Coronavirus : "Des risques très différents selon le milieu social", estime une chercheuse

La directrice de l'Inserm, Nathalie Bajos, co-dirige une étude sur le coronavirus qui n'est pas seulement médicale. L'étude Epicov doit permettre de mieux comprendre l'épidémie en se fondant sur des critères sociaux des personnes contaminées ou non.

La directrice de l\'Inserm, Nathalie Bajos, le 8 février 2018, à Paris.
La directrice de l'Inserm, Nathalie Bajos, le 8 février 2018, à Paris. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

"Il y a des expositions au risque qui sont très différentes selon les milieux sociaux. Il y en a qui renvoient à des inégalités structurelles", affirme la sociologue et démographe Nathalie Bajos ce vendredi sur franceinfo. La directrice de recherche de l'Inserm co-dirige l’étude Epicov, en partenariat avec l’Insee et le ministère de la Santé, conduite auprès de 200 000 Français et Françaises représentatifs de la population entière. L'objectif de cette étude est de comprendre les caractéristiques médicales et sociales de la pandémie de Covid-19, car, selon elle, "si vous ne pouvez pas mettre ces données médicales en lien avec des données qui renvoient aux conditions de vie des personnes, alors pour guider des politiques de prévention, on se trouve face à une espèce d’impasse".

franceinfo : Quelle sera la différence entre la carte issue de votre étude et la carte du gouvernement montrant des zones rouges et vertes ?

Nathalie Bajos : La carte du gouvernement est basée sur des données de mortalité de personnes qui sont hospitalisées (ndlr. Comment sont définies les couleurs des départements ?). L’étude Epicov que nous sommes en train de mener s'appuie sur des données qui renvoient à la prévalence de l'épidémie. Il s'agit de savoir quelles sont les personnes qui ont été en contact avec le virus dans la population et surtout auprès d'un échantillon représentatif de l'ensemble de la population qui vit sur le territoire français. C'est vraiment une approche tout à fait complémentaire et qui est la seule qui permette de véritablement documenter quelles sont les personnes qui ont été en contact avec le virus et combien au niveau d'un département. On aura une estimation représentative au niveau national, mais également au niveau de chaque département français.

Vous n’interrogez que des personnes qui ont été malades ou même celles qui ne l’ont pas été ?

Les personnes qui répondent à cette enquête ont été sélectionnées par un tirage sur les bases de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). C'est un échantillon totalement représentatif. Vous avez la même probabilité de participer à l’enquête si vous habitez dans une petite agglomération des Côtes-d'Armor que si vous habitez eu plein centre de Mulhouse. Les personnes qui vont participer sont à la fois des personnes qui ont été en contact avec le virus et d'autres qui n'ont pas été en contact avec le virus. Ce sont des personnes, parmi celles qui ont été en contact avec le virus, qui ont pu développer des symptômes, d'autres non. Et parmi elles, certaines auront développé des formes graves de la maladie et d'autres non. Mais l'enjeu très important c'est que ces données de type médical soient analysées au regard de toute une série de caractéristiques sociales qui renvoient aux conditions de vie des personnes, c’est-à-dire aussi bien dans quel type de logement on vit, combien on est dans le logement, ou quel type de travail on a.

Vous voulez connaître les différences sociales et les inégalités des personnes qui ont été en contact avec la maladie. Est-ce important pour comprendre l’épidémie ?

Pour guider des politiques de prévention, il faut réussir à appréhender la dynamique de l’épidémie. Qui a été en contact avec le virus ? Quelles sont les conditions de vie des personnes qui ont été en contact ? Les différences entre les personnes qui sont en contact avec le virus et qui sont amenées à aller travailler ou utiliser les transports en commun et celles qui n'ont pas été en contact avec le virus. Il y a des expositions au risque qui sont très différentes selon les milieux sociaux. Il y en a qui renvoient à des inégalités structurelles, c’est-à-dire le fait que vous soyez nombreux dans un logement très exigu, ça facilite la circulation du virus. Le fait que vous soyez obligés d'aller travailler en prenant les transports en commun, même si évidemment, c'est avec un masque, vous êtes davantage exposés. Surtout si les conditions de protection ne sont pas toujours maximales sur les lieux de travail. C’est tout cela que nous allons étudier : quels ont été les effets de cette situation de confinement sur le travail, sur la vie familiale, sur les relations avec les enfants, sur le bien-être, etc... Et donc, l'originalité de cette étude et tout son intérêt scientifique d'un point de vue de santé publique, c'est qu'on n’a pas qu’une vision exclusivement médicale. C’est-à-dire que c'est certes très important de connaître la carte de ceux qui ont été touchés et de ceux qui n'ont pas été touchés, mais si vous ne pouvez pas mettre ces données médicales en lien avec des données qui renvoient aux conditions de vie des personnes, alors pour guider des politiques de prévention, on se trouve face à une espèce d’impasse.

Comment cela une impasse?

Parce que c'est très important de savoir comment, d'une part, l'épidémie joue sur les conditions de vie des personnes mais également comment les conditions de vie des personnes favorisent ou pas la diffusion du virus. C'est là toute originalité de cette enquête que de traiter simultanément les enjeux médicaux et les enjeux sociaux et par là même, évidemment, d'analyser les inégalités sociales de santé qui existent dans tous les domaines et dont on pense qu'elles vont être aggravées en contexte.