Reportage "J'ai enterré deux cousins le même jour" : dans cette réserve amérindienne du Mississippi, le Covid-19 est plus meurtrier que partout ailleurs aux Etats-Unis

Article rédigé par
Envoyée spéciale à Pearl River (Mississippi) - Marie-Violette Bernard
France Télévisions
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Temps de lecture : 8 min.
Un drive de dépistage est organisé dans la réserve choctaw du Mississippi (Etats-Unis), le 20 août 2020. (MISSISSIPPI BAND OF CHOCTAW INDIANS)

La petite communauté choctaw du Mississippi a été durement touchée par la pandémie. Franceinfo s'est rendu sur place pour comprendre pourquoi.

J'ai l'impression que toutes les semaines, un nouveau membre de ma famille est malade ou en quatorzaine." Samihah Willis secoue la tête de dépit. Confortablement assise derrière un bureau, la secrétaire d'école de 37 ans a le souffle court, saccadé. Comme 11,96% des Indiens Choctaw du Mississippi (Etats-Unis), elle a contracté le Covid-19 au cours des derniers mois. Cette petite communauté de 10 000 habitants, seule réserve amérindienne de cet Etat du Sud du pays, a été durement touchée par la pandémie. Au total, la maladie a fait 84 morts chez les Choctaw, selon les chiffres datant du 26 octobre. En comparaison, les Etats-Unis dénombrent 6,9 morts pour 10 000 habitants et la France 5,3, selon les données compilées par l'université américaine Johns Hopkins*.

Un panneau installé à l'entrée d'une maison de la réserve choctaw du Mississippi demande aux visiteurs de respecter la distanciation sociale pour "protéger la culture et la communauté". (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Les Choctaw traversent la même crise sanitaire que les autres communautés natives des Etats-Unis. Fin août, le Center for Disease Control* a révélé que les Amérindiens sont "affectés de manière disproportionnée par le Covid-19". Le taux d'incidence du virus chez ces populations est ainsi 3,5 fois plus élevé que chez les Américains blancs. "Le Covid-19 est comme un feu de broussailles : une fois qu'il a touché notre communauté, il s'est propagé à toute vitesse", résume Cyrus Ben, chef de la tribu choctaw du Mississippi, qui lui-même a contracté une forme bénigne de la maladie au printemps.

"Mon père s'en est remis, mais pas ma mère"

Samihah Willis, elle, est tombée malade fin juin. "Mon mari est rentré du travail avec de la fièvre. Quelques heures plus tard, j'ai commencé à avoir moi aussi des symptômes. Puis mon fils s'est mis à tousser", raconte à franceinfo cette femme brune au carré court. Tous les trois sont testés positifs au Covid-19. En cinq jours, son mari et son fils se remettent. Mais la fièvre de la trentenaire se maintient. Elle décide de se rendre aux urgences. "Ils m'ont dit que mes poumons n'étaient pas touchés mais qu'ils voulaient me garder en observation 24 heures, poursuit-elle. Le lendemain, j'avais une pneumonie."

Samihah Willis, une indienne Choctaw du Mississippi, a été hospitalisée près de deux mois après avoir contracté une forme grave du Covid-19. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Son état se dégradant rapidement, Samihah Willis a dû être transférée dans le service de soins intensifs d'un autre hôpital, à une heure de la réserve. Au total, il lui a fallu deux mois avant de pouvoir rentrer chez elle. Et la trentenaire a toujours des symptômes : essoufflement, courbatures liées à la fonte musculaire pendant ses deux mois d'alitement. "Avant, j'étais extrêmement active, je faisais toutes sortes de sports, je marchais beaucoup. Maintenant, je souffre dès que je bouge un peu", soupire-t-elle. Le médecin ne lui a donné le feu vert pour reprendre le travail que lundi 26 octobre, jour où franceinfo a rencontré cette secrétaire. Soit quatre mois après qu'elle a déclaré la maladie.

Cette mère de trois enfants a perdu bien plus que sa bonne santé. "Pendant que j'étais en soins intensifs, mes parents ont tous les deux été contaminés et hospitalisés. Mon père s'en est remis, mais pas ma mère, confie-t-elle, la voix tremblante. Avant qu'elle ne soit placée sous respirateur, elle nous a envoyé un SMS disant qu'elle nous aimait et qu'on se verrait quand elle irait mieux. Deux jours plus tard, elle était morte."

"Le plus dur, c'est que je n'ai pas pu assister à son enterrement car j'étais à l'hôpital. Dans notre tradition, il y a deux à trois jours de veillée après un décès. Mais c'est désormais interdit."

Samihah Willis

à franceinfo

Le pic épidémique a été atteint fin mai. "Les gens voulaient profiter du beau temps, passer du temps en famille pour la fête des mères ou Memorial Day", explique Mary Harrison, directrice du Centre de santé de la réserve (CHC). Jeremy Bell, chargé du service de transports publics de la réserve, a "eu la chance de ne pas tomber malade". "Mais j'ai perdu plusieurs proches. J'ai enterré deux cousins le même jour et j'ai porté des cercueils au moins trois fois cet été", énumère-t-il.

Une communauté "particulièrement à risque"

Malgré un service réduit, réservé aux personnes ayant besoin de se rendre au centre de santé pour des soins comme les dialyses, plusieurs de ses chauffeurs ont contracté le Covid-19. "Il fallait rassurer les autres employés qui ne voulaient plus venir par peur d'être contaminés, explique-t-il. Un jour, j'ai appris qu'un client que je transportais souvent était mort. Lorsque les employés ont quitté mon bureau, j'ai fermé la porte et j'ai fondu en larmes. On perdait trop de gens."

