Reportage En pleine flambée des variants en Moselle, les élèves du lycée Louis-Vincent de Metz ont l'impression d'aller "à une Covid party"

Article rédigé par
Envoyé spécial à Metz (Moselle) - Raphaël Godet
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
La façade du lycée Louis-Vincent, à Metz (Moselle), le 16 février 2021. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Dans cet établissement, l'un des plus prestigieux de la capitale mosellane, un quart des professeurs était à l'isolement en milieu de semaine. Symbole d'une situation épidémique qui se tend partout dans le département.

Monsieur le proviseur a attendu que la sonnerie s'arrête, mardi 16 février, pour empoigner le micro central de l'établissement. "Petit message à nouveau. Nous poursuivons les pratiques qui sont en vigueur. Si le professeur avec lequel vous aviez cours est absent, (...) nous allons passer vous ouvrir la salle." Ces derniers temps, comme au supermarché du coin, la voix de Gérald Zavattiero résonne toute la journée dans les couloirs du lycée Louis-Vincent, niché à trois pas de la gare de Metz (Moselle). Annonce à la récré du matin, annonce à l'intercours de 11 heures, annonce pendant la cantine... "Vu la situation dans laquelle on est, c'est le meilleur moyen que j'ai trouvé pour toucher le plus efficacement possible nos 1 550 élèves", assure-t-il, en relâchant le bouton.

Lycée Louis Vincent

Le lycée Louis-Vincent, l'un des plus prestigieux de Metz, est devenu malgré lui le symbole de la tension sanitaire observée en Moselle, où les indicateurs de l'épidémie de Covid-19 sont encore plus dans le rouge que partout ailleurs en France. Entre le 6 et le 12 février, le taux d'incidence y était de 281 pour 100 000 habitants alors que la moyenne nationale stagnait à 189. Et au milieu de ces chiffres, le taux de variants inquiète. "Plus d'un tiers des cas en circulation serait d'origine sud-africaine", a redit, pas plus tard que mardi 16 février, le ministre de la Santé devant l'Assemblée nationale. C'est le "seul endroit du territoire" où un tel taux est observé.

"Ça se voit dans la cour"

Au lycée Louis-Vincent, les distributeurs de gel hydroalcoolique et les flèches orange et jaunes pour indiquer le sens de circulation semblent bien impuissants... Alors, on ferme ? Non, répétera le même Olivier Véran, justement en déplacement à Metz, le 12 février. En revanche, pour essayer de freiner les courbes, la Moselle dispose d'un protocole sanitaire spécifique pour ses établissements scolaires : la fermeture de chaque classe où au moins un cas suspect est recensé, et ce, peu importe l'origine du variant. 

Patatras ! "C'est une hécatombe", souffle un enseignant, "fatigué". Situé dans la cour des élèves, l'écran bleu qui liste en temps réel les nom des professeurs absents, parce que malades ou cas contacts, risque en effet d'être bientôt trop petit : mardi 16 février, on en comptait une trentaine sur 130, selon le décompte avancé par l'établissement. Par ricochets, les classes aussi ferment les unes après les autres : toujours mardi, il y en avait cinq sur 50 le matin, sept à midi et neuf à 16 heures. Mercredi, il y en avait huit. Et jeudi, neuf, puis dix, puis onze, selon nos informations. 

A l'étage du bureau du proviseur, le secrétariat a même fini par ouvrir un document Word à la rentrée de septembre pour répertorier la liste des élèves malades ou cas contacts. Ainsi, en face d'un prénom de garçon, c'est écrit "POSITIF", en rouge et en capitales.

Dans le bureau de Gérald Zavattiero, proviseur du lycée Louis-Vincent, à Metz (Moselle), le 16 février 2021. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

"C'est tout bête" mais 300 élèves en moins sur 1 550, "ça se voit dans la cour", font remarquer Nathan et Oscar, dans la même classe de terminale : "On a plus de place, ça fait même vide parfois." Ça se voit aussi à la cantine, où les cuisiniers ne préparent plus que 700 repas par jour, au lieu d'un bon millier en temps normal. Bref, Gérald Zavattiero et ses équipes tentent de faire au mieux pour s'adapter, et ce jusque tard le soir. Lundi, il a appris après 20 heures qu'une nouvelle classe devait encore fermer. Réorganisation obligatoire. Il arrive de plus en plus que des profs fassent cours depuis chez eux... à des élèves présents au lycée.

Monsieur le proviseur a aussi intensifié sa communication. Il fait un point tous les jours à 17 heures avec les représentants syndicaux de l'établissement et passe régulièrement une tête en salle des profs "pour voir comment ça va". Même "la lettre d'informations de l'établissement", habituellement hebdomadaire, est passée sur "un rythme de tous les deux ou trois jours" quand c'est nécessaire. Dans son téléphone portable, il a désormais le numéro personnel des médecins des services académiques, d'une personne de l'administratif de l'Agence régionale de santé du Grand Est, et de monsieur le recteur "bien sûr", avec qui il est "en lien permanent".

