Covid-19 : pourquoi l'idée d'un confinement des personnes fragiles fait débat

Certains experts avancent l'idée d'un isolement des personnes fragiles, en parallèle de la campagne de vaccination, pour éviter un reconfinement généralisé face au rebond de l'épidémie.

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Un homme âgé portant un masque, au marché de Libourne (Gironde), le 30 octobre 2020. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

Un troisième confinement, mais uniquement pour les personnes fragiles. Cette idée, plusieurs fois avancée depuis le début de la pandémie de Covid-19 en France, fait à nouveau débat. Alors que l'Hexagone connaît un rebond épidémique, l'infectiologue Odile Launay a remis l'idée sur la table lors d'une interview sur la chaîne BFMTV, jeudi 21 janvier. "Si, malgré le couvre-feu, on continue à avoir une augmentation du nombre de cas et d'hospitalisations, très probablement, on va être obligé de repasser par le confinement. On peut se poser la question de savoir [s'il] ne pourrait pas être proposé (...) aux gens les plus à risque", a avancé cette membre du comité vaccin Covid-19. 

Franceinfo vous explique pourquoi cette proposition refait surface et pourquoi elle ne convainc pas l'exécutif.

Parce que le virus continue de circuler activement

Le nombre de malades du Covid-19 en réanimation est repassé, le 25 janvier, au-dessus du seuil des 3 000 (3 031, dont 299 entrés ces dernières 24 heures). Cela ne s'était pas produit depuis le 9 décembre, selon les chiffres de Santé publique France. Outre ce chiffre, indicateur particulièrement surveillé de la pression sur les services hospitaliers, les autorités sanitaires ont fait état lundi soir de 449 morts en 24 heures.

"On ne se confine pas pour empêcher le virus de circuler, mais pour désengorger les services hospitaliers", rappelle l'épidémiologiste Martin Blachier dans les colonnes du Parisien. Selon lui, l'isolement des personnes les plus fragiles permettrait de réduire cette pression sur les hôpitaux, tout en les protégeant du virus et de ses nouveaux variants. Pour ses défenseurs, la mesure aurait d'autant plus de sens que les 75 ans et plus représentent 75% des décès à l'hôpital et qu'ils sont les plus touchés par la maladie, relève Le Figaro. Sur la semaine du 11 au 17 janvier, 66% des personnes placées en réanimation avaient plus de 65 ans, ajoute le quotidien.

Cette décision concernerait 15 millions de Français, si l'on prend en compte les personnes de plus de 65 ans et celles atteintes de pathologies chroniques. Dans un avis rendu le 12 janvier, le conseil scientifique appelle déjà l'exécutif à adresser "une recommandation forte d'autoconfinement" à "la population des personnes les plus âgées et présentant des comorbidités dès lors qu'elle n'est pas vaccinée durant la période des deux mois à venir".

Parce qu'un confinement "ciblé" permettrait de maintenir une forme d'activité économique

Pour certains, dont Odile Launay, l'isolement des seules personnes fragiles pourrait permettre de "maintenir une certaine vie économique et, en particulier pour nos plus jeunes, d'envisager de reprendre une vie, de reprendre la fac". "On a toute une génération de jeunes qui ne vit plus", a convenu le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, invité de BFMTV dimanche soir. 

Odile Launay estime que l'isolement d'une partie de la population permettrait de remédier à ce problème, ajoutant qu'il serait possible d'"organiser une société qui leur permette une vie, de pouvoir aller faire leurs courses peut-être à des heures différentes""C'est une solution qu'on devrait vraiment envisager de façon sérieuse", a-t-elle insisté sur BFMTV.

Cette mesure serait "légitime" si elle était limitée dans le temps, à "deux à trois mois", abonde Gilbert Deray, chef de service à l'hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, sur Europe 1. Le confinement des personnes fragiles devrait dans ce cas s'accompagner d'un "programme de vaccination intense". "D'un côté, on vaccine ces personnes en priorité. De l'autre côté, ces mêmes personnes (...) acceptent de s'isoler pendant cette période pour que l'on ait le temps de vacciner le reste de la population et de mettre toute la population à l'abri", justifie-t-il.

