Reportage Avec la crise du Covid-19, l'emploi peine à redécoller autour de l'aéroport de Roissy

D'ordinaire portée par le dynamisme du premier aéroport européen, Tremblay-en-France subit de plein fouet les conséquences économiques de la pandémie.

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Un avion d'Air France, le 16 avril 2020 à l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. (YANN CASTANIER / HANS LUCAS / AFP)

Un grand panneau en liège trône au fond de la Boutique club emploi de Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis). "Recherche logisticien", "recherche chef de chantier"... Abdel, 50 ans, étudie comme chaque semaine les annonces placardées par l'association, à la recherche des offres qui ne demandent pas de diplôme. "Parce que je n'en ai pas", explique-t-il à franceinfo. Une affichette retient son attention. "J'aimerais postuler à l'offre pour être serveur à Roissy", demande-t-il à une conseillère. "Revenez demain matin, on vous aidera à préparer le dossier." Voilà plus d'un an qu'Abdel peine à trouver du travail.

Ce Tremblaysien avait l'habitude d'enchaîner les contrats d'intérim sur le secteur de l'aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, à une dizaine de kilomètres, avant que la pandémie de Covid-19 ne cloue les avions au sol. En 2020, le hub a accueilli moins de 22,3 millions de passagers, soit 70,8% de moins qu'en 2019, selon Aéroports de Paris (ADP). Avec la levée progressive des restrictions sanitaires, les vols reprennent timidement : 50% du trafic est rétabli et seuls quatre des neuf terminaux ont rouvert leurs portes. "La situation est proche des scénarios les plus pessimistes", déplore Marc Deman, directeur adjoint de Paris CDG Alliance, un groupement d'acteurs publics et privés qui entend favoriser l'emploi des habitants du secteur.

"Le flou total" pour les sous-traitants

La crise sanitaire s'est doublée d'une crise économique qui plombe le secteur aéronautique. Au sein du premier aéroport européen, près de 30 000 postes sont menacés d'ici à 2022, selon les organisations syndicales. Chez Air France, le plus gros employeur de la zone, le plan de réduction d'effectifs présenté en juillet 2020 prévoit 7 500 suppressions de postes dans le même délai. Des pilotes, des stewards et des hôtesses de l'air, mais surtout du personnel au sol.

Chez ADP, un accord de rupture conventionnelle collective conclu en décembre 2020 table sur 1 150 départs volontaires, dont 700 ne seront pas remplacés. Depuis plusieurs semaines, un mouvement de grève agite l'aéroport pour demander le retrait de ces plans sociaux et du plan de modification des contrats de travail par ADP, qui prévoit une baisse des salaires.

Sécurité, maintenance des bagages, nettoyage des avions, élaboration des plateaux-repas… L'activité d'ADP fait aussi vivre une myriade de petites et moyennes entreprises, près de 800 sous-traitants à présent en plein désarroi.

"Pour un emploi supprimé chez Air France, ce sont cinq emplois qui sont concernés chez les sous-traitants."

Tayeb Khouira, représentant syndical de SUD-Aérien

à franceinfo

L'entreprise Onet, qui emploie des bagagistes, navigue à vue depuis le début de la pandémie. Marie-Ange Vandergheynst, responsable administrative de la PME, vit au rythme des crises que traverse Air France, son donneur d'ordre. "Si les avions ne repartent pas, nous n'avons pas de travail. On ne va pas pouvoir continuer comme ça éternellement, souffle-t-elle. C'est le flou total." Avant la crise, l'entreprise faisait appel à de nombreux intérimaires. Désormais, elle n'en emploie plus aucun. "Si on ne peut pas faire travailler nos salariés qui sont au chômage partiel, on ne peut pas les reprendre", explique Marie-Ange Vandergheynst.

"Pour le moment, il y a le chômage partiel"

Depuis l'hôtel de ville niché au cœur du quartier populaire Nelson-Mandela, le maire de Tremblay-en-France, François Asensi, observe ce marasme économique et en redoute les conséquences. Un tiers de la surface de l'aéroport se situe sur le territoire de sa commune de 36 000 habitants, d'ordinaire baignée par les décibels d'avions qui traversent son ciel. "La zone aéroportuaire est vitale, elle concentre 40% du PIB de la commune", souligne l'édile. "Il y a au moins 1 500 Tremblaysiens qui y travaillent et autant de familles qui en dépendent, ce sont des emplois majoritairement peu qualifiés, et généralement, ils sont les premiers à quitter l'entreprise en cas de crise", déplore-t-il.

