"On se réveille tous les jours à 4 heures du matin" : comment le bruit de l'aéroport Paris-Charles-de-Gaulle pourrit la vie de certains Franciliens

Un récent rapport de Bruitparif quantifie les effets néfastes que provoque le bruit routier, ferré ou aérien sur la santé des habitants.

Un avion survole la commune de Mauregard (Seine–et–Marne) avant d\'atterrir à l\'aéroport de Paris–Charles–de–Gaulle, le 12 février 2019.
Un avion survole la commune de Mauregard (Seine–et–Marne) avant d'atterrir à l'aéroport de Paris–Charles–de–Gaulle, le 12 février 2019. (ILAN CARO / FRANCEINFO)

Des pavillons alignés, une église, un bar et une épicerie… A première vue, Compans pourrait ressembler à n'importe quel petit village. A un "détail" près : les 800 habitants de cette commune de Seine-et-Marne subissent quotidiennement le grondement des avions qui passent au-dessus de leur tête dans un ballet ininterrompu. Chaque jour, des dizaines d'appareils survolent la commune, à basse altitude. C'est que Compans se niche juste à la lisière de la zone aéroportuaire de Paris-Charles-de-Gaulle, à seulement 4 km de l'extrémité de la piste sud de la deuxième plateforme européenne.

Le village de Compans est situé à seulement 4 km de l\'extrémité de la piste sud de l\'aéroport Paris–Charles–de–Gaulle.
Le village de Compans est situé à seulement 4 km de l'extrémité de la piste sud de l'aéroport Paris–Charles–de–Gaulle. (GOOGLE MAPS)

Le vacarme ne fait pas que casser les oreilles des Companais. Il abîme leur santé à petit feu. C'est en tout cas ce que souligne une étude de Bruitparif, l'observatoire du bruit en Ile-de-France, publiée le 9 février. Et c'est dans ce village que les effets seraient les plus dévastateurs, avec une moyenne de 38,1 mois d'espérance de vie en bonne santé en moins pour ses habitants. Autrement dit, une personne résidant à Compans perdrait, sur l'ensemble de son existence, plus de trois années de vie en bonne santé à cause du bruit, qu'il soit aérien, ferré ou routier. Car à Compans, outre les avions, les trains de la ligne K du Transilien troublent aussi la quiétude du village.

"On a souvent des migraines"

Pour parvenir à cette conclusion inquiétante, Bruitparif s'est basé sur les cartes d'exposition au bruit, déjà existantes, réalisées grâce à des estimations tenant compte des sources de nuisances, de la topographie, etc. L'observatoire a ensuite analysé ces données à l'aune des modèles de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui établit une corrélation entre l'intensité du bruit subi et les risques pour la santé, notamment la gêne provoquée et les troubles du sommeil. L'OMS alerte aussi sur les risques pour le système auditif, les troubles cardiovasculaires et la baisse des capacités d’apprentissage. Des éléments que Bruitparif n'a pas pris en compte dans son étude, pour des raisons de méthodologie.

Jeune retraitée, Dominique vit à Compans depuis une trentaine d'années avec son mari. Tous les matins vers 6 heures, il y a un gros avion cargo qui passe. "Ça nous perturbe, on a souvent des migraines", explique-t-elle sur le pas de sa porte. L'été, dormir avec les fenêtres ouvertes est un véritable défi, à moins de porter des bouchons d'oreille.

"Le soir, quand on rentre du boulot, on aurait envie de se détendre, de prendre l'air…", témoigne Cécile, qui vit là avec son mari et leurs trois enfants. Au lieu de cela, la famille se terre chez elle, toutes fenêtres fermées, et ne profite guère du jardin. "Un jour, un copain qui venait du Sud de la France nous a lancé qu'on était des meurtriers de faire grandir nos enfants dans cet environnement", raconte-t-elle.

On a envie de se prendre la tête entre les mains et de dire : 'Stop, je n'en peux plus, s'il vous plaît, juste 10 minutes de silence !'Cécile, habitante de Compansà franceinfo

Le ballet des avions est devenu partie intégrante de leur vie. "Le matin, avant de me réveiller, je sais inconsciemment quelle heure il est, parce que dans mon sommeil j'ai entendu le premier décollage", explique Cécile. Quant à son plus grand fils, âgé de 18 ans, "il est bercé depuis tout petit au bruit des avions. Quand il n'arrive pas à dormir, il ouvre le velux et il s'endort".

Des riverains habitués 

A quelques centaines de mètres de là, Célia, 23 ans, vit quotidiennement avec ces avions qui défilent, mais aussi avec les trains qui passent tout près de chez elle, parfois à vive allure, toutes les 15 à 30 minutes. "J'habite ici depuis que j'ai 4 ans, donc j'ai toujours vécu avec ce bruit", explique-t-elle en affirmant ne même plus les entendre. A l'autre bout du village, Mathieu, 32 ans, ne s'est installé qu'il y a deux ans, mais ses oreilles semblent déjà habituées. Ce manutentionnaire qui travaille de nuit à l'aéroport reconnaît que le double-vitrage de son appartement ne parvient pas totalement à masquer le bruit. "Mais je ne fais plus attention", assure-t-il.