Au plus fort de l'épidémie, le lac Pushmataha est devenu un lieu d'apaisement pour Jeremy Bell. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Pour surmonter cette période, ce Choctaw originaire du Tennessee a pris l'habitude de venir "trouver du calme" en déjeunant au bord du lac Pushmataha. "Un jour, j'étais assis au soleil et je voyais de gros nuages noirs au-dessus de l'autre rive, explique-t-il en montrant le rivage, embrumé en ce jour de fin octobre. Je me suis dit que c'était comme le coronavirus, qui nous menace alors que tout semble presque normal."

Comment expliquer la gravité encore plus marquée de cette menace pour les Natifs américains ? "C'est en partie lié au fait que nous sommes une communauté très sociable, estime Cyrus Ben. Il est fréquent que plusieurs générations habitent ensemble, ce qui augmente le risque de contamination notamment pour les seniors." Autre facteur : une large partie de cette population souffre de pathologies qui les rendent plus vulnérables, relève Kerry Scott, médecin en chef par intérim du CHC.

"Beaucoup de Choctaw ont des comorbidités : obésité, maladies chroniques des reins, diabète... C'est donc une population particulièrement à risque."

Kerry Scott

à franceinfo

"Nous sommes une petite communauté, alors ce coût humain est terriblement lourd, souligne Mary Harrison, directrice du CHC. Nous perdons beaucoup de nos anciens, qui transmettaient notre culture aux plus jeunes." L'Amérindienne a elle-même perdu trois membres de sa belle-famille, dont une tisseuse de robes traditionnelles. "Nous avons enterré des conteurs, des artisans, qui étaient les garants de notre histoire", ajoute Jeremy Bell.

Des millions de dollars de pertes de revenus

Pour tenter d'endiguer l'épidémie, le chef Cyrus Ben a pris des mesures sanitaires strictes avant le reste du Mississippi. "Mi-avril, nous avons mis en place un confinement pendant plusieurs semaines", explique ce grand brun de 42 ans, qui est "en contact quotidien avec le centre de santé pour coordonner la réponse à la crise". Les rassemblements et les veillées mortuaires ont été interdits, les services publics fermés et le festival annuel des Choctaw annulé.

Le CHC, établissement rural qui ne dispose pas du matériel nécessaire pour prendre en charge les cas les plus graves, a très vite réduit les services non-essentiels et coordonné ses efforts avec les hôpitaux voisins. "Nous avons aussi mis en place, avec les services de communication du gouvernement, une campagne d'éducation aux gestes barrières", précise Mary Harrison. Sur le bas-côté des routes bordées de pins de la réserve (qui fonctionne comme un Etat autonome dans l'Etat), des personnages représentant des animaux emblématiques de la culture Choctaw rappellent les règles sanitaires. "Ça aide à sensibiliser nos jeunes", sourit Cyrus Ben.

Le chef Cyrus Ben a fait installer des panneaux représentant les animaux importants dans la culture choctaw pour rappeler les règles sanitaires. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Surtout, le chef a décidé de fermer les deux casinos de la réserve au printemps, pour limiter la circulation du virus. Lorsqu'on arrive à Pearl River, impossible de rater la gigantesque boule dorée qui trône au sommet d'un des bâtiments du complexe, qui emploie environ 2 400 personnes dont une moitié d'Amérindiens. Si les salles de jeux ont rouvert après six mois, elles restent toutefois bien vides en cette fin octobre. "Nous estimons les pertes à 125 millions de dollars pour les casinos, auxquelles s'ajoutent 54 millions de dollars de taxes perdues pour le gouvernement choctaw", indique Cyrus Ben à franceinfo.

"Un peuple fort et résilient"

Pour limiter les conséquences économiques de la crise, "le chef Ben s'est assuré que tous les fonctionnaires continuent à toucher leur salaire pendant le confinement", explique Samihah Willis, qui a elle-même bénéficié de cette mesure. Les aides financières de l'Etat fédéral et les distributions de nourriture organisées par des bénévoles ont également permis d'aider les familles les plus en difficulté.

Le casino Golden Moon au bord de l'autoroute qui traverse la réserve Choctaw, le 26 octobre 2020. (MARIE-VIOLETTE BERNARD / FRANCEINFO)

Le nombre de nouvelles contaminations au Covid-19 semble désormais maîtrisé au sein de la réserve, notamment grâce à une campagne de dépistage généralisée : fin octobre, quelque 6 300 tests avaient déjà été réalisés. Mais la fin de l'obligation de port du masque dans le reste de l'Etat inquiète certains responsables choctaw. "Certaines personnes doivent sortir de la réserve pour faire des courses ou pour d'autres obligations, rappelle Mary Harrison, directrice du CHC. Comme les mesures fédérales et de l'Etat ne sont pas alignées avec les nôtres, ces personnes prennent un risque élevé."

Les soignants sont également préoccupés par les conséquences psychologiques des restrictions sanitaires dans cette communauté très soudée. "Les Choctaw sont un peuple très heureux et chaleureux. Mais leur joie de vivre s'amenuise parce qu'ils ne peuvent pas être eux-mêmes", estime Kerry Scott, qui travaille à leur côté depuis cinq ans. Les habitants de la réserve restent toutefois positifs. "Les Natifs ont déjà fait face à une épidémie lorsque que les Européens sont arrivés sur ce continent. Nous avons perdu de nombreux ancêtres mais nous sommes toujours là aujourd'hui, rappelle Cyrus Ben. Nous étions un peuple fort et résilient à cette époque, et nous le sommes toujours aujourd'hui. Nous nous relèverons."

* Les liens marqués par des astérisques renvoient vers des contenus en anglais.

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