Coronavirus : Italie, Espagne, Allemagne... Comment les gouvernements européens gèrent leur communication de crise

De Londres à Madrid en passant par Buxelles, Berlin et Rome, les dirigeants européens optent pour des stratégies différentes lorsqu'ils s'adressent à leurs concitoyens.

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France Télévisions
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La chancelière allemande, Angela Merkel, tient une conférence de presse sur le coronavirus, entourée du ministre-président de Bavière, Markus Söder, et du premier bourgmestre de Hambourg, Peter Tschentscher, le 15 avril 2020 à Berlin. (BERND VON JUTRCZENKA / DPA / AFP)

L'Europe avance à petits pas vers le déconfinement, chaque pays à son rythme. En France, Emmanuel Macron a annoncé des pistes de sortie du confinement pour le 11 mai, au cours d'une allocution surcommentée avant même sa diffusion, lundi 13 avril. Il s'agissait de sa quatrième prise de parole depuis le début de la crise sanitaire du coronavirus. Un exercice à la solennité bien française, qui ne trouve pas son équivalent chez la plupart de nos voisins.

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Tous confrontés à leur échelle à l'épidémie de Covid-19, comment les gouvernements européens communiquent-ils face à cette crise inédite ? Tour d'horizon, de Londres à Madrid, en passant par Buxelles, Berlin et Rome.

En Allemagne, une Angela Merkel prudente et très populaire

L'Allemagne, louée pour sa gestion de la crise avec une épidémie beaucoup mieux maîtrisée que dans d'autres pays européens, n'échappe pas aux débats sur le déconfinement. Mais le gouvernement d'Angela Merkel semble pour l'instant avoir réussi sa communication, en témoigne la popularité record de la chancelière allemande (près de 80% d'opinions favorables) après quinze années au pouvoir.

Avec discrétion et modestie, Angela Merkel a joué la carte de la prudence, évitant les gesticulations médiatiques. Depuis le début de la crise, elle ne s'est adressée solennellement qu'une seule fois aux Allemands à la télévision. Cette allocution, diffusée le 18 mars, était d'ailleurs une première depuis son arrivée au pouvoir en 2005. Sans hymne national. "Elle n'a pas cette attitude impériale que peuvent avoir d'autres chefs d'Etat et de gouvernement pour s'adresser à leurs administrés", juge Gero Neugebauer, politologue à l'université libre de Berlin (FU), cité par Libération.

Face à une menace aussi grave que le coronavirus, Angela Merkel, à la tête d'une grande coalition entre la droite et les sociaux-démocrates, aurait pu proclamer l'état d'urgence, comme le lui permet la Constitution, et ainsi disposer de pouvoirs élargis. Elle s'est bien gardée de l'invoquer, dans un pays où la concentration des pouvoirs reste mal vue, soixante-quinze ans après la chute du nazisme.

En Allemagne, le pouvoir est partagé entre le niveau fédéral et celui des Länder, qui bénéficient d'importantes prérogatives, y compris en ce qui concerne les mesures de confinement. Résultat : si des règles très strictes peuvent être mises en œuvre dans des régions très touchées par l'épidémie, comme la Bavière, elles sont quasiment inexistantes dans d'autres, comme le Mecklembourg-Poméranie, note le correspondant de France Télévisions en Allemagne, Laurent Desbonnets. Un "chaos réglementaire" pour les uns, du pragmatisme pour les autres. "Ici, la population exprime moins d'attentes qu'en France vis-à-vis du gouvernement central, explique Laurent Desbonnets. Les gens sont plus attachés à leur liberté qu'à être pris par la main."

Au Royaume-Uni, des ministres à tour de rôle et l'équivalent du directeur général de la santé 

Tous les soirs à 17 heures, le point-presse quotidien sur l'évolution de l'épidémie est assuré non pas par une seule personne, mais par un tandem : un ministre, accompagné du Chief Medical Officer (un poste occupé par Chris Whitty, l'équivalent britannique de Jérôme Salomon). Depuis le début de l'épidémie, plusieurs ministres (celui de la Santé, mais aussi celui des Affaires étrangères ou de l'Economie) se sont succédé derrière le pupitre aux inscriptions tape-à-l'œil, en lettres capitales noires sur fond jaune bordé de rouge : "Stay home, Protect the NHS, Save lives" ("Restez à la maison, protégez le système de santé, sauvez des vies").

