Témoignages "Il a craqué devant nous sur Zoom" : les professeurs d'université démunis face à la souffrance de leurs étudiants

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Un message inscrit par des étudiants sur un bâtiment de la Sorbonne, le 18 janvier 2021, à Paris. (FIORA GARENZI / HANS LUCAS / AFP)

Contraints d'assurer leurs cours à distance depuis plusieurs mois, les enseignants se transforment souvent en confidents de jeunes isolés, fragilisés par une situation précaire et inquiets pour leur avenir.

"Je suis suivi par une psychologue depuis le déconfinement, il a fallu que je parle de tout ça pour aller mieux." Nicolas, qui enseigne dans un IUT à Sète (Hérault), est affecté par la détresse des étudiants. Comme de nombreux professeurs d'université, il a répondu à l'appel à témoignages de franceinfo sur cette souffrance qu'il côtoie tous les jours. "Entre l'étudiant qui est retourné chez ses parents et qui se retrouve à devoir s'occuper de ses cinq frères et sœurs pendant que les parents travaillent… jusqu'à l'étudiant qui rentre à la maison et dont les parents n'ont pas internet car pas les moyens."

"Sans parler des situations de violences familiales 'ordinaires'. Que fait-on pour vivre avec ces informations ? Nous ne sommes pas préparés à entendre tout ça, (...) pas préparés à vivre avec."

Nicolas, enseignant en IUT

à franceinfo

Isolement, précarité, difficultés pour travailler… Les témoignages d'étudiants en difficulté se sont effectivement multipliés ces derniers mois, depuis le début du deuxième confinement annoncé par le gouvernement, notamment sur les réseaux sociaux avec le mot-dièse #étudiantsfantômes. "Les plus grandes difficultés sont relevées chez les étudiants qui sont loin de chez eux et se retrouvent isolés toute la semaine dans un studio ou une chambre universitaire", note Stéphane, qui dispense des cours au sein d'une filière Staps à Dijon (Côte-d'Or). La nouvelle fermeture des universités annoncée avec le deuxième confinement fin octobre a renvoyé de nombreux étudiants derrière leur ordinateur pour suivre les cours à distance. 

"Entre la saturation des cours en visio, la peur d'un diplôme bidon, la privation de la vie sociale étudiante… On a reçu plusieurs lettres un peu désespérées venues des différentes promos", témoigne Fabienne, qui enseigne à l'institut Agro, à Angers (Maine-et-Loire). "Au bout de plusieurs mois de visio à distance, ils sont fatigués, ont un manque d'entrain, sont perdus pour orienter leur avenir… Beaucoup n'envisagent plus de continuer leurs études en master ou autre", s'inquiète Virginie, qui enseigne à l'université Paris-Saclay. "Le manque d'activités physiques les plonge dans une dépression lente", ajoute Béatrice, professeure dans une école spécialisée dans l'audiovisuel. 

"Des mails de détresse"

Démotivation, difficulté à se concentrer, sentiment d'enfermement, perte des stages et des apprentissages, disparition de la vie étudiante, peur de l'avenir… Les professeurs d'université sont nombreux à alerter sur ces problèmes. "Ils ne peuvent pas se construire comme habituellement avec les copains, les soirées. Ils ont perdu leurs jobs étudiants. C'est une succession de choses qui les isolent", constate Sandrine, qui enseigne l'immunologie à l'université d'Angers. 

"Leur solitude me touche. Ils sont très courageux et parviennent à réaliser les travaux techniques. Mais la chaleur de l'interaction humaine en cours leur manque beaucoup", complète Philippe, enseignant à l'Institut d'administration des entreprises de Poitiers (Vienne). "Beaucoup d'étudiants m'envoient des mails de détresse en me disant que ça ne va pas. Jusqu'aux vacances de Noël, j'en recevais trois ou quatre par semaine", confirme Eric, historien et maître de conférences à la Sorbonne.  

"Le niveau le plus sensible, ce sont les premières années, qui découvrent l'université et qui n'ont pas de repères, pas de méthode."

Eric, maître de conférences

à franceinfo

Mais les plus expérimentés ne sont pas épargnés. "Un étudiant de 29 ans a craqué devant nous sur Zoom. Il a fondu en larmes en disant qu'il n'arrivait plus à travailler sa thèse dans son studio de 14 m2", poursuit Eric.

