Enquête franceinfo Coronavirus : de nombreux Français bloqués à l'étranger attendent toujours d'être rapatriés

Si la France a pu rapatrier beaucoup de ses ressortissants dans des pays isolés pour cause de Covid-19, ils sont encore nombreux à attendre de pouvoir rentrer. Au Maroc, des personnes ayant des problèmes de santé ne sont toujours pas prioritaires. En Roumanie, l’ambassade de France s’est opposée à un vol qui aurait permis de faire rentrer 160 étudiants.

Article rédigé par
Cellule investigation de Radio France - Jacques Monin
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min.
Des passagers attendent leurs vols à l’aéroport de Marrakech, le 15 mars 2020. (AFP)

Pour Chantal et Patrick Regnier, un couple âgé de 68 ans et originaire du Maine-et-Loire, ce devait être des vacances de rêve. Une immersion dans le désert du sud du Maroc, à la lisière de la frontière algérienne. Un trek de trois semaines sous tente, début mars, avec chameaux et chameliers. Et de fait, cette randonnée s’est déroulée sans accroc. Une information inquiétante est bien parvenue jusqu’à eux : pour cause de Covid-19, le Maroc, à l’image de la France, allait se confiner. Mais quel intérêt de rentrer, lorsque l’on marche au milieu du désert, et que le premier village se trouve à plus de huit heures de voiture de Marrakech ?

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Chantal et Patrick sont donc allés jusqu’au bout de leur excursion. Et une fois leur périple terminé, ils se sont retrouvés coincés dans le village de M’hamid. Là, ils ont accepté la proposition de leur tour-opérateur de demeurer dans un bivouac permanent. Mais ils ont commencé à compter les jours, goûtant de moins en moins des conditions de vie spartiates. Ici, pas d’électricité, si ce n’est un panneau solaire alimentant une pompe crachant de l’eau salée pour se doucher. Peu à peu, la chaleur s’est faite de plus en plus étouffante. Des vents violents, qui soulèvent le sable, se sont mis à balayer leur campement, au point qu’il leur fallait chercher, lorsque le ciel se calmait enfin, les chaises et les poufs en mousse, projetés à une cinquantaine de mètres à la ronde.

Peu à peu leur état de santé se dégrade. Lorsqu’ils se rendent dans une pharmacie pour pouvoir enfin se peser, le verdict tombe. Patrick Régnier a perdu 10 kilos. "J’avais quelques réserves", explique-t-il, non sans humour, à la cellule investigation de Radio France. Mais Chantal, son épouse, n’en avait pas. Ses 48 kilos, eux aussi, ont fondu. Elle n’en pèse aujourd’hui plus que 38. Son médecin traitant lui a envoyé par mail une ordonnance qu’elle a transmise au consulat à Marrakech dans l’espoir d’être prioritaire sur un vol retour. Mais elle n’a aucune nouvelle depuis. Un de leur compagnon d’infortune a pourtant pu reprendre le chemin de la France. Il a été appelé pour emprunter un vol d’Air France au départ de Marrakech. Or, il n’avait que trente ans, et était en pleine forme. "Pourquoi donc lui et pas nous", se demandent aujourd’hui les Regnier ?

De nombreux Français bloqués et inquiets

Ce sentiment semble partagé par d’autres Français aujourd’hui isolés au Maroc. Le message suivant, envoyé le 13 mai par le consulat de France à Marrakech, précise : "Près de 3 000 personnes bloquées [sont] encore à rapatrier, après en avoir déjà évacué un peu moins de 5 000 jusqu’à fin mars." Interpellé le 14 mai devant les députés, Jean-Yves Le Drian relativise : "Nous avons permis le retour de près de 30 000 de nos ressortissants qui étaient [à l'étranger] pour des raisons familiales, des raisons de vacances ou professionnelles." Avant d’ajouter : "Il reste des Français résidant en France, mais passant généralement du temps au Maroc au cours de l’année." Sous-entendu, il est plus facile pour ces derniers de se débrouiller sur place. Ils seraient donc moins prioritaires.

Notre enquête montre cependant que ce constat doit être nuancé. D’abord, des vacanciers ou des entrepreneurs se sentant prisonniers d’un pays qui reste confiné, et qui le sera au moins jusqu’au 10 juin, il y en a encore. Des mails comme celui-ci, le consulat en a reçu de nombreux : "Je suis actuellement bloquée à Marrakech, alerte une chef d’entreprise du sud de la France. Aujourd’hui je m’adresse à vous devant le cas urgent de ma situation. Ma petite entreprise de vente et transformation de sandales en cuir à Pézenas 34120, risque la faillite car je ne peux rentrer en France. J’ai eu un premier bateau le 30 mars annulé. Deuxième bateau le 24 mai en passe d’annulation."