C'est lors de ce rendez-vous que sont dévoilées les dernières statistiques de l'épidémie, mais aussi les annonces plus politiques liées par exemple aux mesures de restriction, aux aides financières pour les plus démunis, ou d'autres informations comme le nombre de contraventions dressées pour non-respect du confinement.

Si le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a été vertement critiqué pour n'avoir pas pris la mesure de la gravité de la situation suffisamment tôt, le gouvernement développe un discours très direct pour s'adresser à la population. L'ancien maire de Londres avait ainsi été l'un des premiers dirigeants européens à opter ouvertement pour la stratégie de l'immunité de groupe, avant de faire machine arrière devant l'explosion du nombre de victimes.

Outre-Manche, pas question de rassurer artificiellement quand l'heure est grave. "Je dois être honnête avec vous, beaucoup de familles vont perdre des êtres chers prématurément", avait d'ailleurs prévenu Boris Johnson dès le 12 mars. "Ils ne prennent pas trop de gants. C'est typiquement britannique", relève le correspondant de France Télévisions à Londres, Arnaud Comte.

Un style direct qui se manifeste aussi par des interventions beaucoup moins solennelles qu'en France. Depuis le début de la crise, Boris Johnson n'hésite pas à filmer lui-même certaines de ses interventions avec son téléphone portable avant d'envoyer la vidéo sur son compte Twitter. Ce fut notamment le cas pour donner des nouvelles de son état de santé, avant et après son hospitalisation pour cause de Covid-19. "On est dans une gestion beaucoup moins jupitérienne qu'en France. Ici, la parole sacrée émane plutôt de la reine", explique Arnaud Comte. La souveraine s'est exprimée le 5 avril lors d'une allocution, la quatrième seulement depuis le début de son long règne.

En Belgique, l'avènement d'une Première ministre inconnue

Avec près de 5 000 morts pour 11,5 millions d'habitants, la Belgique est devenue le 16 avril le pays au taux de mortalité lié au coronavirus le plus élevé au monde, devant l'Espagne. Un chiffre qui s'explique, selon les autorités, par la prise en compte des décès dans les maisons de retraite, mais aussi à domicile, ce qui n'est pas le cas de la plupart des autres pays. Quoi qu'il en soit, ce bilan peu flatteur n'entame pas, pour l'heure, la crédibilité de Sophie Wilmès, désignée Première ministre en octobre à la tête d'un gouvernement intérimaire, car privé de majorité.

"C'est une Première ministre que personne ne connaissait, il y a quelques semaines encore beaucoup de Belges auraient été incapables de prononcer son nom, rapporte Valéry Lerouge, du bureau de France Télévisions à Bruxelles. Mais les Belges l'ont découverte et trouvent qu'elle fait bien le job." Le 19 mars, la gravité de l'épidémie a poussé le Parlement à lui voter la confiance afin de lui donner les moyens d'agir.

L'émergence de Sophie Wilmès est aussi à mettre en parallèle avec les déboires de la ministre de la Santé. Titulaire du portefeuille depuis 2014, Maggie de Block a enchaîné les faux pas depuis le début de la crise sanitaire. Accusée de n'avoir pas renouvelé le stock stratégique de masques il y a trois ans, cette libérale néerlandophone a assumé avoir pris cette décision pour des raisons budgétaires, une justification sévèrement jugée côté francophone. "Depuis, Maggie de Block a été mise sur la touche et c'est plutôt Sophie Wilmès, plus consensuelle, qui communique", observe Valéry Lerouge.

Sur le fond, la Belgique a pris des mesures de restriction plus ou moins en même temps que la France, mais plus souples. Les contrôles de police sont ainsi moins nombreux, et il n'est pas nécessaire de se munir d'une attestation pour se déplacer. Le 15 avril, le gouvernement a annoncé la prolongation du confinement au moins jusqu'au 3 mai, avec des assouplissements. Des annonces qui ne font pas l'unanimité notamment en Flandre, où des voix s'élèvent pour que l'économie redémarre.

