Reportage A Tende, dans la vallée de la Roya, l’impossible confinement des sinistrés de la tempête Alex

Les habitants de ce village situé à la frontière italienne doivent tout reconstruire, tout en évitant la propagation du Covid-19. Après six semaines sans eau potable, la mise en place d’une piste et la réouverture très progressive des commerces annoncent le début d’un retour à la vie normale.

Article rédigé par
Florence Morel - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Le village de Tende, dans les Alpes-Maritimes, dévasté par la tempête Alex début octobre 2020, le mercredi 18 novembre 2020. (FM / FRANCEINFO)

"Si j'arrête les cachets, je ne dors pas. A 3 ou 4 heures le matin, j’ai cette vague qui me réveille. Je la vois. C’est fou, mais je la vois." Pierre-Antoine en parle comme si c’était hier. Attablé avec cinq amis, il revit cette nuit tragique du 2 au 3 octobre 2020 où il a vu sa maison emportée par la Roya, déchaînée par la tempête Alex qui, à ce jour, a fait neuf morts. A Tende (Alpes-Maritimes), dans la vallée des merveilles, le jeune retraité regardait la télévision, quand Pacha, son chien de chasse, s’est jeté sur lui. "Il m’a sauvé. Sans lui, je restais tranquille sur le canapé. En 30 secondes, la vague a fait 30 mètres", passant du fond de son jardin à son salon. Six semaines plus tard, à la mi-novembre, la maison est coupée en deux. De l’autre côté de la rive, on voit encore le micro-onde, le frigo et les carreaux provençaux. Comme une maison de poupée que l’on a laissée ouverte.  

La maison de Pierre-Antoine, emportée par la Roya, le 18 novembre 2020. (FM / FRANCEINFO)

Les 2 000 Tendasques se souviendront longtemps de ce mois de novembre 2020. Il aura fallu attendre six semaines pour avoir à nouveau accès à l'eau potable, et sept semaines pour qu'une piste, dont l'accès est réglementé, relie le village à Fontan, ce lundi 23 novembre. "Avant, on était enfermés d’est en ouest par la montagne, maintenant, on l’est du nord au sud par les routes qui ont été détruites", résume une cycliste. Jusqu'ici, les habitants pouvaient péniblement quitter la ville. Seules deux solutions s'offraient à eux : deux trains par jour pour se rendre à Nice, après plus de trois heures de trajet, ou les cols de montagne, empruntés uniquement par les quads ou les 4x4. Très dangereux, ces cols sont interdits d'accès dès les premières gelées. 

Et comme si cela ne suffisait pas, fin octobre, un cluster a été détecté dans le hameau de Vievola, un peu plus loin dans la commune. Brutalement, le contexte national de crise sanitaire liée au coronavirus s’est rappelé aux habitants, qui avaient presque fini par l’oublier. 

"J'ai cette impression d'étouffement qui me ronge"

Cette journée de novembre, les amis de Pierre-Antoine l’écoutent avec attention. Seuls les masques des convives rappellent que ce type de rassemblement est interdit, avec les règles du confinement entrées en vigueur trois semaines plus tôt. "On est confinés, de fait", remarquent les Tendasques. Ils sont coupés du monde, mais parviennent difficilement à se passer des moments de convivialité, indispensables pour affronter la reconstruction et la crise sanitaire. "Le confinement : ce n’est pas la priorité ici", tranche Marie-Jo, qui loge désormais chez sa fille, faute de chauffage. "La priorité, c’est qu’on se sorte de tout ça. Qu’on ne soit plus pris comme des rats. J’ai cette impression d’étouffement qui me ronge."  

Pendant le premier confinement, je vérifiais toujours qu'on avait bien notre attestation. Là, je peux vous dire qu’on n’y pense plus au confinement. C’est quand on prend le train en direction de l’Italie qu’on se dit "tiens, c’est vrai qu’on est confiné".

Joëlle, habitante de Tende

à franceinfo

  

Un des deux ponts de Tende a été emporté par la Roya lors de la tempête Alex, dans la nuit du 2 au 3 octobre 2020. (FM / FRANCEINFO)

Difficile de faire entendre au millier d’habitants restés sur place que les réunions familiales ou amicales sont interdites. Dans le cas de Pierre-Antoine, impossible de s’isoler. Ses amis sont unanimes : "Il va très mal." Deux mois avant la tempête Alex, il perdait sa femme des suites d’une maladie foudroyante. "Elle est tombée malade le 3 juin, le 3 juillet elle est décédée et le 3 octobre, je perdais ma maison. J’ai donné hein", résume le sexagénaire. "Sept ans qu’ils avaient acheté la maison", lâche Jean-Charles, à ses côtés. Les yeux tournés vers le sol, il ne peut s’empêcher : "La plus belle maison de Tende, à mon sens."

Les gens me disent, 'tu gardes ton sens de l’humour'. Mais quand l’humour s’en va le soir, quand je me retrouve seul, la détresse me revient à la gueule.

