Vaccin contre le Covid-19 : les raisons d'un (gros) retard à l'allumage en France

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min.
Une infirmière injecte une dose du vaccin Pfizer-BioNTech à un membre du personnel soignant de l'hôpital de la Croix-Rousse, à Lyon (Rhône), le 6 janvier 2021. (JEFF PACHOUD / AFP)

L'Hexagone ne compte que quelques centaines de vaccinés contre le coronavirus, quand ses voisins ont inoculé l'un des sérums disponibles à des milliers de volontaires. Jean Castex et Olivier Véran doivent revenir jeudi sur le déroulement de la campagne vaccinale française, très critiquée depuis son lancement le 27 décembre.

La stratégie n'a pas changé !" assurent en chœur les ténors de la majorité. Après une semaine de vives polémiques, c'est pourtant bien un virage serré qu'a opéré l'exécutif en matière de vaccination contre le Covid-19. Accusé d'avoir pris du retard sur les autres pays européens, le gouvernement a décidé, sous la pression, d'"amplifier, accélérer et simplifier" sa campagne vaccinale, en autorisant l'accès au sérum à des catégories de la population qui auraient initialement dû attendre le mois de février pour être piquées.

Alors que le Premier ministre, Jean Castex, et le ministre de la Santé, Olivier Véran, doivent détailler la suite des opérations lors d'une conférence de presse, jeudi 7 janvier, franceinfo revient sur trois semaines de flottement au sommet de l'Etat.

Une stratégie définie par la Haute Autorité de santé

Petit retour en arrière. Il y a un peu plus d'un mois, lundi 30 novembre, la Haute Autorité de santé (HAS), chargée d'établir des recommandations au gouvernement en matière de santé publique, présente ses conclusions très attendues en matière de vaccination contre le Covid-19.

Au sommet de sa liste de personnes à vacciner en priorité, l'instance place les personnes âgées qui vivent en collectivité (par exemple dans des Ehpad), ainsi que le personnel qui travaille à leurs côtés, si celui-ci présente des risques de développer une complication liée à la maladie. Viennent ensuite les personnes âgées (d'abord les plus de 75 ans) et le personnel soignant, les plus de 50 ans, les personnes dont le métier favorise une infection et les personnes vulnérables et en précarité. Dans un dernier temps, le reste de la population.

La HAS assume son choix. "Un tiers des décès liés au Covid ont eu lieu dans les Ehpad, où l'on retrouve à la fois les problématiques d'âge, de comorbidité, et de promiscuité", justifie auprès de franceinfo le professeur Daniel Floret, vice-président de la Commission technique des vaccinations de la Haute Autorité. "Il est donc logique de prioriser ces populations, d'autant qu'en l'état actuel des connaissances scientifiques, nous savons seulement que les vaccins sont efficaces pour protéger contre les formes graves de la maladie."

Une campagne lancée "en pleine trêve des confiseurs"

Trois jours après la remise des conclusions de la HAS, Jean Castex présente la stratégie retenue par le gouvernement, lors d'une conférence de presse. De cinq, les phases de vaccination passent à trois, mais la philosophie reste la même : les Ehpad en janvier, puis les personnes à risque et les professionnels de santé à partir de février, avant une période d'ouverture progressive de la vaccination à l'ensemble de la population au printemps.

Lors de sa présentation, cette stratégie vaccinale n'est guère remise en cause. En décembre, les principales polémiques portent plutôt sur la crainte d'effets secondaires des vaccins à ARN messager, qui seront les premiers à être utilisés dans la lutte contre le Covid-19.

Jusqu'ici théorique, la campagne de vaccination européenne s'accélère brusquement fin décembre, jusqu'à prendre de vitesse le gouvernement. Sous la pression de l'Allemagne, l'Agence européenne des médicaments (EMA) donne avec une semaine d'avance, le 21 décembre, son feu vert à la distribution du vaccin des laboratoires Pfizer et BioNTech. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, annonce que les premières injections en Europe auront lieu le 27 décembre. Un dimanche, entre Noël et le Jour de l'An : pas idéal pour un démarrage en trombe. "C'était compliqué de démarrer une campagne de vaccination en pleine trêve des confiseurs", reconnaît un expert qui a participé à l'élaboration de la stratégie.

