"On pilote sans visibilité" : des épidémiologistes dubitatifs quant à la levée rapide des restrictions contre le Covid-19

Le gouvernement annonce une levée progressive du confinement à partir de début mai, alors que plusieurs indicateurs de l'épidémie en France restent à des niveaux très élevés.

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Une infirmière au sein du service de réanimation de l'hôpital La Cavale Blanche à Brest (Finistère), le 15 avril 2021. (MAXPPP)

Les écoles s'apprêtent à rouvrir et les déplacements vont pouvoir reprendre sans limite de distance en France à partir du 3 mai. Pourtant, les principaux indicateurs de l'épidémie en France n'annoncent pas de forte décrue. Plus de 43 000 nouveaux cas ont été recensés pour la seule journée de mardi. "L'épidémie recule deux fois moins vite qu'en novembre", a d'ailleurs admis le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, lors d'un point presse à l'issue du Conseil des ministres, mercredi 21 avril.

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En novembre, Emmanuel Macron avait fixé un plafond de 5 000 contaminations quotidiennes avant de lever le deuxième confinement de l'année 2020. Pour cette nouvelle période de restrictions, aucun objectif chiffré n'a été fixé et force est de constater que les indicateurs restent très élevés. La décrue pourrait en outre être plus lente que lors des précédentes vagues de l'épidémie, selon plusieurs épidémiologistes interrogés par franceinfo.

Une décrue très timide

"Nous sommes encore sur une forme de plateau à tendance décroissante, mais ça n'est pas encore la descente rapide de la courbe épidémique que l'on espère tous", analyse Yves Buisson, épidémiologiste et président de la cellule Covid-19 de l'Académie nationale de médecine, interrogé mardi par franceinfo. "C'est bien, mais c'est encore très lent", poursuit-il.

Comment envisager les prochains jours ? "La montée a été stoppée a priori", note Mahmoud Zureik, professeur d'épidémiologie et de santé publique à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, qui y voit "déjà une étape". Pour le spécialiste, interrogé par franceinfo, "les jours qui viennent vont permettre d'observer la dynamique de la décrue", mais il demeure "beaucoup d'incertitudes, selon les modalités de déconfinement qui seront appliquées".

Une absence d'objectifs chiffrés

Mahmoud Zureik apparaît surpris par la volonté du gouvernement de lever les restrictions à partir de début mai, sans avoir fixé "d'objectif clair". "Le gouvernement n'a pas conditionné l'application des mesures restrictives à un niveau de circulation du virus ou un nombre de personnes en réanimation", regrette le chercheur. Dans ce cas, "pourquoi ne pas ouvrir dès demain ?" ironise-t-il.

Le taux d'occupation des lits de réanimation, supérieur à 100% dans une soixantaine de départements français, inquiète Mahmoud Zureik. Pour lui, c'est "comme un thermomètre : dès qu'il y a de la fièvre, on la fait baisser un peu, mais on pilote sans visibilité". En novembre 2020, l'objectif était de repasser sous les 3 000 patients en réanimation. Actuellement, la France en compte autour de 6 000.

Un constat partagé par sa consœur Catherine Hill : "On est au-dessus du pic de novembre et pourtant, on envisage de déconfiner. C'est assez paradoxal", déplore l'épidémiologiste à l'institut Gustave Roussy à Villejuif (Val-de-Marne), contactée par franceinfo. En effet, selon les données publiées par le ministère de la Santé, le nombre d'admissions en réanimation sur sept jours glissants atteint 443 patients au 20 avril, alors qu'il était de 420 au pic de la deuxième vague.

Un rythme de vaccination encore trop lent

Certes, la campagne de vaccination permet désormais de mieux protéger les personnes âgées les plus fragiles. "Dans les Ehpad, on est passé de plus de 200 morts par jour en novembre à sept morts en moyenne actuellement. Et le nombre de patients de plus de 80 ans en réanimation n'augmente plus", note Catherine Hill. Mais le nombre global de morts liées reste élevé, avec "environ 300 morts par jour". "C'est relativement stable depuis le 1er décembre", relève l'épidémiologiste.

Pour accélérer la décrue, pas d'autre choix, selon Yves Buisson, que de renforcer encore la vaccination. "On ne tient pas le rythme de 500 000 doses injectées par jour. C'est ça qu'il faut tenir, et même dépasser", insiste-t-il. "Le rythme de vaccination dépend aussi des livraisons, mais on prend le risque, si le virus mute et que le vaccin ne protège pas de cette mutation, qu'un nouveau variant s'installe. Il pourrait y avoir des variants dont nous ne serons pas protégés", alerte Catherine Hill.

La crainte de la réouverture des écoles

La perspective de la réouverture des écoles, dès le 26 avril, et des collèges et lycées, la semaine suivante, inquiète aussi les épidémiologistes. "Beaucoup de personnes sont parties se confiner avec la fermeture des écoles. A partir du moment où on laisse les gens se croiser, se rencontrer, on augmente automatiquement le risque d'exposition au virus. Tout déplacement, rencontre à l'école, à la sortie des écoles, favorise la circulation du virus", martèle Catherine Hill.

S'il reste "optimiste à moyen terme", Mahmoud Zureik juge impossible d'envisager un été avec autant de libertés que l'an dernier. "On sera obligés de maintenir certaines mesures pour que les hôpitaux ne soient pas débordés, ça aura des conséquences sociales, familiales et même économiques, puisque les touristes n'auront pas envie de venir dans une zone où le virus circule", estime-t-il.

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