Reportage Covid-19 : dans les coulisses de "l'opération exceptionnelle" de vaccination en Moselle

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Envoyé spécial à Metz (Moselle) - Raphaël Godet
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
L'espace vaccination contre le coronavirus du centre hospitalier régional Metz-Thionville (Moselle), le 18 février 2021. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Le département métropolitain le plus touché par l'épidémie actuellement accélère sa campagne de vaccination. Il a déjà reçu la moitié des 30 000 doses supplémentaires promises par le ministère de la Santé.

C'est un banal tableau imprimé sur une banale feuille A4, avec de banales colonnes de différentes couleurs. Bleu, jaune, orange et rose. Assise à son bureau du cinquième étage, Marie-Odile Saillard prend soin de tenir le document à bonne distance de nos yeux. "Vous comprenez que c'est confidentiel", insiste la directrice du centre hospitalier régional (CHR) Metz-Thionville, "vaisseau amiral" de la stratégie de vaccination contre le Covid-19 en Moselle. C'est depuis cette "base arrière" que sont dispatchées les doses vers les dix centres du département. Le document, qu'elle dissimule en partie avec ses mains, est la feuille de route de la campagne de vaccination pour les jours à venir. Le "document de répartition des doses", selon l'appellation officielle.

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Marie-Odile Saillard remet ses lunettes et décode. "Là, en rose, ce sont les fameuses 30 000 doses supplémentaires Pfizer." Celles promises par le ministre de la Santé, quand il est venu dire aux élus locaux de Moselle, vendredi 12 février, qu'il fallait absolument (et rapidement) renforcer la politique de tests et de vaccination dans le département. Il y a urgence : en Moselle, les indicateurs de l'épidémie sont encore plus dans le rouge que partout ailleurs en France. Entre le 6 et le 12 février, le taux d'incidence y était de 281 pour 100 000 habitants, alors que la moyenne nationale stagnait à 189. C'est le "seul endroit du territoire" où un tel taux est observé.

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Alors, 30 000 doses en plus, "c'est quand même considérable", note Marie-Odile Saillard, les lunettes posées sur un tas de dossiers. "Surtout sur une durée si resserrée, de 15 jours". Ce que confirment les chiffres : c'est presque autant que le nombre de Mosellans ayant déjà reçu au moins une dose à ce jour (40 442 au 17 février, selon Santé publique France).

"Il faut qu'on injecte 2 000 doses en un week-end"

Même de loin, on repère quelques gribouillis au feutre sur le "document de répartition des doses". C'est ce que ça négocie encore. Mais "ça avance", nous disait-on en milieu de semaine. Selon nos informations, tout devait être finalisé dans la soirée du 19 février, après une énième réunion, la troisième de la semaine, entre la préfecture, l'Agence régionale de santé du Grand Est et le CHR. Les derniers ajustements se jouent à la marge, "sur des dizaines" de doses, calcule Marie-Odile Saillard. Dans les petits centres, avoir "140 ou 150 doses, ce n'est pas pareil". Alors, "on s'adapte", en s'efforçant de "respecter un équilibre entre zones urbaines et zones rurales".

"Comme il n'y a pas de temps à perdre, on fait du circuit très, très, très, court."

Marie-Odile Saillard, directrice du CHR Metz-Thionville

à franceinfo

Parce qu'il faut aller vite, Marie-Odile Saillard s'autorise aujourd'hui à solliciter monsieur le préfet directement sur son portable, "ce que je n'ai jamais fait avant". Vendredi soir, Olivier Véran était à peine remonté dans sa voiture, qu'elle a pris son téléphone pour appeler son collègue du service de santé des armées. Elle lui annonce : "J'ai une opération exceptionnelle. Il faut qu'on injecte 2 000 doses en un week-end, je cherche à toute vitesse des médecins, des infirmières… Est-ce que, par hasard, vous auriez un ou deux noms ?" De la débrouille, donc, "voilà comment ça se fait".

