"Ils m'ont fait une proposition cash" : les mafias italiennes profitent de la crise sanitaire pour racheter les commerces essorés par le Covid-19

Depuis le début de la crise du Covid-19, les bars, restaurants, magasins des centres villes italiens passent entre les mains de la mafia qui en profite ainsi pour s'infiltrer dans l'économie légale.

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Un restaurateur devant ses tables vides, à Rome, le 7 novembre 2020. (Illustration) (FILIPPO MONTEFORTE / AFP)

Dans le cœur historique de Rome, en Italie, d'un côté de la rue, le palais du Quirinal, siège de la présidence de la République. De l'autre côté, le Colisée, cœur touristique, mais sans touristes. Le coronavirus et les confinements sont passés par là. Et sans clients pour Ignacio, installé dans la capitale italienne depuis 25 ans et qui tient un magasin alimentaire de spécialités de sa région du Sud. Dans sa boutique, cet homme veut rester anonyme car la mafia ne le lâche pas. En plein confinement au mois d'avril, il est resté ouvert tout en perdant 80% de son chiffre d'affaires. Un matin, deux hommes poussent la porte du magasin.

"J'étais à la caisse, et des personnes sont entrés. Ils m'ont dit : 'C'est la crise, la période est difficile. Comment vous faites pour vous en sortir. Vous voulez vendre ? Nous on peut acheter.' Et ils m'ont fait une proposition cash de 20 000, 30 000 euros."

Ignacio

à franceinfo

"C'est un magasin qui vaut 200 000 euros, poursuit Ignacio. Je ne peux pas le vendre à ce prix là. À chaque fois, on a dit non, mais ils ont insisté et ils sont revenus plusieurs fois." Ignacio n'a jamais lâché, même s'il manquait d'argent puisqu'il n'a touché de l’État que 600 euros depuis le début de la crise.

S'il n'a pas lâché, c'est aussi parce qu'il y a dix ans, il est déjà tombé dans le piège de l'usure. Après un problème d'argent, un ami d'un ami lui prête 10 000 euros, puis un peu plus. Jusqu'à 30 000 euros. Mais les taux d'intérêt deviennent délirants et Ignacio remboursera 240 000 euros. Chaque soir, il devait sortir 100 à 200 euros de sa caisse. C'est sa femme, Maria, qui va y mettre fin. "Il ne disait pas grand-chose parce qu'il voulait nous protéger, se souvient-elle. Au bout d'un moment, je m'en suis rendu compte que ce n'est pas possible qu'un homme vienne tous les soirs."

"Un soir, mon mari n'était pas là. L'homme m'a trouvé toute seule et je lui ai dit qu'il n'aurait plus un sou et que j'allais appeler les carabiniers. J'ai crié 'basta' et je l'ai jeté dehors."

Maria

à franceinfo

"Les carabiniers sont arrivés peu de temps après, poursuit Maria. L'homme ne s'est pas enfui alors qu'il pouvait être poursuivi et il s'est même défendu et a même donné ses papiers. Je lui ai dit que dès le lendemain, j'allais porter plainte. Et je ne l'ai jamais revu."

Derrière ces tentatives de rachat, les mafias

Usure, extorsion et maintenant tentative de rachat illégale des commerces en plein centre-ville : derrière tout cela, il y a des mafias. Luigi Ciatti est avocat et a créé il y a 25 ans une association, l'Ambulatorio antiusura de Rome, qui lutte contre le racket et l'usure. Il nous reçoit dans une salle à peine aménagée, au rez-de-chaussée d'une mairie de quartier, derrière la gare Termini. Une salle anonyme où Luigi Ciatti reçoit les commerçants qui osent appeler à l'aide et s'opposer à la mafia.

"La mafia cherche à acquérir des entreprises pour pouvoir recycler de l'argent et placer dans l'économie légale, à la lumière du jour, les revenus des activités criminelles typiques des mafias comme le narcotrafic, l'extorsion, l'usure."

Luigi Ciatti

à franceinfo

"La vraie menace, insiste-t-il, n'est donc pas vraiment l'usure : nous risquons surtout d’avoir toute une économie corrompue. Elle pourrait finir en quelques années, voire en quelques mois, entre les mains des mafias et c'est un énorme problème !" Selon Luigi Ciatti, les mafias sont en train de gagner ce pari. Lui réclame la création d’un registre spécial pour enregistrer les cessions d’activité en ce moment si particulier.

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