Grand entretien Covid-19 : comment faire son deuil en temps de pandémie ?

Article rédigé par
Marianne Chenou - franceinfo
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min.
Franceinfo a interrogé la psychologue Marie-Frédérique Bacqué, autrice de plusieurs livres sur le deuil, afin de comprendre comment l'épidémie de Covid-19 et les restrictions sanitaires perturbent ce processus. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

La psychologue Marie-Frédérique Bacqué analyse pour franceinfo les conséquences de l'épidémie et des restrictions sanitaires sur le processus de deuil que traversent les familles de victimes du Covid-19.

Depuis plus un an, plus de 100 000 personnes sont mortes du Covid-19 en France. Les familles endeuillées n'ont pas pu parfois rendre l'hommage qu'elles auraient souhaité à leur proche, à cause notamment des mesures sanitaires prises pour lutter contre l'épidémie.

Pour comprendre les conséquences de cette pandémie sur le processus de deuil que vit l'entourage des victimes, franceinfo a interrogé Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie clinique à l'université de Strasbourg, et autrice de nombreux ouvrages sur le deuil. 

La psychologue analyse la souffrance particulière des personnes tentant de faire leur deuil, alors que la crise se poursuit. Elle donne aussi des conseils qui peuvent aider à traverser cette épreuve.

Franceinfo : Quelles sont les conséquences de la situation sanitaire actuelle sur le processus de deuil ?

Marie-Frédérique Bacqué : Depuis maintenant une année, les conditions du deuil sont complexes pour les personnes qui ont perdu un proche du Covid-19. Au printemps 2020, il y a eu des restrictions pour ces malades alors en fin de vie. Il était impossible de les approcher, par crainte d'une contamination. On a ensuite élargi les mesures à tous les malades en fin de vie, qu'ils soient ou non touchés par le Covid-19. Beaucoup de personnes sont mortes isolées, seules, soumises à l'aléa des services hospitaliers, même si le personnel soignant a fait son maximum auprès des malades et des familles.

Ainsi, de nombreuses personnes endeuillées n'ont pas pu revoir leur proche disparu. Les difficultés du deuil ont augmenté. Je pense notamment à une jeune femme originaire d'Outre-mer, qui n'a pas pu prendre l'avion pour se rendre au chevet de sa mère. Elle n'a pu que suivre l'enterrement sur une tablette. En matière d'expression de la souffrance, c'est dur quand il est impossible d'être consolé par la présence des proches. Heureusement, les restrictions ont été rapidement allégées et il y a eu possibilité pour les membres les plus proches (enfants, conjoints…) d'approcher les mourants.

Avec les restrictions sanitaires, les obsèques restent limitées à 30 personnes. Cette restriction rend-elle le deuil plus difficile à faire ?

La possibilité de prendre conscience de la mort d'un proche passe par le témoignage des autres, qui reconnaissent que la mort a bien eu lieu, puis par l'identification : on a besoin de s'identifier aux autres personnes qui sont là, à une cérémonie, un enterrement, d'être entourés par des gens qui sont en deuil aussi. Ils ont des gestes, des paroles, des attitudes, qui vont aider la personne en deuil à avancer. Elle se projette : "Je vais essayer à mon tour de tenir par identification aux autres, car je vois qu'ils continuent leur vie."

Le groupe social est extrêmement important pour soutenir les personnes endeuillées mais aussi pour leur signifier comment se comporter. Il faut que des gens nous disent : "Ne t'inquiète pas, la cérémonie était belle, on a assisté aux obsèques, c'était un bel hommage." C'est un ensemble qui certifie que le mort a été bien traité et que sa destination est bien connue. Les vivants sont gênés à l'idée que leur mort puisse manquer de quelque chose. S'assurer que ce n'est pas le cas, inconsciemment, est très important.

"Pouvoir se déplacer pour accompagner le mort dans sa dernière demeure, ça aide considérablement affectivement pour accepter la mort, et, dans un premier temps, à s'assurer que le mort va être protégé."