"Ici, c'est 'Koh-Lanta'"

Lui jure que l'ambiance "est quand même globalement assez sereine", même si "on peut imaginer qu'il y a une part d'inquiétude." Catherine Stotzky, enseignante de français, ne lui fait pas dire. "C'est une ambiance très étrange parce qu'il y a de moins en moins d'élèves dans le lycée, parce que le protocole sanitaire change tous les deux jours, constate la représentante syndicale du Syndicat national des enseignements de second degré (Snes) au sein de l'établissement. On a du mal à se concentrer sur l'emploi du temps et le programme scolaire. Dès qu'un élève est absent, on se demande pourquoi il n'est pas là."

"On sent aussi que les élèves sont davantage inquiets. S'il pouvait y avoir de l'insouciance il y a encore quelque temps, maintenant il y en a beaucoup plus qui arrivent avec des masques FFP2."

Catherine Stotzky, du Snes

à franceinfo

En début de semaine, un élève est venu la trouver pour lui résumer la situation avec humour : "Madame, ici, c'est 'Koh-Lanta', faut qu'on reste les derniers debout." Un autre lycéen, doudoune blanche sur le dos, croisé devant l'entrée du lycée, cigarette entre les doigts, vient lui d'apprendre qu'"à Georges-de-la-Tour", un autre grand établissement scolaire de Metz, "il manque apparemment plein de profs aussi". 

"Une 'Covid party'"

La situation n'amuse pourtant pas vraiment les parents d'élèves. "Notre fille, qui est en seconde, est en train littéralement de craquer, raconte à franceinfo une maman. Elle a débarqué dans notre chambre en pleurs, un soir à 22 heures, car elle venait d'apprendre qu'elle aurait une évaluation le lendemain. C'était la goutte d'eau pour elle, elle est perdue, stressée". "On n'en veut pas aux profs, on n'en veut pas au proviseur car ils font vraiment tout ce qu'ils peuvent pour que ça fonctionne. Mais comprenez que ce n'est pas possible de vivre ça", se permet d'intervenir le papa.

A la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE), "on n'en veut pas" non plus à la direction du lycée "qui fait son maximum". Mais "force est de constater qu'ils ont épuisé toutes leurs ressources", s'agace Frédéric Gibert, le président de la FCPE au lycée Louis-Vincent. "Nos enfants ne nous disent plus qu'ils vont en cours, mais à une 'Covid party'. J'ai des familles qui sont en pleurs au téléphone, en stress. Il y en a qui préfèrent garder leurs enfants à la maison. D'autres familles, plus fragiles, ont peur d'attraper le virus à cause de leurs enfants." De son côté, le proviseur assure "ne pas avoir, pour l'heure, vu apparaître des motifs de cet ordre-là", mais "il se peut que ça arrive."

"Les vacances vont faire du bien à tout le monde"

La récente venue d'Olivier Véran pour dire que les établissements resteraient ouverts n'a pas été "très appréciée". "A 40 kilomètres d'ici, en Allemagne, tout est fermé. Mais chez nous, c'est 'circulez, il n'y a rien à voir'", résume ainsi Frédéric Gibert, de la FCPE. "Encore plus proche, à 10 minutes à pied de l'établissement de nos enfants, il y a le lycée privé Jean XXIII, mais lui est fermé. Ce sont pourtant les mêmes jeunes, les mêmes bandes d'amis, ils se fréquentent, se connaissent, se voient. Mais non, l'un est ouvert, l'autre est fermé. On ne comprend pas, ça semble contradictoire."

Plusieurs élus réclamaient eux aussi de nouvelles restrictions, dont un reconfinement local. "Quand on est dans une situation aussi tendue que celle de la métropole de Metz mais aussi de Forbach et Saint-Avold, des confinements localisés mais qui soient forts et limités dans l'espace et dans le temps sont la seule façon d'inverser la tendance", n'a cessé de répéter ces derniers temps le maire LR de Metz, François Grosdidier. Comme lui, le président (UDI) du département de la Moselle, Patrick Weiten, dit être resté aussi "sur [sa] faim", après le crochet du ministre de la Santé par la Moselle.

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, s'exprime sur la situation sanitaire en Moselle lors d'une visite à Metz, le 12 février 2021. (JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP)

Interrogé sur la non-fermeture des écoles en Moselle, lundi, lors d'un déplacement en Loire-Atlantique, le ministre de l'Education nationale assurait qu'il ne s'agissait pas "d'aveuglement". "Nous savons que pour des raisons éducatives, sociales, psychologiques, nous avons tout intérêt à ce que les écoles restent ouvertes", a expliqué Jean-Michel Blanquer.  

Le recteur de l'Académie de Nancy-Metz, sollicité par franceinfo, le résume autrement : "Il ne faut pas confondre le thermomètre et la maladie, confie Jean-Marc Huart. Si on ferme des classes, c'est le signe que l'on réagit bien pour isoler et tracer. Et si le protocole sanitaire change, c'est le signe que l'on s'adapte à l'évolution de la situation." Les vacances, qui débutent vendredi 19 février dans l'Est, "vont faire du bien à tout le monde", souffle un enseignant. Le proviseur Gérald Zavattiero a prévu de rester dans la région, "le téléphone portable jamais très loin". 

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