La Boutique club emploi n'a pour l'heure pas constaté de hausse de fréquentation, selon sa directrice, Fadia Azzaoui. Mais "vu le fort taux de chômage dans la ville [15,3% en 2018 selon l'Insee], on a toujours eu beaucoup de monde qui passait dans nos locaux", tempère Fadia Azzaoui, qui redoute l'arrivée massive de nouveaux demandeurs d'emploi à la rentrée. "Pour le moment, il y a le chômage partiel, on ne pourra évaluer qu'après la fin de cette mesure les conséquences sociales", observe-t-elle, entre deux réunions dans une salle isolée aux murs gris. Fadia Azzaoui évoque avec une pointe de nostalgie l'époque où les employeurs "se déplaçaient pour faire passer des entretiens" dans cette pièce. Depuis mars 2020, les recrutements ont cessé à Roissy. "Nous avions prévu de nombreuses embauches qui n'ont pas pu être réalisées", confirme Valérie Molenat, directrice de l'emploi, de la formation et de la diversité d'Air France.

Se reconvertir pour retrouver du travail

En sortant de l'agence d'intérim qui fait face à la gare RER de Villepinte, voisine de Tremblay, Hakim, 27 ans, bagagiste depuis plus de cinq ans, s'allume une cigarette, l'air agacé. "Avant mars 2020, on m'appelait souvent, parfois, je devais refuser des contrats", confie-t-il. A présent, il doit "courir après les offres". Avant la crise, il n'avait jamais songé à un autre métier. "Dans ma famille, mes frères ont tous fait ça et je gagnais bien ma vie en intérim, assure-t-il. Là, je regarde les formations que je peux faire pour changer de métier. La logistique ça recrute bien apparemment."

Dans son bureau de la Boutique club emploi, Laurène Lambert, conseillère en insertion et formation, a vu arriver "de nouveaux profils", en quête de reconversion professionnelle. Des personnes qui avaient toujours travaillé à l'aéroport sont venues chercher pour la première fois un emploi. "Certains y travaillaient depuis 25 ans et voulaient se former à un autre métier", raconte-t-elle. La plupart du temps, Laurène Lambert les aide à préparer un CV et surtout les écoute. "Avec le chômage partiel, les gens n'en peuvent plus de rester chez eux et ils ne sont pas habitués, alors ils ont simplement besoin de se confier."

"Tout ne se passe pas à l'aéroport"

L'écoute. C'est aussi le maître de mot de l'association Angela Davis qui mène des activités culturelles et œuvre à l'insertion des jeunes Tremblaysiens. Elle accueille les habitants du quartier populaire qui l'entoure depuis le début de la crise. Pour la responsable de l'association, Mandana Saeidi, lorsqu'on habite à côté de l'aéroport, la route est, d'habitude, toute tracée vers l'emploi.

"Tous les jeunes de Tremblay ont bossé à Roissy, ils y connaissent du monde, alors c'est un parcours logique pour eux."

Mandana Saeidi, responsable de l'association Angela Davis

à franceinfo

Cette crise a cependant permis à l'association de rompre avec cette fatalité en proposant aux jeunes Tremblaysiens de les accompagner vers d'autres perspectives, dans le secteur de la transition écologique par exemple. "Avant, ils riaient quand on leur en parlait, et maintenant, il y a un déclic, s'enthousiasme Mandana Saeidi. Ils savent que l'avenir de l'emploi est dans ces secteurs."

Philippe Mouchel, directeur du développement économique à la mairie, affiche un optimisme certain quant à l'avenir économique de sa commune. "Je reçois toutes les semaines des entreprises qui veulent s'implanter sur le territoire, souvent dans la logistique routière, car on est à 7 minutes de l'autoroute A1, affirme-t-il. Tout ne se passe pas à l'aéroport." Le directeur du développement explique inciter ces entreprises à recruter des salariés locaux.

Armé du porte-document renfermant une dizaine de CV, Abdel parcourt au volant de sa Twingo bleu la route qui mène aux entreprises de la zone aéroportuaire, depuis le quartier Nelson-Mandela, pour frapper aux portes des PME ou déposer le précieux document qui fait état d'une longue carrière, dans leurs boîtes aux lettres. "C'est vrai que ça n'a jamais été aussi dur de trouver des offres d'intérim, remarque-t-il, mais c'est pas à 50 ans que je vais passer des diplômes." "L'aéroport, ça a toujours recruté, ça va reprendre, c'est sûr", lâche-t-il, avec ce sourire optimiste qui ne le quitte jamais.

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