Marie-Frédérique Bacqué, psychologue spécialiste du deuil

à franceinfo

Avec le Covid-19, il y a eu un vrai problème au niveau des rituels qui n'ont pas été accomplis, alors qu'on a besoin de le faire dans toutes les cultures. Des gens n'ont pas revu leur proche, parce qu'il y avait déjà un nombre limité d'accompagnants autorisés à l'hôpital. Et après la mort, les obsèques restent dans un cercle limité, les rassemblements sont restreints. Or, le deuil est un fait social, et il n'a pas pu se faire. Les répercussions psychologiques de cette absence de deuil sont plus complexes.

La difficulté pour les personnes endeuillées ne réside-t-elle pas aussi dans le fait que leur défunt peut n'être aux yeux des autres qu'un mort parmi tant d'autres dans cette épidémie ?

C'est un phénomène que l'on retrouve dans les deuils traumatiques, lorsque plusieurs personnes sont mortes en même temps de façon assez violente. C'est ce qui a pu se produire lors des attentats ou dans les accidents aériens par exemple. Si le défunt n'est pas extrait du groupe de morts, de cet effet de masse, ça renforce l'impression de violence. Le sentiment que le proche est confondu dans un ensemble indéterminé est une blessure supplémentaire. Chaque victime a une place unique, singulière et absolument pas interchangeable.

"Il faudrait une reconnaissance nationale des victimes du Covid-19, mais aussi quelque chose qui individualise chaque mort."

Marie-Frédérique Bacqué, psychologue

à franceinfo

On a constaté ce phénomène particulier en 1995, lors de l'attentat d'Oklahoma City (Etats-Unis). Un homme d'extrême droite avait fait exploser un véhicule à proximité d'un bâtiment fédéral et d'une crèche. Il y a eu de nombreux bébés parmi les victimes. Les journaux avaient alors fait des portraits de chaque enfant, ce qui avait fait beaucoup de bien aux familles, cela les aidant à sortir du traumatisme. C'est difficile à concevoir et le grand public peut être choqué, mais pour les personnes concernées, ça fait du bien. Avec les journalistes et les psychologues, elles demandent à s'exprimer. Ce besoin de mise en mots de l'impensable doit être compris.

N'est-il pas encore plus dur de faire son deuil quand la cause de la mort, le virus, se rappelle sans cesse à nous ?

C'est évident que cela complique le processus, même si nous n'avons pas de données à ce sujet. Il y a un rappel permanent de la maladie aux proches. Les informations sont mauvaises, beaucoup n'en peuvent plus, ils ne peuvent pas s'évader de ce sujet. Or, dans une période de deuil, les gens ont tendance à se détourner, ils ont envie d'entendre autre chose, cela renforce l'envie de liberté et de s'évader.

"La possibilité de se distraire est un élément important pour faciliter cette transition vers le retour à la vie."

Marie-Frédérique Bacqué, psychologue

à franceinfo

Une des étapes du deuil, c'est notamment de se rendre compte qu'on quitte l'état de tristesse, de dépression, pour se sentir vivant à nouveau.

Certaines victimes du Covid-19 ont pu être contaminées par un membre de leur entourage. Comment gérer l'éventuel sentiment de culpabilité, si l'on est à l'origine de cette contamination fatale ?

Cela suit les mêmes mécanismes que lorsqu'on est responsable d'un accident de voiture dans lequel un proche est tué, par exemple. C'est une situation typique de culpabilité et de responsabilité. Aucune de ces personnes n'a voulu tuer son proche, mais la responsabilité est indéniable. Il faut particulièrement accompagner ces personnes, dans le cadre de l'intimité familiale ou auprès d'un psychologue.

Ces processus se basent sur la parole, pour que la personne exprime ce qu'elle pense et aussi ce qu'elle ne pense pas. Les gens s'expriment spontanément, ils laissent émerger des éléments inconscients, et parmi eux on peut travailler des éléments de culpabilité, de questionnement. Parfois, on arrive à la dépasser en assumant la responsabilité, en demandant pardon. Les cérémonies peuvent être aussi l'occasion de dire ce qu'il s'est passé, de reconnaître publiquement une responsabilité, et de pouvoir l'intégrer au lieu de la repousser, même si la culpabilité reste présente.