D’autres, venus pour assister à des funérailles, sont dans la même situation. "Mon épouse et mes quatre enfants (qui ont tous moins de 10 ans) sont restés à Firminy en France, écrit l’une de ces personnes au consul de France. Je tiens à vous informer que ma femme ne travaille pas, et que cette situation devient de plus en plus difficile pour elle. Je vous prie de bien vouloir considérer l'importance et l'urgence de mon retour et de m'aider à trouver une place parmi les vols que le consulat organise."

Des pathologies chroniques qui deviennent aiguës

Quant à ceux qui passent effectivement l’hiver au Maroc, ils sont pour la plupart à la retraite et présentent, pour certains, des pathologies qui commencent à poser problème. L’un d’eux alerte ainsi le consulat : "Les températures attendues sur Marrakech pour la semaine qui vient sont les suivantes : Jeudi 21 : 37 °C - Vendredi 22 : 39 °C - Samedi 23 : 39 °C - Dimanche 24 : 38 °C. La santé de ma femme (hyperthyroïdie et hypotension) se détériore lors de grosses chaleurs. Le certificat médical de son médecin traitant recommande son rapatriement. Vous attendez qu’il y ait un accident pour nous rapatrier !"

Bérangère El Anbassi-Borrewater, conseillère consulaire à Marrakech, confirme qu'"avec le ramadan, des boutiques sont fermées, il y a des queues dans les magasins restés ouverts. Je connais une dame qui est en crise, parce qu’elle est fragile avec l’arrivée des grosses chaleurs, et elle commence à paniquer. Des maladies chroniques stabilisées passent maintenant en phase aiguë." À cela s’ajoute un fréquent sentiment d’injustice. Celui de voir autorisés à rentrer en France des personnes qui ne semblent pas, à leurs yeux, prioritaires, comme l'exprime une Française dans ce mail.

"Je n'ai reçu aucun message du consulat" : dans ce mail, des Français bloqués au Maroc expriment leur mécontentement. (CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

Des conditions d’embarquement chaotiques

Certes, la France a augmenté les rotations de ses avions. Il y en a trois par semaines désormais depuis Rabat et Marrakech. Mais la mise en place des mesures de distanciation physique après le 12 mai a conduit Air France à réduire la capacité de ses appareils, et par conséquent à exclure des listes des passagers des personnes à qui des places avaient été promises.

À Rabat, le 13 mai, Pauline Gregoire en a fait la triste expérience : "Nous avons été mis en danger, explique-t-elle, exposés à la maladie, dans un hall d'aéroport pendant plus de quatre heures, avec 1 000 personnes. On nous a refusé l’embarquement pour raison sanitaire et de distanciation sociale." Bérangère El Anbassi-Borrewater nuance : "Les consulats font ce qu’ils peuvent, dit-elle, mais les décisions sont prises à Paris par un ministère qui n’a pas conscience de ce qu’est la réalité du terrain."

Cette situation, on la retrouve d’ailleurs dans d’autres pays du Maghreb. Les vols d’Air Algérie sont cloués au sol depuis la mi-mars. Fwad Hasnaoui, militant de l’association Français du monde, et ex-conseiller des Français de l’étranger pour la circonscription d’Alger, a dû s’organiser pour aider les Français en difficulté. "On a mis en place un réseau pour fournir des médicaments, parce que nous avons des personnes qui ne pouvaient pas interrompre leur chimio, explique-t-il. Ce sont des commandants de bord d’Air Algérie qui assurent des vols de fret. Ils ramènent les médicaments de France, et on les dispatche ensuite à travers l’Algérie."

Des étudiants isolés en Roumanie

Beaucoup plus à l’est, en Roumanie, l’urgence n’est pas de même nature. Ici, peu de retraités, et moins de pathologies préoccupantes. Deux mille étudiants français sont habituellement répartis entre les villes de Cluj, près de la frontière hongroise, et de Iaşi, non loin de la Moldavie. Ces dernières proposent des formations privées en médecine générale, en médecine vétérinaire, et en chirurgie dentaire, le tout en langue française. Une aubaine lorsqu’on n’a pas pu intégrer une faculté de médecine en France pour cause de numerus clausus. Problème cependant : non seulement le confinement a été difficile à vivre pour ces jeunes isolés qui ne parlent pas la langue du pays. Mais surtout, les sixièmes années doivent bientôt passer en France les épreuves classantes nationales (ECN), un examen indispensable pour pouvoir occuper des postes d’internes dans les hôpitaux français.

