Enquête Quand une clinique gonflait artificiellement son nombre de médecins pour ne pas fermer son bloc opératoire

Article rédigé par
Cellule investigation de Radio France - Géraldine Hallot
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
La clinique Saint-Brice à Provins (Seine-et-Marne). (GOOGLE MAPS)

L’Agence régionale de santé d’Île-de-France vient de fermer le bloc opératoire de la clinique Saint-Brice à Provins, en Seine-et-Marne, car elle manquait d’anesthésistes. Une situation qui a duré depuis plusieurs mois, et que la clinique a cachée aux autorités.

Jusqu’à récemment, la clinique Saint-Brice, en périphérie de Provins (Seine-et-Marne) jouissait d’une bonne réputation. En chirurgie digestive notamment. Des stars de la téléréalité venaient s’y faire opérer en toute discrétion pour perdre quelques kilos. Mais depuis la mi-juillet, le bloc opératoire est fermé, sur décision de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France, qui surveillait de près, depuis deux ans, l’établissement.

Dans une décision que nous publions ci-dessous, l’ARS explique qu’avec en moyenne un seul médecin anesthésiste présent dans l’établissement, “la situation est très préoccupante”. La clinique Saint-Brice dispose de deux salles au bloc opératoire, de lits d’hospitalisation et d’un service de consultations. La règlementation lui impose donc d'avoir en permanence deux médecins anesthésistes assistés d’une infirmière anesthésiste. Ce qui n’est pas le cas, d’où la décision de l’ARS.

Extraits de la décision de l’ARS d'Ile-de-France en date du 11 juillet 2022 qui ordonne la fermeture du bloc opératoire de la clinique Saint-Brice. Dans sa décision, l’ARS juge “très préoccupante” l’organisation actuelle du secteur anesthésique (DOCUMENT CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

Un anesthésiste payé juste pour faire gonfler les effectifs

Jusque-là rien d’extraordinaire, quand on connaît les difficultés de recrutement des établissements de santé. Mais ce que n’écrit pas l’ARS, et que nous a révélé le personnel, c’est que pendant des mois (de janvier à juin 2022), la direction de la clinique aurait gonflé artificiellement ses effectifs.

"Sur les plannings du bloc opératoire, il y a des médecins anesthésistes qui sont inscrits mais qui ne sont jamais venus à la clinique, dénonce un chirurgien de la clinique, qui préfère rester anonyme car il est toujours en poste. Leur présence sur les tableaux est fictive. En théorie, en ce qui nous concerne, la règlementation exige deux médecins anesthésistes présents sur place, plus une infirmière anesthésiste."

"La réalité c'est que certains jours, il n'y a qu'un médecin anesthésiste. C’est tout à fait illégal”.

Un chirurgien de la clinique Saint-Brice

à franceinfo

Le personnel de la clinique Saint-Brice, qui a alerté l’ARS à plusieurs reprises, nous a montré les plannings que nous vous présentons ci-dessous. "Vous voyez, là, c’est écrit 'docteur H'. Il travaille en fait dans une autre clinique à 30 kilomètres, pointe le chirurgien. Le docteur N., lui ,exerce dans un département voisin."

Planning du bloc opératoire de la clinique Saint-Brice (avril 2022). (DOCUMENT CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

En juin, la commission médicale d’établissement, qui regroupe l’ensemble des médecins, s’était émue de cette situation dans un compte-rendu adressé à la direction et à l’ensemble du personnel soignant, que nous publions ci-dessous. "Le docteur N. n’a jamais été vu dans l’établissement, peut-on lire. ll y a de nombreux dysfonctionnements qui mettent en jeu la sécurité des patients".

Compte-rendu de la commission médicale d’établissement en date du 24 juin 2022.  (DOCUMENT CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

Au-delà du caractère partiellement "fictif" de ces plannings, trois membres du corps médical de la clinique Saint-Brice que nous avons rencontrés affirment que la direction aurait rémunéré l’un de ces anesthésistes pour qu'il accepte de figurer sur les plannings.

"Le docteur N. que je connais personnellement, m'avait dit une fois, qu'il était payé gracieusement pour figurer sur le tableau mais qu'il ne mettait pas un pied à la clinique."

Élisabeth*, ancienne infirmière à la clinique Saint-Brice

franceinfo

Contacté, le docteur N. n'a pas répondu à nos messages. Nous avons joint la clinique où il travaille, à 70 kilomètres de Saint-Brice. Elle nous a confirmé que le docteur N. faisait bien partie de ses effectifs. 

"Des dysfonctionnements qui mettent en jeu la sécurité des patients"

La présence d'un seul anesthésiste pour assurer le bloc opératoire, le suivi post-opératoire et les consultations n’est pas seulement contraire à la règlementation. “Cela met la vie des patients en danger”, estime Élisabeth*, anicenne infirmière à Saint-Brice. Elle a préféré démissionner au printemps après un incident, corroboré par le témoignage de deux autres médecins. "Le médecin anesthésiste m'a ramené un patient en salle de réveil et l'a extubé. Il est monté faire ses consultations comme ci de rien n'était et m'a laissée seule avec le patient, raconte-t-elle. Sauf que le patient a eu un petit souci. Il a désaturé, il a décompensé."

"Il a fallu que l’anesthésiste redescende mais bon, il fallait que j’agisse avant ! Donc du point de vue de la sécurité on était zéro. La vie du patient était engagée."

Elisabeth*, ex-infirmière à la clinique Saint-Brice

à franceinfo

L’infirmière poursuit, amère : "Je ne suis pas médecin, je fais mon maximum mais j'ai mes limites, aussi. Cela a été la goutte d'eau qui m'a faite démissionner". Elle exerce depuis dans une autre structure.

"Des sanctions possibles", dit l'ARS

Le bloc opératoire de la clinique est fermé jusqu’à fin septembre. L’Agence régionale de santé a demandé à la direction de remédier, d’ici là, à ses problèmes d’effectifs. L’ARS n’a pas souhaité réagir à nos informations. Elle nous indique que "la phase dite contradictoire est encore en cours. En fonction des résultats de cette phase, des sanctions sont possibles".

Le directeur de l'établissement n'a pas répondu à nos multiples sollicitations. La clinique Saint-Brice appartient au groupe privé Avec, qui a déjà fait parler de lui pour sa gestion de la clinique mutualiste de Grenoble. Une plainte, que nous vous révélions en juin, a d'ailleurs été déposée pour "détournement de fonds" et "prise illégale d'intérêt". Le parquet de Grenoble a ouvert une enquête.

* Les prénoms ont été modifiés

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