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Covid-19 : est-il judicieux de regarder un film qui met en scène une contagion alors que nous sommes en pleine épidémie ?

Le jeu vidéo "Plague Inc." et le film "Contagion", qui relatent la propagation d'un virus mortel, connaissent un fort regain de popularité. Patrick Rateau, professeur de psychologie sociale à l'université de Nîmes, nous explique ce phénomène.

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Propos recueillis par - Elodie Drouard
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Matt Damon dans une scène du film "Contagion", de Steven Soderbergh, sorti en 2011. (WARNER BROS. FRANCE)

L'épidémie mondiale de coronavirus Covid-19 a un effet que les épidémiologistes n'avaient pas anticipé. Depuis le début de l'année, des produits culturels qui présentent ou modélisent cette crise sanitaire se retrouvent plébiscités par le public. C'est le cas du film Contagion de Steven Soderbergh, sorti en 2011, qui se retrouve parmi les films les plus téléchargés sur iTunes depuis plusieurs semaines (début mars, il était toujours à la 11e place), neuf ans après sa sortie. Mais aussi du jeu vidéo Plague Inc. qui connaît un regain de popularité à chaque fois qu'un virus émerge sur la planète, comme le rappelle 20minutes.fr.

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Pour comprendre ce phénomène, nous avons demandé à Patrick Rateau, professeur de psychologie sociale à l'université de Nîmes, de nous expliquer ce qui pousse l'être humain à se diriger vers ces films ou ces jeux, anxiogènes au premier abord.

Franceinfo : Au début de l'épidémie de coronavirus Covid-19, de nombreuses personnes se sont ruées vers des produits culturels qui imaginent une pandémie similaire. Pourquoi ?

Patrick Rateau : On est face à une situation de crise avérée, puisque l'on est devant un virus potentiellement mortel, menaçant et qui peut toucher une large part de l'humanité. Or quand on est en situation de peur ou d'anxiété, il y a un fort besoin d'information. Là, on cherche à connaître la façon dont les maladies se propagent, à comprendre les aspects complexes d'une épidémie… D'où l'idée d'aller puiser dans les produits culturels de masse. 

On sait que lorsque l'individu a peur, il va concentrer toute son attention sur cette peur. Il va alors avoir tendance à prendre en considération toutes les informations disponibles ou à considérer que toute information est bonne à prendre. Cet attrait pour les produits culturels va de pair avec l'apparition et la diffusion des fake news ou des rumeurs. C'est un peu le même phénomène. On a besoin d'information, donc on va chercher l'information où qu'elle se trouve et quelle qu'elle soit, parce qu'on sait aussi que la peur, paradoxalement, va un peu abaisser notre esprit critique et nous rendre très vulnérable face à de l'information simpliste et facile d'accès.

Les films, les jeux vidéo ou les séries font partie de ces foyers d'information simples, plus que les rapports d'épidémiologistes.

Patrick Rateau

à franceinfo

C'est aussi le cas face à un média d'information classique. Car à cette société de masse au niveau culturel s'ajoute un sentiment de défiance vis-à-vis de l'autorité, qu'elle soit scientifique, gouvernementale ou médiatique. D'où l'idée d'aller chercher l'information soi-même.

Quand on regarde le film Contagion ou qu'on joue à Plague Inc., c'est donc plus pour se rassurer que pour se faire peur ?

Oui, j'ai l'impression. Au départ, on cherche à la fois à se rassurer et à voir comment ça se passe. Car même si c'est sous la forme d'une fiction, on se dit que ça peut se passer de cette façon-là. On cherche à voir comment la maladie se propage, à comprendre les aspects d'une épidémie et ce qui pourrait potentiellement arriver ou pas. 

Et même si dans Contagion ou Plague Inc., la situation est bien pire que celle qu'on l'on vit actuellement, cet effet de comparaison peut nous aider à mieux supporter la réalité. On se dit que ça n'arrivera pas à ce point-là, donc ça permet une fois encore de se rassurer. Le problème, c'est que ce ne sont que des fictions ou des jeux. Ce ne sont pas des modèles scientifiques, ce qui peut entraîner paradoxalement une augmentation de la peur.

De savoir que beaucoup de personnes dans le monde regardent Contagion, ça donne envie de voir le film à son tour ?

Tout à fait, c'est ce qu'on appelle des phénomènes d'imitation. Ils sont liés très souvent à la psychologie des foules. Là, on est dans le cas de foule dispersée (et non physique), avec le sentiment de faire partie d'une communauté parce qu'on sait qu'on a beaucoup de gens qui, au même moment, vont partager la même information ou la même émotion que nous. La peur va générer un besoin de partager l'émotion, même si c'est à un niveau symbolique, c'est-à-dire que je ne la partage pas au niveau physique, en en parlant directement avec un interlocuteur concret, mais je sais que je la partage avec une grande communauté puisqu'on est en train de regarder le même film, la même série ou que nous jouons au même jeu vidéo.

Extrait du film "Contagion", de Steven Soderbergh. (WARNER BROS. FRANCE)

Y a-t-il un risque d'amplification de la paranoïa ?

Bien sûr. C'est pour cela qu'à côté de l'épidémie du virus, on a effectivement un phénomène d'épidémie de la peur qui se propage d'autant plus vite à l'époque des réseaux sociaux, où l'information se propage très rapidement. Le nombre de tweets échangés au début de l'épidémie par rapport au nombre de cas avérés était d'ailleurs complètement disproportionné.

En même temps qu'une épidémie de la contagion, il y a une épidémie de la peur collective qui est un corollaire.

Patrick Rateau

à franceinfo

Est-ce que s'inquiéter, c'est la meilleure manière d'essayer de contrôler ce qui est incontrôlable ?

Non, je pense que c'est l'inverse. Dès qu'on perçoit qu'on ne contrôle pas, ça génère de l'anxiété et de la peur. On est dans une situation maximale de peur collective car on a un objet de peur qui n'est pas d'origine humaine, qui n'est pas visible, ce qui est très souvent aussi un vecteur de peur, comme par exemple le nucléaire, et qui n'est pas intentionnel, comme peuvent l'être les attentats. Ces trois caractéristiques vont créer un sentiment de vulnérabilité totale chez l'individu puisqu'on réalise que l'on n'a aucune capacité à agir. C'est très souvent cela qui crée une anxiété maximale.

D'autant que cette menace n'est pas dirigée vers un groupe en particulier. Potentiellement, cela concerne toute l'espèce humaine, ce qui va augmenter le sentiment de peur car il n'y a aucune possibilité de se replier sur ses groupes d'appartenance.

L'affiche française du film "Contagion". (WARNER BROS. FRANCE)

Sur l'affiche du film Contagion, on peut lire la phrase suivante : "Rien ne se propage comme la peur". Vous êtes d'accord avec ça ?

Oui, tout à fait. Rien ne se propage mieux que la peur. Lorsque l'on apprend le décès ou la maladie d'un proche, notre réflexe est de téléphoner aux membres de la famille, de se déplacer, de faire du soutien social, etc. On cherche en premier lieu à resserrer le lien avec autrui, donc à communiquer rapidement sur l'objet de peur. Et aujourd'hui, avec des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, cette diffusion de la peur est énorme et très rapide.

En période de psychose collective comme celle que nous vivons, existe-t-il d’autres moyens de se rassurer ?

Oui, aller chercher de la bonne information. Mais c'est compliqué car ce n'est pas notre réflexe premier. On va avoir tendance à aller chercher l'information où qu'elle soit, au plus facile d'accès et au plus rapide.

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