Militants libertaires, écologistes, adeptes de théories du complot... Qui sont ces opposants à la 5G qui sabotent des antennes-relais ?

C'est un phénomène qui s'est accru en France pendant le confinement : le sabotage d'antenne-relais. Le premier procès de deux opposants à la 5G s'ouvre jeudi dans le Jura.

Article rédigé par
Léo Tescher - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Une antenne-relais (illustration). (TOMMY CATTANEO / RADIO FRANCE)

Des pylônes incendiés, dégradés, parfois même découpés aux quatre coins de la France... À chaque fois, il s'agit d'actions anti-5G, la cinquième génération de réseau de téléphonie mobile dont les fréquences ne seront attribuées aux opérateurs qu'après les enchères prévues en septembre prochain. Derrière ces actions, des profils très variés et très organisés qui compliquent la tâche des enquêteurs.

Dans le Jura, deux opposants doivent être jugés, jeudi 9 juillet, par le tribunal correctionnel de Lons-le-Saunier, deux hommes, âgés de 39 et 58 ans, voisins à Foncine-le-Haut. C'est dans ce petit village du Haut-Jura qu'ils sont soupçonnés d'avoir mis le feu à une antenne-relais, le 15 avril dernier. Tous deux ne sont pas vraiment connus pour des idées anarcho-libertaires. Le plus âgé venait de reprendre la pizzeria du village. "C'était quelqu'un de placide, très agréable au contact, affirme l'ancien maire Gilbert Blondeau, c'est pour ça que je suis assez surpris de son acte. Il n'avait pas une attitude activiste reconnue, il n'y a absolument pas de prémices de ce passage à l'acte."

Je pense qu'ils ont plutôt agi sur une pulsion ou un effet d'entraînement.

Gilbert Blondeau, ancien maire de Lons-le-Saunier

à franceinfo

Cinq jours avant les faits, deux autres antennes-relais brûlent à 50 kilomètres de là, dans un village voisin, à Saint-Thiébaud. Mais les enquêteurs n'ont pas affaire au même mode opératoire : les équipes ne laissent pas de trace. La structure des antennes est incendiée, les dégâts sont estimés à 800 000 euros.

Des hommes "très proches de la nature"

À Foncine-le-Haut, le pylône n'a pas totalement brûlé, seulement les boîtiers techniques au pied de l'antenne, pour 20 000 euros de dégâts. Des traces ADN sont retrouvées, permettant l'interpellation des deux suspects. Ce n'est pas vraiment un profil d'ultra-gauche selon le procureur de la République de Lons-le-Saunier, Lionel Pascal, "en revanche, ils sont très proches de la nature". Le procureur s'explique : "Le plus jeune des deux notamment ne cesse d'aller promener son chien en forêt, et un jour il explique que, passant dans un endroit qu'il connaît archi bien, il constate qu'il y a des bulldozers qui sont là et qui ont couché des arbres. Il a la certitude que ces travaux sont en réalité des travaux pour installer une antenne 5G, et donc il met le feu à quatre engins de chantier."

Ces engins étaient en réalité en train de travailler à la réfection d'une tourbière, donc à travailler... pour le bien de l'environnement.

Lionel Pascal, procureur de la République de Lons-le-Saunier

à franceinfo

Le suspect fait 700 000 euros de dégâts. Ces deux hommes reconnaîtront aussi avoir tenté d'incendier un restaurant McDonald's à Champagnole (Jura) début mai. Ils encourent jusqu'à dix ans de prison devant le tribunal correctionnel de Lons-le-Saunier.

Des attaques aux motivations diverses

Plus d'une cinquantaine d'attaques ont eu lieu depuis la mi-mars, notamment en Rhône-Alpes, dans le Val-de-Marne, en Bretagne ou encore dans le Sud-Ouest, selon la GSM Association, qui en recense même 182 dans 11 pays d'Europe. Le phénomène reste difficile à comprendre tant les motivations sont diverses. En s'attaquant à une antenne-relais, on s'attaque aux communications, à l'économie, on peut défendre l'environnement, ou même encore être adepte des théories du complot qui affirment que la 5G est responsable du coronavirus.

Les revendications sont d'ailleurs rares, sauf en Isère, où cinq attaques d'antenne-relais ont eu lieu ces derniers mois. Deux d'entre-elles ont été revendiquées par l'ultra-gauche libertaire. Le procureur Éric Vaillant a saisi le parquet national antiterroriste... sans succès. "J'estime que ces dégradations par incendie, revendiquées par l'ultra-gauche le plus souvent, pourraient correspondre à des actes terroristes tels que définis par l'article 421-1 du Code pénal, explique-t-il. Cet article prévoit que les dégradations, lorsqu'elles sont commises avec le but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur, sont des actes terroristes."

Je pense qu'il y aurait intérêt à ce qu'il y ait une enquête nationale sur le sujet pour avoir une meilleure connaissance de la mouvance à l'origine de ces dégradations par incendie.

Éric Vaillant, procureur de la République de Grenoble

à franceinfo

Depuis le mois de mai, une cellule de la gendarmerie, baptisée "Oracle", centralise tous ces dossiers. Cette cellule cartographie toutes les actions de ce type pour établir des liens entre différents modes opératoires dans différents départements afin de faciliter le travail des enquêteurs. Mais le sujet est "sensible", confirme une source proche du dossier à franceinfo.

Dialoguer avec les riverains

Le phénomène a pris une telle ampleur qu'il commence à inquiéter les opérateurs de téléphonie mobile. Sur les 130 000 antennes-relais en France, seules quelques dizaines sont touchées, selon les opérateurs, qui expliquent ne pas vouloir jeter d'huile sur le feu. Nicolas Guérin, le président de la fédération française des Télécoms, espère un dialogue avec les détracteurs de la 5G. "En France, on a la réglementation la plus stricte du monde quasiment sur l'implantation des antennes, explique Nicolas Guérin. Il faut une autorisation de l'Agence nationale des fréquences, des autorisations d'urbanisme, et quand vous demandez une autorisation d'urbanisme, vous devez envoyer un dossier au maire avec votre projet complet. Ensuite, le maire doit organiser un dialogue avec les concitoyens pour expliquer qu'une antenne, qui va diffuser telle ou telle fréquence, peut être installée sur la commune. Il y a, à ce moment-là, la possibilité d'avoir un dialogue." 

On appelle toutes les collectivités et les pouvoirs publics à pousser, organiser, saisir ces opportunités de dialogue et à nous donner la possibilité de nous exprimer pour montrer ce qu'on fait, et surtout, ce qu'on ne fait pas !

Nicolas Guérin, président de la fédération française des Télécoms

à franceinfo

Le président de la fédération française des Télécoms explique participer à ces dialogues locaux, qui leur donne la possibilité de s'exprimer, "en expliquant que la 5G ne véhicule pas le Covid, qu'elle ne tue pas les abeilles, avec des faits, des arguments très factuels... Et ça, il faut aller sur le terrain." Il appelle les collectivités et les pouvoirs publics à organiser des débats pour qu'il puisse présenter des arguments factuels et scientifiques.

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