En Italie, l'union sacrée autour de Conte

Premier pays européen à avoir été touché de plein fouet par l'épidémie, l'Italie commence à peine à voir le bout du tunnel. La semaine dernière, le président du Conseil, Giuseppe Conte, a annoncé la prolongation du confinement, en vigueur depuis le 10 mars, jusqu'au 3 mai. A la faveur de cette crise, le chef du gouvernement italien est devenu l'homme politique le plus populaire d'Italie, loin devant son ex-allié et désormais rival d'extrême droite Matteo Salvini.

L'ancien "Mister Nobody", qui s'est révélé lors du coup d'éclat ayant mené à l'éviction de Matteo Salvini du gouvernement l'été dernier, jouit d'"une sorte d'union sacrée" dans son pays meurtri par le Covid-19. Le résultat d'une communication franche et sérieuse, sans démesure, privilégiant les faits plutôt que les grandes envolées. "Conte a été malin : il a évité les discours martiaux et s'est comporté en technicien", explique le correspondant de France Télévisions à Rome, Alban Mikoczy. "Il n'a jamais cherché à masquer la gravité de la situation. Sa parole a toujours été la même, assumant le fait que la crise allait coûter très cher au pays, mais que la priorité était de sauver des vies."

Confrontés à une pénurie de masques, les dirigeants italiens n'ont jamais tenté de convaincre leurs administrés que leur utilisation était inutile pour combattre le virus, contrairement au discours tenu il y a quelques semaines en France. "Le gouvernement a joué cartes sur table en admettant qu'il fallait réserver le peu de masques disponibles aux soignants, mais sans dissuader les détenteurs de masques d'en porter", explique Alban Mikoczy.

En Italie, les critiques visent moins les décisions prises par le gouvernement que la cacophonie liée à la forme régionalisée de l'Etat, pas forcément adaptée à une crise d'une telle intensité. Attilio Fontana, puissant président de la Lombardie (région la plus prospère mais également la plus touchée par l'épidémie), a ainsi affirmé sa volonté de faire redémarrer l'économie dès le 4 mai, suscitant de vives réactions.

Autre illustration de ce puzzle institutionnel, les règles concernant le port du masque, qui varient d'une région à l'autre : obligatoire dans la rue et fourni par les autorités en Toscane, obligatoire mais pas fourni en Lombardie, bientôt obligatoire en Ligurie et en Vénétie, pas obligatoire à Rome… Si le gouvernement a survécu à la vague épidémique, la sortie du confinement pourrait tourner au casse-tête.

En Espagne, l'impossible unité nationale

Formée en janvier après d'âpres négociations, la coalition menée par le socialiste Pedro Sanchez avec le parti de gauche radicale Podemos n'aura pas eu l'occasion de prospérer bien longtemps. En proie à une épidémie plus tardive mais tout aussi violente qu'en Italie, l'Espagne a prolongé le confinement jusqu'au 25 avril, une date qui devrait à nouveau être repoussée. Pendant les deux premières semaines, le pays est resté quasiment à l'arrêt, mais depuis lundi, certains salariés ont repris le chemin du travail, notamment dans la construction ou l'industrie.

Plus que dans tout autre pays européen, l'heure est à l'affrontement politique en Espagne, malgré la gravité de la situation. Le bilan officiel de plus de 19 000 morts est remis en cause par les deux régions autonomes les plus touchées par l'épidémie : la région de Madrid, dirigée par la droite, évoque plus de 10 000 morts contre les 6 877 du bilan officiel, et la Catalogne, dirigée par les indépendantistes, fait état de plus de 7 000 morts (contre 3 855 selon le ministère de la Santé).

Surtout, les critiques de l'opposition pleuvent sur le gouvernement, accusé de prendre ses décisions sans concertation avec l'opposition. Pour tenter de ramener le calme, le Premier ministre a lancé un appel à l'unité nationale, d'ores et déjà rejeté par le parti d'extrême droite Vox. Le Parti populaire, principale formation de droite, a pour l'instant refusé d'y participer, son leader Pablo Casado fustigeant "l'improvisation" du gouvernement. Et espérant secrètement une implosion de la coalition une fois la crise passée.

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