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Reportage "On continue de nous laisser crever" : au Bobo Club de Barbizon, le réveillon rime avec désertion

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France Télévisions
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Une des salles désertes du Bobo Club, la discothèque de Stéphane Cholay fermée depuis le 13 mars 2020, à Barbizon, le 17 décembre 2020. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Le réveillon de la Saint-Sylvestre se déroule cette année loin des pistes de danse, fermées depuis le 13 mars. Pour certains gérants de discothèque, menacés par la crise liée au Covid-19, elles risquent même de ne plus jamais être foulées par les semelles des habitués.

Boule à facettes à l'arrêt, projecteurs éteins et platines débranchées. Stéphane Cholay a du mal à s'y faire, mais il n'y aura pas de soirée du 31 décembre, au Bobo Club de Barbizon (Seine-et-Marne). Pour la première fois depuis 1977, les portes de cette discothèque posée à l'orée de la forêt de Fontainebleau, dans un village de 1 135 âmes, resteront closes, jeudi soir à l'occasion du Réveillon. Le couvre-feu, décrété à 20 heures en raison du Covid-19, douche tous les espoirs de bamboche sous les néons fluo. Un crève-cœur pour son gérant, homme de la nuit qui reçoit désormais de jour pour témoigner de son désarroi. 

Bienvenue au Bobo donc, sa devanture de maison de campagne et son logo tout en sobriété, rose bonbon. La légende dit que Cloclo y aurait fait ses débuts dans les années 1960 quand le lieu se nommait "Chez Tonio". Une institution locale pour les "addicts de french touch, dance, groove ou tubes actuels", indique désormais sa page Facebook. Mais depuis le 13 mars, l'endroit n'est plus vraiment l'attraction des samedis soir. Ce jour-là, Edouard Philippe, alors Premier ministre, interdisait les rassemblements de plus de 100 personnes, refermant les portes des dancefloors pour une durée indéterminée.

Stéphane Cholay, gérant de la discothèque le Bobo Club, devant son établissement fermé depuis le 13 mars 2020, à Barbizon, le 17 décembre 2020. (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

Un réveillon pas comme les autres

"D'habitude, le réveillon c’est la soirée de l’année", lâche Stéphane Cholay, derrière son masque noir siglé au nom de sa boîte de nuit. "Nous ouvrons de 21 heures à 7 heures du matin exceptionnellement cette nuit-là", raconte celui qui évite de revenir sur les lieux désespérément vides. Le froid a même envahi les deux salles – deux ambiances  "vintage" et "freemix" de la discothèque. 

Au début de la crise sanitaire, le quinquagénaire, dont 34 ans de métier, croyait encore possible une réouverture en 2020. Il venait régulièrement allumer les rampes de spots, enclencher le chauffage et dépoussiérer les deux pistes de danse. "J’ai tout fait pour pouvoir rouvrir au plus vite parce que je pensais que c’était une question de cinq mois maximum", avoue-t-il. Mais à la veille de la nouvelle année "on continue de nous laisser crever", constate le patron, amer.

"Nous avons été les premiers à fermer. Nous serons les derniers à rouvrir !"

Stéphane Cholay

à franceinfo

L'été dernier, il a fulminé en voyant des soirées privées se monter un peu partout et des bars ou restaurants se transformer en discothèque. "A Paris, au mois de juin-juillet, les gens dansaient collés serrés et personne n’a rien dit. On a laissé faire les choses, il n’y a pas eu de verbalisation", souligne le gérant, remonté contre un gouvernement qui, selon lui, "navigue à vue""En fin de compte on est fermé depuis neuf mois parce que nous sommes vus comme des clusters en puissance et cela n’a rien changé. On a eu une deuxième vague et il y en aura peut-être une troisième." Avant de se prononcer sur la non-réouverture des discothèques le 23 juillet 2020, le Haut conseil de la santé publique, a étudié les risques particuliers aux discothèques pointant le cas de clusters dans des établissements en Corée du Sud, en Espagne et en Suisse.  

Des manifestations sans lendemain

Pourtant, l'équipe du Bobo Club était prête, masques et gel hydroalcoolique en main, à accueillir les danseurs en manque de décibels, soufflés par une myriade d'enceintes. "Notre proposition de protocole sanitaire a failli être acceptée, mais c’était au moment du remaniement, le 3 juillet. Notre dossier est passé aux oubliettes", déplore Stéphane Cholay, également président de la branche nuit au sein de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie Ile-de-France (Umih).