Malgré la médiatisation de Mauricette, première vaccinée de France, bien peu de patients reçoivent le précieux sérum. Et pour cause : le protocole de vaccination dans les Ehpad n'a été publié que le 22 décembre. Pour le rédiger, le gouvernement attendait un ultime avis du Comité national d'éthique arrivé la veille et qui insiste particulièrement sur le temps nécessaire au recueil du consentement des personnes vulnérables.

Les Ehpad se préparaient à vacciner "autour du 15 janvier"

Pas question de vacciner à tour de bras les aînés dans les établissements médico-sociaux dès le début de la campagne. Les professionnels du secteur sont d'ailleurs, à ce moment-là, loin de s'imaginer en vitrine de la campagne française. "Le calendrier prévu nous laissait environ deux semaines pour recueillir le consentement des résidents ou de leurs personnes de confiance, ainsi que pour organiser les visites pré-vaccinales", détaille le groupe Korian, qui gère 364 établissements en France, à franceinfo.

"Les Agences régionales de santé nous ont demandé de transmettre nos demandes de vaccins autour du 11 janvier. Nous nous attendions donc à débuter les vaccinations autour du 15, une fois livrés."

Korian

à franceinfo

Dans ce contexte, il n'y a rien d'illogique à ce que les résidents d'Ehpad vaccinés lors des derniers jours de 2020 se comptent par dizaines plus que par milliers. En parallèle, les premiers chiffres de vaccination dans les pays européens commencent à tomber et sont cruels pour la France. Le 30 décembre, l'Allemagne, qui a mis en place d'importants centres de vaccination et ouvert les injections au personnel de santé, avait ainsi inoculé le vaccin à près de 80 000 personnes, contre 138 dans l'Hexagone.

"La stratégie était bonne, pas le rythme"

C'est à la lumière de cet écart que les premières voix s'élèvent pour dénoncer une stratégie de vaccination trop stricte, alors que celle-ci ne faisait pas polémique quelques jours plus tôt. "Je considère qu'aujourd'hui on est face à un scandale d'Etat", fustige ainsi lundi 4 janvier le président LR de la région Grand Est, Jean Rottner, qui dénonce "une forme d'impréparation, d'irresponsabilité". Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, qualifie le début de la campagne "d'humiliation pour le pays de Pasteur", quand Philippe Juvin, chef des urgences de l'hôpital Georges-Pompidou et maire LR de la Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine), évoque une "déroute".

Les remontées de terrain du côté des élus ne sont pas meilleures. "Sur les boucles Telegram des députés de la majorité, c'est la fin du monde !" résume l'un d'eux à franceinfo. "La réaction des Français a été très forte. En tant que parlementaires, on l'a ressentie tout de suite. La stratégie était la bonne, mais le cadencement et le rythme n'étaient pas bons", abonde Sylvain Maillard, porte-parole du groupe LREM à l'Assemblée nationale.

Sous le feu des critiques, le gouvernement est contraint d'accélérer. Dans des propos rapportés par le Journal du dimanche le 3 janvier, le chef de l'Etat lui-même critique le "rythme de promenade en famille" de cette campagne de vaccination. Les jours suivants, Olivier Véran élargit la première phase à tous les professionnels de santé d'au moins 50 ans ou présentant des facteurs de risque, auxquels sont ajoutés les pompiers et aides à domicile de plus de 50 ans, ainsi que les Français de plus 75 ans.

La logistique, grande oubliée ?

Parmi les critiques les plus fréquentes à l'encontre de la stratégie française : la seule prise en compte de critères éthiques et sanitaires, au détriment des aspects logistiques. Interviewé fin décembre sur LCI, le professeur Alain Fischer, nommé par le gouvernement à la tête du Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale, avait confié n'être "pas du tout un spécialiste de ces questions" d'organisation, de transport et de livraisons.

"Un critère qui aurait dû être intégré dans la stratégie vaccinale est la capacité à utiliser le plus vite possible les doses disponibles lorsqu'elles arrivent", estime dans une tribune au Monde Aurélien Rouquet, professeur de logistique à la Neoma Business School de Rouen. "Alors qu'il était clair que la vaccination de tous les résidents des Ehpad allait prendre beaucoup de temps, la bonne stratégie consistait donc à prévoir en parallèle un autre flux logistique, afin de pouvoir écouler au plus vite les vaccins au fur et à mesure qu'ils sont livrés." A l'image de ce qu'a fait le voisin allemand avec ses "vaccinodromes".

