"La crise sanitaire, elle se passe maintenant pour nous" : le cri d'alerte des services psychiatriques

Les soignants des services psychiatriques se sont mobilisés une nouvelle fois, lors de la journée d’action nationale du 16 juin, pour demander plus de moyens et alerter sur un afflux inquiétant de nouveaux patients.

Des soignants manifestent, le 16 juin 2020, pour demander plus de moyens pour l\'hôpital et des augmentations de salaire.
Des soignants manifestent, le 16 juin 2020, pour demander plus de moyens pour l'hôpital et des augmentations de salaire. (NICOLAS PORTNOI / HANS LUCAS / AFP)

Psychose aiguë, délires, épisodes schizophréniques, etc. Depuis plusieurs semaines, une nouvelle vague de malades déferle dans les services psychiatriques, déjà fragilisés, alertent des chefs de service d'Ile-de-France. "On a un triplement des urgences", confirme Faycal Mouaffak, psychiatre à l’établissement public de santé de Ville-Evrard à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis). "Aujourd'hui comme hier, on a eu 23 passages. En temps normal, on en a 7 ou 8", souffle-t-il. Le médecin décrit une situation intenable : depuis deux semaines, ses équipes sont surmobilisées par un afflux important de patients présentant des "tableaux cliniques d'une grave sévérité". La situation était attendue : les professionnels de santé avaient prévenu des risques psycho-traumatiques liés à la crise du Covid-19, et l'ONU avait même fait part de sa "préoccupation" à ce sujet, dans un communiqué du 18 mai. Mais aucun plan de grande ampleur n'a été mis en place, regrettent les soignants. 

Des décompensations en cascade

Alors que le "retour à la normale" est annoncé par Emmanuel Macron lui-même, c'est un "retour à l'anormal" que craignent les services psychiatriques, plus d'un mois après le début du déconfinement. Pour Roland Jouvent, psychiatre à la Fondation Rothschild à Paris, l’épidémie de coronavirus et le confinement ont eu plusieurs effets notables sur la santé mentale des Français. "Il y a eu ceux dont l'état s'est amélioré, qui ont vécu le confinement comme une pause", observe le médecin, et, de l'autre côté, "les pathologies sévères" qui "se sont aggravées". "Les patients graves, psychiatriques et schizophréniques ont souffert, à la fois à cause du confinement et du manque de prise en charge", déplore-t-il. "Il y a énormément de rechutes et de décompensations psychotiques", confirme Nicolas, infirmier psychiatrique et membre du collectif Blouses noires du centre hospitalier psychiatrique du Rouvray, à Rouen.

C'est une situation très inquiétante. Pour moi, cela ressemble un peu à ce qu'on a connu en 2003 avec la canicule, mais c'est le versant psychiatrique.Faycal Mouaffak, psychiatreà franceinfo

Près de douze millions de Français sont atteints d'une maladie mentale, rappelait en 2018 la psychiatre Marion Leboyer. Nombre d'entre eux ont "basculé" ces dernières semaines. "Décompensé", comme on dit en psychiatrie. C'est ce qu'observe Géraldine, infirmière psychiatrique en ambulatoire à Paris : "On a des familles qui nous appellent et nous disent : mon enfant ne va pas bien, il a des troubles du comportement, et le confinement n'a pas arrangé les choses. Qu'est-ce que je fais ?" Face à leur désarroi, la soignante se sent impuissante. "Ils nous demandent de venir les chercher chez eux, mais on ne peut pas, faute d'équipe mobile, explique-t-elle. Cela finit donc avec les forces de l'ordre ou les pompiers, et on les retrouve aux urgences."  