Pour venir en aide aux étudiants, les universités ont mis en place des lignes d'écoute, dont la liste est disponible sur internet. Des professeurs référents sont également désignés dans certaines structures afin d'accompagner les étudiants. Enfin, dans certaines universités, les élèves de première année sont accompagnés par des étudiants des niveaux supérieurs à travers un système de tutorat. Avec ses collègues, Olivier, maître de conférences à Limoges, a mis en place des canaux de discussion informels sur Discord : "Cela permet aux étudiants de se défouler. Ils se rendent compte qu'ils ne sont pas tout seuls, et certains osent se livrer."

Car dans cette crise, les enseignants sont souvent les premiers interlocuteurs. "Je multiplie les échanges, je passe du temps à faire un tour de table pour les interroger sur leur quotidien, leurs besoins…" explique Virginie. "Les étudiants ont été lâchés un peu en rase campagne, ils ont parfois perdu le contact avec la fac, mais pas avec nous, donc ils se retournent vers l'interlocuteur qu'ils ont pris l'habitude de fréquenter", ajoute Michel, maître de conférences en sociologie à l'université de Montpellier. "C'est parfois complexe de placer la limite entre ce qui fait partie de mon job d'enseignant et ce qui relève du travail d'un psy, d'une infirmière, de la médecine préventive…" complète Nicolas. 

"L'enseignement à distance ne marche pas"

Même pour ceux qui tiennent le coup psychologiquement, il est compliqué de maintenir un bon niveau de motivation et de concentration. La faute à la distance. "Avec les cours en visio, les étudiants nous disent que c'est très difficile de se lever pour allumer l'ordi, et ils avouent d'eux-mêmes qu'ils décrochent au bout de 15-20 minutes, on le voit au nombre de questions qu'ils posent", raconte Rémy, qui enseigne dans deux écoles de cinéma/audiovisuel en Ile-de-France. "L'enseignement à distance ne marche pas ! Si la fermeture des universités s'étend au-delà de février, les lacunes pédagogiques seront si profondes que de très nombreux étudiants ne seront plus en capacité de reprendre le cours de leurs études", estime Thierry, professeur de physique à Grenoble. 

"La détresse psychologique des étudiants atteint un niveau si alarmant que le gouvernement n'est plus en mesure de l'ignorer."

Thierry, enseignant à l'université Grenoble-Alpes

à franceinfo

"Il faut que le retour en présentiel des étudiants, au moins pour les premières années, soit pérenne et prioritaire", martèle encore Delphine, depuis la faculté des langues de Strasbourg. Le gouvernement, alerté depuis plusieurs semaines, a-t-il pris la mesure de l'urgence ? Au cours d'un échange avec des étudiants à l'université de Paris-Saclay (Essonne), jeudi 21 janvier, Emmanuel Macron a annoncé que ceux qui le souhaitent pourraient bientôt retourner suivre des cours en présentiel "un jour par semaine" à l'université, avec une jauge maximale de 20%. 

"J'ai devant moi un mur de pseudos"

En attendant, certains enseignants sont contraints de déployer toute leur créativité pour tenter de capter l'attention des étudiants. "J'essaye de faire des cours les plus interactifs possibles même si cela demande beaucoup plus de temps de préparation", explique Anne, qui enseigne la géographie à Paris 1. "On tente de rendre les choses un peu vivantes, avec des vidéos, des quiz, des cours inversés (ils travaillent sur des documents et ensuite le professeur structure le cours à partir de ce travail)… mais ce n'est pas toujours facile", ajoute Fabienne. "Cela demande beaucoup de travail. Pour un cours de trois heures, j'ai environ 36 heures de préparation", assure Rémy. De nombreuses structures ont mis en place des formations pour aider les enseignants à améliorer leur communication en visioconférence.

Beaucoup d'enseignants tentent aussi d'inciter les étudiants à allumer leur caméra pour maintenir le lien et l'interactivité. "C'est sympa de se voir, ça humanise, explique Philippe. Certains ont du mal, car on les voit chez eux, dans leur intimité, ça les met mal à l'aise… Ensuite, ils peuvent mettre un fond pour éviter de montrer les caleçons sales restés derrière eux." Certains professeurs soulignent les limites techniques. "S'ils allument tous leur caméra, on a des problèmes de surcharge sur Teams", indique Sandrine. D'autres font face aux réticences des étudiants. "Je me sens seule au monde devant ma caméra dans mon appartement. La question que je pose le plus en ce moment, c'est : 'Est-ce que vous m'entendez ?'" raconte Julie, professeure d'économie à l'université de Besançon (Doubs). 

