Travail, sorties, activités... Après la crise du Covid, la reprise de la vie sociale peut paradoxalement entraîner une "fatigue émotionnelle"

Durant les longs mois de confinement, les Français ont souffert de ne pas avoir suffisamment d'interactions sociales. Depuis que la crise sanitaire se résorbe, le phénomène s'inverse, avec des personnes qui se sentent surmenées.

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Après la crise du Covid et ses confinements, certaines personnes multiplient les activités et tombent dans une sorte de "boulimie sociale".  (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

"Ce n'est pas facile de se réadapter à un nouveau rythme après ces périodes de confinement." Agnès Bonnet-Suard, psychologue clinicienne spécialiste de la prévention des risques psychosociaux et de la qualité de vie au travail, constate que, ces derniers temps, une "fatigue sociale" gagne les patients qui défilent dans son cabinet à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). "Durant ces longs mois qui ont été de véritables ruptures temporelles, nous nous sommes retirés de toute vie sociale et le retour à cette vie peut provoquer une surcharge mentale", explique-t-elle à franceinfo.

Ces derniers mois, la santé mentale des Français s'est dégradée, selon la récente enquête CoviPrev menée par Santé publique France. Parmi le panel de personnes interrogées, 23% montrent des signes d’un état anxieux, 15% des signes d'un état dépressif, 63% des problèmes de sommeil et 10% ont eu des pensées suicidaires au cours de l'année. Des chiffres en augmentation en comparaison avec la période qui précédait le Covid. Les prémices d'un retour à la vie "normale" peuvent être également synonymes d'une fatigue dite "sociale" ou "émotionnelle". Quels en sont les signes ? Pourquoi cette fatigue peut-elle nous toucher et comment s'en défaire ?

Un retour "boulimique" à la vie 

Cette année davantage encore, la rentrée de septembre s'est accompagnée d'une forte reprise des activités avec le retour du travail en présentiel, des activités sportives et culturelles et des sorties entre amis ou en famille. Mais au moment où les gens commencent à reprendre un rythme de vie similaire à celui d'avant la crise sanitaire, certains craquent et sont épuisés.   

"Aujourd'hui, beaucoup se retrouvent dans une 'sursollicitation' de leur environnement social. Ils se font violence, se fatiguent et creusent un déséquilibre entre les contraintes extérieures et leurs ressources personnelles. Ce qui va finir par créer un épuisement psychique et émotionnel."

Agnès Bonnet-Suard, psychologue

à franceinfo

Face à la possibilité d'une nouvelle vague de Covid-19, certains multiplient sollicitations et activités et tombent dans une sorte de "boulimie sociale""Ils ont une espèce de fureur de vivre et se retrouvent systématiquement en mouvement", remarque Christophe Haag, professeur et chercheur en psychologie sociale à l'EM Lyon, contacté par franceinfo. "Ils s’imposent un rythme extrêmement soutenu, très énergivore : ils se couchent plus tard, se déplacent beaucoup plus qu'avant, ils en demandent plus à leur corps et disent rarement 'non'", remarque le professeur. 

Grisés par ce retour à la vie sociale qui leur a tant manqué, ils font peu attention à l'ambivalence qui s'installe entre l'envie de remplir son emploi du temps d'activités et la difficulté d'assumer cette envie. Car ce changement de rythme demande une grande énergie physique et mentale. "Beaucoup de personnes qui viennent me voir n'ont pas conscience qu'au moment où elles reprennent leur rythme d'avant, elles sont déjà épuisées par des mois d'incertitude liée à cette crise sanitaire", souligne Agnès Bonnet-Suard. 

Dix-huit mois d'hypervigilance, ça fatigue

Car cela fait pratiquement deux ans que notre cerveau est soumis à rude épreuve. D'un côté, il bataille "continuellement" entre trois émotions énergivores : la colère, la peur et la frustration. "Nous sommes bombardés de façon intense par la colère que procure la situation actuelle, analyse le chercheur Christophe Haag. Mais aussi par la peur de tomber malade ou de perdre son emploi et la frustration de ne plus pouvoir faire ce que l'on veut quand on veut. Et ces fortes sollicitations émotionnelles génèrent un épuisement intellectuel."

De l'autre côté, notre cerveau est en "hypervigilance" constante. "Nous remarquons, dans la société, de plus en plus le phénomène 'Fomo' pour 'Fear of missing out', soit la peur de rater quelque chose", souligne Christophe Haag.

"Cette peur de louper une information, de ne plus être dans le cercle communautaire, amène les gens à être constamment sur les chaînes d'information, sur internet et cela crée beaucoup d'anxiété et donc de fatigue émotionnelle."

Christophe Haag, chercheur en psychologie sociale

à franceinfo

D'ailleurs la petite centaine d'étudiants qu'il suit lui a confié avoir triplé sa présence sur les réseaux sociaux, à l'affût de la moindre information qui se révèle plus souvent mauvaise que bonne. "Ils ont mal au cou, mal au dos en étant constamment penchés sur leurs écrans et ils se retrouvent contaminés par un trop-plein de négativité, constate Christophe Haag. Et la rumination de ce trop-plein toxique fatigue." 