Or, après un premier exode qui a eu lieu au début du confinement, ils sont encore plus de 400 à se sentir prisonniers d’un pays où les cours ont cessé, et où il n’y a plus de vols directs avec la France. Le dernier avion a décollé de Bucarest le 29 avril. Mais depuis plus rien. "Des étudiants ont fait 30 heures de trajet en voiture, raconte Camil Bourhila, secrétaire général de l’Association médicale des étudiants francophones de Iaşi (AMSFI), mais ils ont dû payer 2 000 euros pour que leur véhicule soit ramené à Bucarest. Une jeune étudiante a même affrété un jet d’affaires le 21 avril à Cluj. Elle est partie avec neuf camarades. Ils ont divisé le coût du vol par dix. Mais ça leur a quand même coûté 1 400 euros chacun. Quant aux vols pour Paris avec escale, ils reviennent à près de 1 500 euros." Pas évident pour un étudiant qui paye déjà son hébergement et ses frais de scolarité.

Faute d’avoir pu trouver une solution collective, les associations des étudiants français de Iaşi et de Cluj ont sollicité le patron d’une société d’intérim, Benoît Mayrand, qui est l’un des trois élus des Français de l’étranger, député de la circonscription de Roumanie-Moldavie. Il contacte alors un agent de voyage. Ce dernier négocie avec la compagnie roumaine Tarom l’affrètement d’un avion de 160 places pour embarquer les étudiants français à Iaşi et à Cluj, et les emmener à Roissy-Charles-de-Gaulle. Un formulaire de préinscription est mis en ligne, 200 étudiants se portent candidats pour acheter un billet proposé à 290 euros.

L’université de médecine et pharmacie Grigore T. Popa (Iaşi, Roumanie). (CAPTURE D'ECRAN GOOGLE MAPS)

L’ambassade met son veto au rapatriement de 160 étudiants

Le 15 mai cependant, c’est la douche froide. La compagnie Tarom leur annonce qu’elle met un terme au projet, l’ambassade de France en Roumanie lui ayant signifié qu’elle ne serait pas autorisée à atterrir sur le sol français. L’ambassade considère que "la situation des étudiants en médecine de Roumanie est certes inconfortable mais ne présente pas de caractère d’urgence absolue". Dans un contexte sanitaire où il est préférable d’éviter la circulation du virus, elle juge leur initiative inopportune. D’autant plus, précise-t-elle dans la lettre qu’elle adresse aux étudiants, qu’il existe toujours des vols permettant de transiter par la Suède, le Danemark, la Grèce ou la Bulgarie.

Lettre de l’ambassade de France en Roumanie adressée aux étudiants français, le 15 mai 2020. (CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

"Comment peut-on nous interdire un vol direct qui ne coûte rien au contribuable, et nous conseiller par ailleurs de prendre un billet sur un vol avec escale ?", s’insurge Camil Bourhila, de l'AMSFI. Le conseiller consulaire Benoît Mayrand, lui, croit voir derrière le veto de l’ambassade un règlement de compte à caractère politique. "Je suis candidat à ma réélection comme conseiller des Français de l’étranger UDI [le vote prévu ce mois-ci vient d’être reporté en raison du Covid-19]. Or je ne suis pas le candidat de La République en marche sur place. C’est pour ça qu’on a voulu torpiller l’affaire", estime-t-il. Dans un communiqué, l’AMSFI donne corps à cette thèse : "Les étudiants français se sont retrouvés instrumentalisés par des ambitions et des querelles politiques", peut-on y lire.

La volte-face de l’ambassade

L’ambassade évoquera plus tard un possible problème de distanciation physique à l’intérieur de l’avion. "Argument jamais avancé jusqu’ici et qu’on aurait pu prendre en compte", rétorque le représentant des étudiants français de Iaşi. Ces jeunes ont-ils donc fait les frais de contraintes liées à des exigences sanitaires, ou sont-ils les victimes collatérales de querelles politiciennes ? L’ambassade de France à Bucarest n’a pas donné de suite à nos sollicitations. Mais les choses n’en resteront pas là. D’abord, l’ambassadeur de Suisse tend la main aux étudiants français. Il leur propose des places à 275 euros, sur un vol qui sera affrété le 23 mai à destination de Bâle-Mulhouse-Fribourg. Ensuite, l’ambassade de France en Roumanie apprend par le mail que nous lui avons envoyé, que la cellule investigation de Radio France, s’apprête à publier un article sur le sujet. L’inquiétude monte. Dans la journée du 20 mai, elle travaille dans l’urgence pour affréter un avion. Et pour cela, elle a recours à la Tarom, la même compagnie à qui elle avait précédemment dit qu’un tel vol n’était pas possible. Résultat, le 21 mai au matin, les étudiants apprennent qu’ils peuvent s’inscrire sur un vol spécial qui partira samedi 23 mai à 12 heures, au départ de Bucarest et à destination de Paris. Cette fois-ci avec l’approbation de l’ambassade de France. Ils ont du mal à suivre, mais ils sont soulagés. Et pour la France, l’honneur est sauf.

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