"Les gens qui habitent la commune depuis plusieurs années ont pris l'habitude de vivre avec le bruit. Ils ont aménagé leur vie en fonction du trafic aérien", observe le maire de Compans, Joël Marion. Un constat qui ne le rassure pas, bien au contraire.

Il faut bien comprendre que l'habitude nous joue des tours. Les gens s'habituent au bruit, mais ce n'est pas bon pour leur santé.Joël Marion, maire de Compansà franceinfo

Si Compans est la commune d'Ile-de-France où le bruit aurait, selon l'étude, le plus grand impact sanitaire, c'est toute la région qui est touchée. "Le bruit des transports est responsable au total de 107 766 années de vie en bonne santé perdue chaque année au sein de la zone dense francilienne", écrit Bruitparif. 61% de ces années perdues sont dues au bruit routier, 22% au bruit ferré et 17% au bruit aérien. Le bruit aérien touche moins de monde que celui de la circulation routière, mais il reste celui qui occasionne les plus fortes nuisances individuelles pour ceux qui les subissent, parfois même dans des zones éloignées des aéroports.

A 20 km de l'aéroport, des nuisances tout aussi fréquentes

Catherine, 65 ans, vit ainsi à Sannois (Val-d'Oise), à plus de 20 km de l'aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle à vol d'oiseau. Mais manque de chance, sa maison est située exactement sur le tracé du couloir aérien utilisé par les avions qui décollent ou atterrissent sur les pistes sud de l'aéroport. Les avions y volent plus haut qu'à Compans, mais à une fréquence tout aussi soutenue, toutes les deux minutes aux heures de pointe. Et surtout, à l'exacte verticale de sa maison. "On en a 450 à 500 par jour", de l'aube jusqu'à minuit, assure-t-elle.

Ici "depuis toute petite", Catherine était déjà là quand l'aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle a été mis en service, en 1974. Elle a observé, au fil des années, l'explosion du trafic aérien. "C'est insidieux, c'est chaque jour davantage", dit-elle. "Il y a d'abord eu l'exaspération et l'épuisement lié au manque de sommeil. Ensuite, il y a eu une phase où j'étais à l'affût du moindre bruit", raconte Catherine.

J'ai commencé à avoir des petits malaises le matin, des trous de mémoire et des allergies.Catherine, habitante de Sannoisà franceinfo

Peu à peu, elle s'est calfeutrée, jusqu'à abandonner sa chambre à coucher et les autres pièces situées à l'étage, sous les toits, où elle ne met plus les pieds "depuis douze ans". En 2007, elle a fait aménager le sous-sol de la maison. C'est donc désormais dans la cave que Catherine a installé son lit, une télé, un bureau, et un petit lavabo.

Catherine a délaissé l\'étage de sa maison de Sannois (Val–d\'Oise) pour aménager sa chambre au sous–sol.
Catherine a délaissé l'étage de sa maison de Sannois (Val–d'Oise) pour aménager sa chambre au sous–sol. (ILAN CARO / FRANCEINFO)

A la retraite, elle en profite pour passer un maximum de temps hors de chez elle. Elle peut passer plusieurs semaines dans une grange qu'elle possède dans l'Orne, ou dans son studio de la côte atlantique, et retrouver un peu de sérénité.

La croissance de Paris-CDG n'est pas terminée

Michel-Jean, lui, a franchi le pas. Il y a trois mois, avec son épouse, ce septuagénaire a quitté la ville d'Ermont, également dans le Val-d'Oise, pour couler des jours plus tranquilles à Perpignan. "Le bien-vivre était atteint", dit-il en se remémorant ces années passées à endurer les nuisances sonores, notamment celles du Concorde, qui dégageait plus de bruit que tout autre avion.

Dans la ville voisine d'Eaubonne, Nadine et David continuent à souffrir du bruit. "On se réveille quasiment tous les jours vers 4 heures du matin", témoigne ce couple de quinquagénaires. Incapable de se rendormir, Nadine se surprend parfois à arriver au travail à 6h30 alors qu'elle est censée prendre son service à 8 heures. "On est fatigués, énervés, stressés", souligne David. Au contraire d'autres voisins qui se sont accommodés du bruit, eux n'ont jamais pu s'y faire, en dix ans de présence. "Ceux qui disent s'habituer, ils ne doivent pas écouter leur corps, juge David. Le cerveau enregistre tout ! On sait qu'un stress continu a toujours des effets néfastes pour la santé."

Nadine, David, Catherine, Cécile et les autres ne sont pas au bout de leurs peines. Même si les avions modernes sont de moins en moins bruyants, les passages pourraient être de plus en plus fréquents dans les années à venir. L'aéroport Paris-Charles-de-Gaulle, fort de ses quatre pistes, est loin d'avoir atteint sa capacité maximale. Un projet de construction d'un quatrième terminal, qui pourrait voir le jour en 2028, vient d'entrer dans sa phase de concertation. A terme, il pourrait accueillir quelque 40 millions de passagers supplémentaires. L'équivalent du trafic actuel à Orly.