Parce que les personnes âgées seraient encore plus isolées

Du côté de l'exécutif, on exclut pour l'instant cette solution. "Ce n'est pas du tout la stratégie adoptée depuis le début, et ce n'est pas non plus un objet de réflexion", assure une source anonyme à L'Express. En novembre, le ministre de la Santé, Olivier Véran, avait déjà écarté l'idée d'un confinement restreint aux personnes fragiles, "à la fois pour des raisons de faisabilité et à la fois pour des raisons de solidarité entre les générations".

L'isolement des seules personnes âgées augmenterait en effet le sentiment de solitude d'une partie d'entre elles. Selon une étude de l'association Les Petits Frères des pauvres publiée en juin dernier, 4% des plus de 60 ans, soit 720 000 seniors, "n'ont eu aucun contact avec leur famille" durant le premier confinement. Seulement 1% faisaient état d'une telle situation avant l'épidémie, précisait le rapport. L'association avait alors alerté sur l'isolement de personnes âgées "complètement abandonnées" pendant la crise sanitaire.

Parce que la mesure pourrait être anticonstitutionnelle

Autre critique, et pas des moindres : le confinement obligatoire des personnes âgées et fragiles pourrait être une forme de discrimination, et donc contraire à la loi. Selon un conseiller ministériel interrogé par Europe 1, la mesure "créerait une rupture d'égalité" entre deux catégories de citoyens, et notamment entre les plus et les moins de 65 ans. "On peut comprendre l'idée de demander aux personnes fragiles de ne pas sortir de chez elles, mais transformer en droit un phénomène statistique sanitaire pose de vraies difficultés juridiques", explique le constitutionnaliste Didier Maus au Figaro.

"Cela touche à une certaine forme de liberté, sauf que c'est à [ces personnes] de décider", a également relevé le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, sur BFMTV. Assurant que le confinement des plus fragiles "ne sera jamais obligatoire", l'immunologue a appelé les Français concernés à prendre d'eux-mêmes la décision. "Il me semble que dans les deux mois qui viennent, la recommandation pour les personnes les plus âgées, les plus fragiles, est d'aller vers ce que j'appellerais une forme d'auto-isolement volontaire, voulu de leur part, a-t-il déclaré. Pour se protéger en particulier vis-à-vis des variants anglais, et peut-être d'autres variants, en attendant qu'elles soient vaccinées."

Parce que rien ne garantit que ce serait efficace

Le dernier contre-argument avancé par les opposants à cette mesure est qu'elle ne permettrait pas nécessairement d'endiguer la progression du Covid-19 en France. En novembre, le ministre de la Santé avait rappelé que 30% des patients admis en réanimation avaient moins de 60 ans. "L'illusion serait de croire, à partir du moment où l'on a 'auto-confiné' les personnes les plus fragiles et les personnes les plus âgées, que l'on puisse laisser le virus circuler dans le reste de la population, a ainsi averti l'épidémiologiste Arnaud Fontanet sur France Inter, vendredi 22 janvier. On aurait une épidémie dévastatrice qui toucherait les sujets jeunes, qui ne sont pas exempts de complications."

Le spécialiste a rappelé qu'un "jeune de 20 ans" qui contracte le Covid-19 a "une chance sur 200 d'aller à l'hôpital". "Il y a aussi ce que l'on appelle les formes chroniques de la Covid, qui touchent 5% des personnes, a-t-il insisté. Perdre l'odorat à 20 ans, se retrouver pendant six mois épuisé, avec une forme de désorientation, avec des essoufflements à l'effort, ce n'est pas drôle. Ce serait une véritable erreur." Arnaud Fontanet a estimé que l'appel à l'auto-confinement des plus âgés était "surtout un message pour leur rappeler qu'ils sont extrêmement fragiles". "Avec les variants qui arrivent, qui sont encore plus transmissibles, ils devront faire encore plus attention, a insisté l'épidémiologiste de l'Institut Pasteur. Ce n'est pas du tout un message de relâchement pour les autres."

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