Pierre-Antoine, sinistré à Tende

à franceinfo

Alors, Pierre-Antoine erre, accompagné de Pacha, son chien de chasse. Dans le village, le tabac a obtenu une dérogation et vend encore des cafés à emporter. Les secouristes, les agents de l'Office national des forêts (ONF) et surtout quelques Tendasques en profitent pour se retrouver sur le parvis, à l’air libre. Pierre-Antoine et Serge partagent leurs drames autour d’un café serré. "J’ai un genou à terre, mais je ne peux surtout pas poser le deuxième, sinon je suis mort", reconnaît Serge, connu dans le village pour porter des shorts hiver comme été. Lui aussi retraité, il vivait dans le hameau de Vievola jusqu’à la tempête.  

"Si je suis confiné, je vais tomber"

Sa maison tient miraculeusement debout. Elle est cerclée de sable, d’arbres et de gravats. Tout a été emporté. Ses papiers, ses voitures, ses souvenirs. "Il va falloir que je tienne le coup. Je ne peux pas être confiné, ce n’est pas possible. On ne peut pas m’enfermer chez moi. Avec les soucis que j’ai... Si je suis confiné, je vais tomber." Depuis le 3 octobre, c'est son ex-femme qui l'héberge dans son appartement à Tende.  

La maison de Serge à Vievola, un hameau de la commune de Tende, dans la vallée de la Roya, sinistrée après le passage de la tempête Alex. (FM / FRANCEINFO)

C’est dans ce contexte que le maire de la ville, Jean-Pierre Vassallo (sans étiquette), a demandé un allègement du confinement. "Les gens ont besoin de sortir de la maison, de partager, de discuter", constate l’édile. Même à la banque, "l’urgence sanitaire est moins urgente que l’urgence solidaire et de première nécessité, affirme un conseiller. Là, on doit reconstruire un village. Les gens ont besoin de retirer de l’argent – même s’il n’y a pas beaucoup de choses à acheter –, de faire des virements, de payer des factures, d’avoir l’impression que la vie reprend son cours."

Plus d'un mois et demi après la catastrophe, la vie recommence timidement. Après l’ouverture de la boulangerie, c’est désormais le boucher qui relève son store. Dès le premier jour, sa boutique est remplie. "On sort à peine de l'extrême-urgence, de la plaie ouverte, lance le maire. Heureusement qu’il n’a pas neigé et que cette piste arrive, sinon, dans 15 jours, on aurait commencé à vivre des drames." Les producteurs italiens habitués du marché du mercredi acheminent des fruits et légumes par train. "Ça fait du bien de s’acheter quelque chose, sourit Annie Ghio en rangeant dans son cabas ses fleurs de courgettes et ses poivrons. Tout recevoir gratuitement, c’est presque gênant."   

Annie Ghio range les fruits et légumes frais qu'elle vient de recevoir, venus d'Italie par le train, à Tende, dans les Alpes-Maritimes, le 18 novembre 2020. (FM / FRANCEINFO)

Reconstruire et se soutenir

Dès les jours qui ont suivi la catastrophe, la solidarité s'est organisée. Outre les célébrités, les bénévoles ou les donateurs privés, certains Tendasques organisent leur monde d'après. En contrebas du village, sur les bords de la Roya, les frères Scandola sont de ceux qui ne baissent pas les bras. Ils tiennent le garage depuis la fin des années 1980. Avant eux, c’est le père qui avait ouvert la boutique. "Je suis natif d’ici, raconte Patrick. Quand on connaît notre village, notre vallée et voir ce qu’il en reste… j’étais vraiment au plus bas. Ce qui me tient, c'est la gnaque, on ne veut pas partir." 

Avec son frère et les commerçants de la vallée, ils donnent une seconde vie à une association de protection des voies de communication de la Roya. Ils ont également lancé une pétition pour que la SNCF et les routes reviennent au plus vite à Tende et récolté plus de 50 000 signatures. "Cela montre que l’on s’intéresse un peu partout à notre vallée, dit-il dans un sourire. Quand on voit les avancées, ça donne du baume au cœur. Ça rebooste un peu les troupes."

Stéphane Scandola, garagiste à Tende, dans les Alpes-Maritimes. (FM / FRANCEINFO)

Leur garage a subi de lourdes pertes : plus de 30 000 euros de matériel, des voitures de clients. "Il y a des semaines où ça va, d’autres où j’ai même eu envie de changer de métier. Je me disais que ça ne servait à rien de recommencer. C’est vraiment en dents de scie", confie Philippe, exténué après avoir passé des semaines à nettoyer le local de 200 m². En tout, l’eau y est montée jusqu’à 1,4 m, laissant derrière elle 40 cm de boue. 

L'intérieur du garage Scandola, où l'eau est montée jusqu'à 1,4 m de hauteur, après le passage de la tempête Alex, en octobre 2020. (FM / FRANCEINFO)

Les deux frangins ont désormais deux priorités : que l’activité reprenne pour réembaucher leurs deux employés, eux aussi natifs de la vallée. Le mécanicien refuse de se laisser abattre. Même si avec l'arrivée de l'hiver et des premières gelées, la piste, tout juste rouverte, deviendra difficilement praticable, il compte également sur la SNCF et les élus locaux pour faire bouger les choses. "L’info circule, donc les gens savent qu’on ne va rien lâcher. La vallée de la Roya, la vallée des merveilles, c’est ici. Et c’est la nôtre."

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