"Derrière un écran, ce n'est pas la même chose, ce n'est plus le même boulot, regrette pour sa part Yohann, qui enseigne les mathématiques à Toulouse (Haute-Garonne). Une partie de mon métier est de capter l'attention des étudiants, et là on n'y arrive pas. Et puis, un épuisement se fait sentir du côté des professeurs du fait de devoir s'adapter en permanence."

"On sait que ces étudiants seront moins bien formés que les générations précédentes, c'est rageant."

Yohann, professeur de mathématiques

à franceinfo

"On a fait énormément d'efforts, on a dépensé la moitié du budget du département sur des tablettes, des caméras, des licences Zoom… Mais ça ne suffit pas. On a un plafond de verre, l'acquisition des connaissances est limitée et on est obligé d'adapter le programme", ajoute Yohann. Anne, professeure d'histoire à Toulouse, s'inquiète, elle, de la disparition du "plaisir" de l'apprentissage : "Sans l'interaction active de la salle de cours (…) l'enseignement universitaire est privé de son suc et de sa richesse."  

En fonction des filières, certains semblent s'accommoder malgré tout du distanciel. "Globalement, ça se passe bien. Ensuite, j'ai devant moi un mur de pseudos, donc la souffrance peut aussi se dissimuler dans les silences, témoigne Matthieu, professeur d'archéologie à Lyon 2. Mais la première souffrance, de ce que me disent les étudiants, c'est aussi l'absence de l'enseignant, car certains se contentent de mettre leur support de cours en ligne." Selon lui, tous les professeurs ne jouent pas le jeu de la continuité pédagogique. "Il ne s'agit pas d'accabler les collègues, mais comme les enseignants-chercheurs sont débordés, certains profitent de la période pour rattraper leur retard sur leurs recherches."

"Du sparadrap sur une jambe de bois"

Si beaucoup de professeurs tentent d'innover, nombreux se sentent démunis face à la souffrance de leurs étudiants. "On tente des choses, mais on met surtout du sparadrap sur une jambe de bois", soupire Olivier. Fabienne a participé à une réunion cette semaine avec quelques professeurs et des étudiants de l'institut Agro pour tenter d'améliorer les choses. "Mais bon, on ne va pas vers des solutions radicales : on envisage de diminuer les cours magistraux. Certains ont proposé d'enregistrer tous les cours, comme ça les étudiants peuvent rattraper le cours après le couvre-feu et sortir la journée."

Certaines structures ont profité de la crise pour déployer de nouveaux outils numériques. "Depuis septembre, on a mis en place un campus virtuel persistant", indique Alain Goudey, professeur de marketing au sein de l'école de commerce Neoma Business School et responsable de la transformation digitale. Chaque étudiant et membre de l'école peut se créer un avatar afin de se balader sur ce campus virtuel. Il est ensuite possible de se rendre à des cours, à des conférences, de croiser ses camarades de promotion et de discuter avec eux. Il faut imaginer une déclinaison du jeu Les Sims en un peu plus sérieux. "On ne peut pas pousser les étudiants de la falaise, sourit Alain Goudey. Cela ne remplace pas le réel, mais c'est une alternative qui fonctionne vraiment pour les cours à distance." 

Alain Goudey lors d'un cours sur le campus virtuel permanent de l'école Neoma. (NEOMA)

Avec un budget de 200 000 euros environ pour mettre en place cet outil ludique et interactif, Neoma peut faire des envieux dans un monde universitaire qui réclame régulièrement plus de moyens à l'Etat. Pour autant, avec ce campus virtuel, il ne s'agit pas de mettre fin aux cours en présentiel. "Le confinement a montré ce que le numérique pouvait apporter à l'enseignement supérieur, mais on a vu aussi les limites, explique Alain Goudey. On ne croit pas à un enseignement 100% à distance."


Si vous avez besoin d'aide, si vous êtes inquiet ou si vous êtes confronté au suicide d'un membre de votre entourage, il existe des services d'écoute anonymes. La ligne Suicide écoute est joignable 24h/24 et 7j/7 au 01 45 39 40 00. D'autres informations sont également disponibles sur le site du ministère des Solidarités et de la Santé.

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