Comme toujours, en psychiatrie, cela apparaît après coup. Cela commence, et on va en voir de plus en plus : ce sont les après-coup, les chocs post-traumatiques. Les gens ont tenu, tenu, et maintenant ils craquent.Roland Jouvent, psychiatreà franceinfo

Les cas les plus sérieux sont redirigés vers les urgences psychiatriques, où le docteur Faycal Mouaffak les retrouve : "bouffées délirantes aiguës", "décompensations sévères de troubles de l'humeur"… Les diagnostics relèvent souvent d'une hospitalisation, mais les patients, faute de place, se retrouvent agglutinés dans les couloirs, à attendre "pendant des heures ou des jours"

Une dégradation des soins qui peut être fatale

Les conditions d'accueil en service psychiatrique étaient déjà dégradées avant la crise du Covid-19. En vingt ans, Géraldine a assisté au manque grandissant de lits, de soignants, de matériel. Elle faisait partie des 18 000 personnes (selon la préfecture de police de Paris) qui ont manifesté dans la capitale jeudi 16 juin pour demander plus de moyens pour l'hôpital et des augmentations de salaire. La situation semble s'être aggravée en cette période épidémique : le manque de protections, les difficultés à faire porter des masques à des patients désorientés ou agités et le manque de personnel et de lits ont conduit les soignants à recourir plus que d'habitude à la contention et à la sédation. "C'est très difficile à vivre pour les patients et les personnels", confie l'infirmière.

Mobilisée dans un hôpital parisien au plus fort de la crise, Géraldine – qui a été contaminée par le coronavirus – se souvient d'avoir été choquée par ces méthodes : "J'ai vu une patiente que je connaissais. Elle avait eu une recrudescence délirante, et quand je l'ai vu attachée, je n'ai pas compris pourquoi. Elle disait à mes collègues : "Elle me connaît, elle, elle vous dira que je ne suis pas violente !" En discutant avec l'équipe, Géraldine obtient qu'on retire les attaches de la patiente.

Il n'y a qu'un médecin de garde pour quatre étages, soit plus de 100 patients.Géraldine, infirmièreà franceinfo

Impossible dans ces conditions d'adapter individuellement, comme il le faudrait, la prise en charge médicale.

Alors, faute de temps et d'espace, "on est obligés de recourir à la contention, sur des brancards aux urgences", reconnaît Fayçal Mouaffak. Sa voix trahit sa fatigue et son désarroi. "On n'a pas le choix, en attendant une place. Et quand ces personnes délirent, on doit les apaiser. Mais comme leur séjour se prolonge aux urgences, ce n'est plus de l'apaisement qu'on fait, c'est de la sédation", déplore-t-il. Le psychiatre craint que ces situations n'aient de graves répercussions sur la santé des soignants et des malades. Dans un rapport publié mercredi 17 juin, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté s'inquiète des "atteintes à la dignité et aux droits des patients" qui se déroulent au sein des établissements psychiatriques.

Retarder la prise en charge psychiatrique peut être également dangereuse, rappelle le docteur Mouaffak. "J'ai eu une patiente qu'on a attrapée de justesse ce matin, elle allait s'envoler par la fenêtre ! Ces maladies tuent, quand les gens ne sont pas pris en charge correctement", alerte-t-il.

Des postes mal payés, qui peinent à recruter

Les professionnels pointent plusieurs causes expliquant cette situation : arrêt des traitements, contexte économique et sanitaire anxiogène, isolement, impossibilité de consulter, perte d'emploi, violences domestiques, etc. "Cela fait très longtemps qu'on alerte sur la fermeture des structures extérieures, souligne Nicolas, infirmier psychiatrique. C'est le maillage de terrain qui fait la force de la psychiatrie. On a besoin de temps et de personnel pour s'occuper des patients. La crise du Covid a empiré la situation, car elle a touché à la force de la psychiatrie, qui était déjà mise à mal ces dernières années."

Pour "éviter la catastrophe", il apparaît indispensable aux soignants de s'entraider, d'ouvrir des lits et de recruter massivement du personnel. Aucune solution n'est magique, et le nerf de la guerre sera celui de l'argent, rappellent-ils. Selon Eurostat, la France a perdu plus de 7 lits de psychiatrie pour 100 000 habitants entre 2006 et 2017. Impossible de les rouvrir actuellement, faute de personnel. Car ces services peinent à recruter. "On a besoin d'être mieux payés", ressasse inlassablement Nicolas, en poste depuis une dizaine d'années. "Je suis le premier à dire aux jeunes de ne pas faire ce métier. Vous allez galérer, vous allez souffrir et vous ne serez même pas bien payés." A l'heure où le Ségur de la santé se réunit pour préparer une "refondation du système de santé" français, la psychiatrie, considérée comme "la cinquième roue du carrosse de la médecine", selon les mots du docteur Mouaffak, espère ne pas être oubliée.