Marie-Odile Saillard, directrice du centre hospitalier régional Metz-Thionville (Moselle), dans son bureau, le 18 février 2021. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Pile ce qu'est en train de faire Jean-Luc Bohl, le maire de Montigny-lès-Metz, qui s'est porté candidat pour ouvrir "rapidement" un centre de vaccination dans sa commune. "Je suis moi-même allé trouver mon voisin, un rhumatologue à la retraite, pour lui proposer d'intégrer l'équipe médicale", raconte, plutôt content de son coup, l'élu local à franceinfo.

"Il n'y a plus qu'à !"

Grâce au bouche-à-oreille, "en deux jours, on a recruté plus de 40 professionnels de santé, des médecins, des infirmiers". "On a une grande salle, l'espace Europa-Courcelles, on a les bras nécessaires, il n'y a plus qu'à !" poursuit l'élu. Jean-Luc Bohl n'attend plus que l'arrêté préfectoral pour commencer "pourquoi pas dès le milieu de semaine prochaine…"

Une trentaine de kilomètres plus au nord, son collègue de Thionville attend lui aussi le feu vert des autorités pour que aiguilles et blouses blanches montent sur les planches de son théâtre municipal, dont le rideau est baissé depuis des mois. Pierre Cuny a même déjà une idée du rendement possible : 140 vaccinations par jour au début, puis 240 du 8 au 15 mars, et enfin 360 à partir de la mi-mars. Quand ouvriront ces centres de vaccination supplémentaires ? Combien y en aura-t-il en tout ? "Une communication sur ce sujet sera transmise très prochainement", nous a répondu la préfecture de la Moselle, sans en dire plus.

Badges et alarme anti-intrusion

En attendant, les 30 000 doses Pfizer promises par Olivier Véran arrivent au compte-gouttes au CHR. On en a réceptionné un peu plus de 5 000 le 15 février, "en milieu de journée", on en attend encore 10 000 d'ici dimanche. Le reste doit arriver la semaine prochaine. A chaque fois, le même ballet : la marchandise est livrée "dans des boîtes", "par paquets de dix", des agents de sécurité "zieutent" le bon déroulé du déchargement, les voitures de gendarmerie ne sont jamais très loin non plus. Direction le sous-sol de l'hôpital de Metz-Thionville, où se trouvent les énormes frigos. La manipulation ne prend que "quelques secondes".

"Aujourd'hui, le vaccin a une valeur supérieure à l'or. Ca veut dire qu'on manipule ça avec un soin particulier."

Marie-Odile Saillard, directrice du CHR Metz-Thionville

à franceinfo

Les pharmaciens procèdent à un recomptage immédiat, minutieux, puis on referme les portes, on réenclenche les alarmes, dont une anti-intrusion. Une dizaine de personnes seulement ont accès à l'endroit. Ces nouvelles doses, comme celles qui étaient livrées jusqu'ici, sont réservées aux professionnels de santé, aux acteurs du médico-social et aux personnes de plus de 75 ans. De nouveau créneaux de réservation vont d'ailleurs être débloqués dans les prochains jours sur Doctolib, précisent les autorités.

Croisée dans la file d'attente du centre de vaccination de l'hôpital Metz-Thionville, jeudi matin, Agnès, "le rendez-vous de 11h15", dit avoir "fait passer le mot à des copines pour qu'elles aillent se faire vacciner, avec ces nouvelles doses". Echarpe rouge et collier de perles blanches assorti à la couleur de ses cheveux, cette dame estime que la deuxième injection qu'elle s'apprête à recevoir ne l'autorisera "pas à faire des folies". A la sortie, une néo-vaccinée souhaite "une bonne piqûre" à un couple qui patiente sur des chaises dans l'allée. Le préfet de la Moselle, Laurent Touvet, a déjà prévenu : "D'ici deux semaines, nous serons vraisemblablement en tête des départements où la vaccination est la plus répandue." Le "document de répartition des doses" va encore devoir être griffonné.

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