Pourquoi n'avoir pas envisagé dès le départ la possibilité de vacciner ces autres catégories de population, âgée ou à risque, plus facilement accessibles que les résidents d'Ehpad ? Interrogé sur ce point, le 16 décembre lors d'une audition au Sénat, Alain Fischer s'était borné à rappeler la stratégie "respectable" définie par la HAS, confirmant donc que la phase 2 de la vaccination ne commencerait qu'en février. Le "monsieur Vaccin" du gouvernement soulignait aussi qu'en raison du nombre de doses disponibles, seulement un million de personnes pourraient être vaccinées au mois de janvier. "Tant mieux, d'une certaine façon, car je trouve plutôt bien qu'on ne vaccine pas massivement 30 millions de personnes", commentait-il alors.

Vacciner les soignants dès le début ? Une option rejetée

Dans un rapport du 15 décembre, l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst), instance composée de députés et de sénateurs, notait que "le choix de privilégier une vaccination d'abord des personnes les plus âgées et donc les plus à risque se comprend". Il estimait aussi qu'"une vaccination anticipée des personnels des Ehpad qui le souhaitent, et plus largement de l'ensemble des professionnels de santé, sans prendre en compte des facteurs d'âge ou de risque, pourrait constituer un levier d’adhésion à la vaccination". Une proposition non retenue par l'exécutif.

"Nous avions proposé d'inclure dès la phase 1 les personnes âgées à domicile et les professionnels qui les accompagnent", affirme de son côté Romain Gizolme, directeur de l'Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA). Là encore, sans succès. "Pourtant, on voit bien que ce serait autant de personnes à risque qui auraient pu se porter volontaires et donc se faire vacciner."

Difficile de savoir si le refus initial du gouvernement d'élargir la liste des personnes prioritaires correspondait à une volonté de maintenir le cap fixé, ou si ce choix était motivé par une impossibilité matérielle. Selon L'Opinion, Emmanuel Macron aurait demandé le 20 décembre au ministre de la Santé d'avancer la vaccination du personnel de santé. "Impossible", lui aurait répondu Olivier Véran.

Une mise en œuvre poussive

A cette période, tout n'est pas encore ficelé sur le terrain : les premières doses de vaccin ne sont pas arrivées (elles ont été livrées depuis la Belgique le 26 décembre, veille du début officiel de la campagne) et certains super-congélateurs attendent leur homologation. Le feu vert d'Olivier Véran pour vacciner les médecins de plus de 50 ans n'intervient que le 31 décembre. Mais la polémique sur la lenteur de la campagne française est déjà en route et le gouvernement se retrouve pris de court.

En changeant son fusil d'épaule, avec le coup de sang présidentiel dans le JDD et de nouvelles annonces quasi quotidiennes, l'exécutif semble bafouiller. "Ces opérations de communication laissent entendre que la stratégie initiale n'était pas la bonne", regrette le député PS Gérard Leseul, membre de l'Opecst. Or, selon lui, ce n'est pas la stratégie qui est en cause, mais sa mise en œuvre : "Avant la validation du vaccin, on aurait pu commencer à avancer. Ça a tardé sur les congélateurs, sur la logistique du dernier kilomètre, sur le choix des Ehpad concernés par les premières injections. On aurait aussi pu organiser plus tôt les consultations pré-vaccinales".

La campagne de vaccination a-t-elle déjà du plomb dans l'aile, après ce démarrage poussif et le revirement stratégique du gouvernement ? L'exécutif assure que l'objectif de vacciner un million de Français à la fin janvier reste d'actualité. Pour qu'il soit tenu, quelque 40 000 vaccinations quotidiennes seront nécessaires. "Dans quelques mois, les comparaisons chiffrées avec les autres pays européens seront inutiles, car on sera tous à des millions de vaccinés, proportionnellement à notre population, en fonction de l'arrivée des doses", veut-on croire à l'Elysée.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.