Le patron-syndicaliste, dont l'établissement peut recevoir jusqu'à 500 personnes, se dit prêt à baisser sa jauge d'environ 40% pour rester ouvert. "Nous avions prévu de fermer les pistes en y installant des tables de 6-8 personnes. Comme dans un bar ou un restaurant. Les gens seraient restés entre eux et s'ils souhaitaient danser, c'était possible uniquement autour de leur table."

"Même si on ne gagnait pas d’argent, au moins, on n'en perdait pas avec ce protocole sanitaire."

Stéphane Cholay

à franceinfo  

Le 13 juillet, le Conseil d'Etat a rejeté la demande de réouverture des patrons de clubs, invoquant un risque trop grand de dissémination du Covid-19 dans ces lieux clos. Depuis, les manifestations de gérants en colère s'enchaînent notamment à Toulouse, Rennes, Caen, Cannes, Marseille et ce mois-ci à Paris, mais sans succès. "J'y étais le 14 décembre et cela ne change pas les choses. Quand on crie trop, le gouvernement nous donne un peu d’argent mais ce n’est pas ça qu’on veut. Nous, on veut rouvrir ! Faire notre métier", se désole Stéphane Cholay.

Financièrement et moralement "vidé"

Alors vient une question : le monde de la nuit aurait-il mauvaise presse auprès du gouvernement qui reste sourd à ses suppliques ? Le patron du Bobo n'est pas loin de le penser. "Dans les années 1980, c’était mal vu d'avoir une discothèque parce que notre milieu était considéré comme un milieu de voyous. Ce n’est plus le cas, la profession s'est assainie et on paie tous nos charges", assure-t-il derrière son bureau jonché de factures.

Les seaux à champagne trônent cruellement vides sur le bar, les banquettes attendent les clients et le patron puise dans sa trésorerie pour maintenir à flots son entreprise. Ne sachant pas qu'il allait fermer, il avait fait quelques travaux "comme chaque année" qu'il doit maintenant payer, en plus des 2 000 euros de marchandises périmées qu'il a dû jeter. "J’ai quasiment dépensé toute l'épargne que j’espérais garder pour la retraite, soit 35 000 euros sortis de ma poche", calcule l'homme d'affaires qui assure ne plus toucher de salaire depuis 9 mois et avoue avoir pris du poids. Trop de "stress".

L'aide de l'Etat au titre du fonds de solidarité, arrivée tardivement, ne suffit pas à éponger ses traites. Devenues éligibles "sans condition d'effectif, de chiffre d'affaires et de bénéfice imposable", selon le décret n°2020-1200 du 30 septembre 2020, les discothèques ont pu recevoir jusqu'à 15 000 euros d'aide mensuelle pour juin, juillet et août. "Mais pour les trois mois suivants, ce ne sont que le loyer, les factures d'eau et d'électricité qui sont pris en charge", indique Stéphane Cholay, qui ne compte "qu'un seul salarié. Les neuf autres employés sont des extra." 

"En décembre, on ne sait pas ce qui sera pris en charge, on est dans l'interrogation tout le temps."

Stéphane Cholay

à franceinfo

Venant à reculons dans son bureau, caché derrière une porte dérobée de son établissement, Stéphane Cholay avoue être un peu dans le "déni" depuis quelque temps. "Je regarde les comptes le moins possible, et encore, j’ai la chance d’avoir un prêt garanti par l'Etat (PGE) qui est déjà entamé", indique l'homme, "vidé" de toute énergie. "Mon métier, c’est de vendre du rêve, mais là, avec cette ambiance, j'ai l'impression de vivre un cauchemar".

"Combien ont les reins assez solides ?"

Après neuf mois d'arrêt forcé, le découragement prend parfois le pas. "Si demain je dois fermer les portes, j’arrête définitivement" souffle le patron, pour qui la pandémie peut signer le coup de grâce d'un milieu déjà sinistré économiquement. Selon une étude de la Sacem, la moitié des établissements de nuit ont coupé le son en quelques décennies, passant de 4 000 dans les années 1980 à 2 000 en 2014.

Le syndicat national des discothèques et des lieux de loisirs (SNDLL) redoute par ailleurs que "35 à 40% des discothèques disparaissent", d'ici la fin de la crise sanitaire, rapporte Le Parisien. Si certains évoquent une possible réouverture à l'été 2021, il n'est pas sûr que tout le monde soit au rendez-vous. Aussi bien du côté des extra qui auront dû trouver une autre source de revenus entretemps que du côté des patrons. "C'est un gros coup dur pour la profession. Tout le monde ne s'en relèvera pas. Combien ont les reins assez solides ?" questionne le patron du Bobo Club. Plus que jamais, l'after risque d'être synonyme de gueule de bois.

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