Dans ce contexte, notre cerveau, déjà épuisé par la crise sanitaire, peut facilement saturer avec le retour d'un rythme soutenu d'activités et de sollicitations, générant un trop-plein d'émotions fortes et énergivores. "Le cerveau, alors en surtension, est obligé de déployer beaucoup d'énergie pour tenter de réguler cet afflux d'émotions et vous empêcher d'aller au terminus émotionnel que sont la rage ou le chagrin, par exemple, détaille Christophe Haag. Ces fortes sollicitations émotionnelles entraînent alors une fatigue sociale, ou émotionnelle pour être plus précis."

Une surcharge émotionnelle ou "burn-out social"

Cette notion de "fatigue sociale", empruntée au monde de l'autisme, illustre "ce trop-plein de stimulations que certains ont du mal à traiter et qui va créer une surcharge mentale", détaille Agnès Bonnet-Suard. Dans ce contexte où rien n'est sûr, retrouver une vie sociale rassure. Mais ce retour à la vie demande une énergie que tout le monde n'a pas ou n'a plus et peut générer une chute du moral, des angoisses chroniques, voire une baisse de l'immunité. 

Les émotions devenues "dysfonctionnelles" ne jouent plus "leur rôle adaptatif" et la fatigue "émotionnelle" s'installe avec son lot de troubles comme "la colère, l’irritabilité, l’hypertension, l’hyperglycémie, le stress, les maux de ventre, l’eczéma, les troubles psychosomatiques, les troubles du sommeil ou encore les troubles alimentaires", énumère Christophe Haag.

Pour certains, cette fatigue peut se transformer en une sorte de "burn-out social, souligne Agnès Bonnet-Suard. Très vite les sentiments de ne pas pouvoir tout assumer, d'être dépassé ou à la traîne −qui sont des signes d'épuisement− apparaissent." Les symptômes de cet épuisement, identiques à ceux du "burn-out" professionnel, rappelle Agnès Bonnet-Suard, sont : "une tension permanente, des mouvements d’humeur et de l'angoisse". L'anxiété est également présente. "Elle peut porter sur la crainte d'être trop sollicité ou encore sur la difficulté de se réadapter à un nouveau rythme qui n'est pas exactement le même que nous connaissions", précise la thérapeute. 

Savoir dire "non" pour se préserver 

"Si personne n'est à l'abri de cette fatigue émotionnelle", souligne Christophe Haag, il y a des solutions pour s'en prémunir. "Nous sommes tous des éponges, certains plus que d'autres, constate le chercheur. Et il est important d'essorer votre éponge, sinon vous allez vous déliter et consommer beaucoup d'énergie, ce qui va encore plus vous fatiguer." Pour cela des applications comme Smylife, Sanvello ou Dr Mood, construite en partenariat avec Christophe Haag, apportent des clés pour identifier les émotions ressenties et réguler les plus négatives. 

Une autre piste pour évacuer un trop-plein d’émotions toxiques est de revoir son hygiène de vie en instaurant par exemple des moments de déconnexion d'internet, ou en remettant en dynamique le corps qui a été peu sollicité ces derniers temps. "Reprendre le sport a des bienfaits sur le corps, mais aussi sur le cerveau car il permet d'évacuer un trop-plein d'émotion toxiques", souligne Christophe Haag. Mais il faut accepter que cela puisse être à un rythme moins élevé qu'avant. 

"Se reconnecter à la nature, faire des balades dans les parcs et forêts fait baisser l’intensité d’une colère, d’une peur ou d’une angoisse car votre cerveau entre en oscillation avec le mouvement de la nature, cela fait baisser la pression émotionnelle, c’est un anxiolytique naturel."

Christophe Haag

à franceinfo

Pour Agnès Bonnet-Suard, le plus important est d'arriver "à poser ses propres limites" pour éviter le cercle vicieux d'une fatigue sociale. "Des limites par rapport à ce que vous êtes capable de supporter, en restant en cohérence avec vos besoins et en essayant d'être le plus juste avec vous-même." Pour cela, il vous faudra parfois refuser des sollicitations amicales ou familiales. "Il est important de prendre le temps de se réadapter à être en société, à être en relation avec les autres. Même si on a très envie de les voir, on doit prendre son temps", insiste la psychologue avant de conclure : "Il faut donc accepter d’aller à son rythme". 


Si vous ressentez un ou plusieurs des symptômes décrits dans cet article ou que vous vous sentez en détresse psychologique, vous pouvez contacter :

- La plateforme d'informations Covid-19 au 0 800 130 000 qui vous réorientera vers une ligne de soutien psychologique adapté, sept jours sur sept et 24 heures sur 24.

- SOS crise (association Les transmetteurs) au 0 800 19 00 00 où des professionnels de la santé et du social sont à votre écoute sept jours sur sept, de 9 heures à 19 heures. 

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Covid-19

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.