La psychologue Marie-Frédérique Bacqué, autrice de plusieurs livres sur le deuil, donne des conseils qui peuvent aider à traverser cette épreuve rendue encore plus difficile par la pandémie. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

L'épidémie a emporté de nombreuses personnes âgées, parmi lesquelles beaucoup de grands-parents. Comment expliquer à leurs petits-enfants ce deuil brutal et comment les accompagner ? 

L'important est de dire la vérité à un enfant. Mais il faut aménager cette vérité : on ne va pas le confronter à des détails morbides. Il est très important de prononcer le mot "mort". Dans le cas du Covid-19, les enfants savent très bien de quoi il s'agit, ils vont à l'école, regardent la télévision et entendent beaucoup de choses au sujet de l'épidémie. Il suffit de leur expliquer, avec des mots adaptés à leur âge, que leur parent ou grand-parent a eu cette maladie. Il faut ensuite établir une causalité progressive : "Ta grand-mère n'arrivait plus à respirer, alors à l'hôpital, on lui a donné de l'oxygène, mais ça n'a pas suffi." Un enfant est parfaitement capable de comprendre tout cela.

Ce qui est difficile pour un enfant, qui considère encore l'adulte comme un être tout-puissant, c'est de voir la détresse de son parent. Beaucoup de parents se cachent pour pleurer face à un deuil, mais les enfants le voient, le ressentent. Ils ne se font pas d'illusion et il faut leur expliquer que le parent est dans une situation de chagrin, qu'il est temporairement anéanti par le deuil. Il faut toujours mettre des mots sur les choses, pour que les enfants comprennent la raison de la tristesse de leur parent. Ils sont tout à fait en capacité de l'accepter, de saisir que leur parent ressent une émotion forte.

Y a-t-il des rites à réinventer pour faire son deuil en temps de pandémie ?

Pour l'instant, la question de la commémoration de la mort des premières victimes, décédées en mars 2020, se pose. Ces anniversaires sont normalement l'occasion de faire une cérémonie. C'est la première chose qui va aider les personnes endeuillées, mais du fait des restrictions, ces cérémonies n'ont pas vraiment eu lieu et ne pourront pas se dérouler dans les prochaines semaines. Certains de mes patients sont si démoralisés qu'ils n'ont plus l'énergie d'organiser ces cérémonies et c'est très dommage. 

"Comment faire quand on ne peut toujours pas se réunir ? Il faut trouver des substituts."

Marie-Frédérique Bacqué, psychologue

à franceinfo

Il pourrait y avoir des discussions, des messages publics, pour encourager les proches à faire quelque chose. Les formes que cela peut prendre restent à définir, surtout au vu du contexte sanitaire. Un apéro-deuil à distance ? Des messages laissés en ligne ? Des photos, des messages audio ? Ces possibilités peuvent être explorées par les personnes habituées au numérique, principalement les jeunes générations. On ne sait pas si le numérique aide au deuil, mais c'est une question sur laquelle il est nécessaire de travailler aujourd'hui.

Ces deuils rendus encore plus difficiles par la pandémie risquent-ils d'avoir des conséquences psychologiques à long terme ?

Oui, c'est évident. Par exemple, lorsqu'une personne a perdu ses deux parents en quelques jours, elle a énormément de mal, elle est très triste, déprimée. Il y a de grosses difficultés pour les personnes endeuillées. De fait, il est possible que dans plusieurs années certaines développent des troubles psychiques, surtout s'il n'y a aucune parole. Si les gens sont isolés, s'ils ne sont pas aidés par le maillage sanitaire, ce sont eux qui auront du mal. On a intérêt à faire de la prévention pour insister auprès des gens pour qu'ils parlent, par téléphone, par internet... Si on s'adresse à un professionnel, ça va bien se passer et on peut évacuer le risque de traumatisme.

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