui a de quoi surprendre, alors que le continent est à la traîne dans sa campagne de vaccination.

Article rédigé par
Fabien Jannic-Cherbonnel - franceinfo
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 5 min.
Un employé de Pfizer sur une chaîne de production du vaccin contre le Covid-19 à Puurs (Belgique), le 22 février 2021. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

Près de 34 millions. C'est le nombre de doses de vaccins contre le Covid-19 que l'Union européenne (UE) a exportées entre le 1er février et le 9 mars, à destination d'une trentaine de pays. Le chiffre, qui a été révélé mercredi 10 mars par le New York Times (en anglais), peut sembler vertigineux, notamment lorsqu'on a en tête les difficultés de production de ces derniers mois et le fait que seulement 43 millions de doses ont pour l'instant été inoculées par les Etats membres. Les 447 millions d'habitants du Vieux Continent sont encore loin d'être tous vaccinés.

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Accusée la semaine dernière de "protectionnisme vaccinal", après le blocage par l'Italie des vaccins en partance pour l'Australie, l'UE se retrouve maintenant sous le feu des critiques pour avoir laissé filer trop de doses. 

Des accords entre des pays et des laboratoires

Les entreprises pharmaceutiques basées en Europe, et qui produisent les vaccins, ont signé des contrats avec différents Etats non-membres de l'Union européenne et se sont engagées sur un calendrier de livraisons. C'est pour cela, notamment, que des doses du produit de Pfizer-BioNTech sont parties aux Etats-Unis en février, sans que l'UE n'ait eu son mot à dire.

Au contraire, une politique bien différente est en vigueur aux Etats-Unis, où les exportations sont bloquées. Ce choix fait sous Donald Trump a depuis été confirmé par l'actuel président Joe Biden. "Je pense que le gouvernement américain a pris cette décision pour des raisons de politique nationale”, explique à franceinfo Jacob F Kirkegaard, spécialiste des relations internationales au German Marshall Fund, un think tank économique américain basé à Berlin. Quitte à refuser de fournir des doses à l'UE la semaine dernière : "Un débat national sur cette question est quelque chose que le gouvernement Biden veut éviter. Mais je n'ai aucun doute qu'une fois que la majorité de la population aura accès à un vaccin, en mai, les Etats-Unis autoriseront à nouveau les exportations"

Du côté du Royaume-Uni, malgré les affirmations de Charles Michel, le président du Conseil européen, le pays n'a pas mis en place une interdiction des exportations. Le Premier ministre s'en est d'ailleurs défendu mercredi devant le Parlement britannique (article en anglais). Cependant, comme le révélait une enquête de Politico (en anglais), le gouvernement a négocié ses contrats avec les fabricants de telle façon que ceux-ci soient obligés de fournir en premier lieu les Britanniques. C'est pourquoi l'Union européenne a envoyé 9,1 millions de doses outre-Manche, soit plus d'un tiers du total des doses administrées jusqu'à présent aux Britanniques. 

Un mécanisme de blocage limité

Cet état de fait a poussé la Commission européenne à se doter d'un mécanisme de blocage des exportations, après avoir accusé le groupe AstraZeneca de privilégier le Royaume-Uni pour la livraison de vaccins. Cette mesure, qui vient d'être prolongée jusqu'à fin juin, donne le pouvoir aux Etats membres de bloquer l'export de vaccins si le laboratoire pharmaceutique qui les produit n'a pas honoré ses obligations de livraison avec l'UE.

Cette mesure est avant tout symbolique. L'Europe n'a pour l'instant bloqué qu'une seule cargaison de vaccins (sur 249), en partance de l'Italie et à destination de l'Australie. L'UE avait alors argué que la pandémie était quasiment maîtrisée dans le pays d'Océanie, tandis que l'Italie frôlait les 20 000 cas quotidiens.

"Si l'on réfléchit à cette décision de l'Italie, on peut la voir comme une décision stratégique", explique Jacob F Kirkegaard. Comme si l'UE avait voulu montrer ce qu'elle pouvait faire, en faisant le moins de dégâts possible.

"Il y a très peu de cas de Covid-19 en Australie et le pays produit la majorité de ses propres doses. C'est presque une cible parfaite, qui a permis à l'UE de montrer qu'elle était sérieuse dans la défense des intérêts européens."

Jacob F Kirkegaard, spécialiste des relations internationales

à franceinfo

Le choix de la Commission de laisser filer des doses est aussi une question de philosophie politique. "L'UE reste attachée au multilatéralisme", explique à franceinfo Ricardo Borges de Castro, directeur associé du European Policy Center (Centre politique européen), un think tank basé à Bruxelles. "Bloquer des exportations, ce n'est pas dans la tradition de l'Europe, qui est attachée au libre-échange. Sans compter les engagements pris dans le cadre de COVAX."

Bruxelles s'est, en effet, engagée à donner un milliard d'euros au programme de l'ONU qui vise à fournir des vaccins aux pays en développement. "L'UE exporte un volume important de vaccins contre le Covid-19, dans le respect de notre engagement pour la solidarité globale", a d'ailleurs expliqué jeudi dans un communiqué la commissaire européenne à la Santé Stella Kyriakides. 

La volonté de l'UE de ne pas suivre le chemin tracé par les Etats-Unis pourrait aussi s'expliquer par une raison plus pragmatique. "Si Bruxelles interdisait toutes les exportations, cela aurait une incidence sur la chaîne de production", note Jacob F Kirkegaard.

“La plupart des ingrédients indispensables à la fabrication des vaccins se trouvent à l'extérieur du bloc. On aurait pu voir d'autres pays, eux aussi, interdire leurs exportations, ce qui aurait au final réduit la quantité de vaccins disponibles pour les Européens.”

Jacob F Kirkegaard

à franceinfo

Reste que la décision de l'UE de ne pas bloquer les exportations de vaccins risque de ne pas être très populaire. C'est un "argument dur à vendre", admet Ricardo Borges de Castro. "Les gens font des comparaisons, c'est légitime, mais l'UE ne doit pas réagir en ne pensant qu'au court terme." Et puis, "la réalité est que la majorité des Etats membres, dont la France et l'Allemagne, ont encore beaucoup de vaccins en stock", ajoute Jacob F Kirkegaard. Autrement dit, l'Europe, qui n'a que peu de compétences en termes de santé, n'est pas responsable de tout. 

Bruxelles semble parier sur l'accélération de la vaccination pour faire oublier cet épisode. Rien qu'en France, 10 millions de doses supplémentaires sont attendues en mars. "Je parie sur le fait que nous produirons beaucoup plus de vaccins d'ici à mai et que cela fera oublier cette controverse, ajoute l'expert. Dans deux à trois mois, nous aurons des dizaines de millions de doses en trop."

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