Six questions sur la pêche électrique, que l'Union européenne pourrait "largement autoriser"

Selon plusieurs ONG, la Commission européenne aurait cédé aux lobbies néerlandais de la pêche industrielle en ignorant un avis défavorable de son comité scientifique. Le Parlement doit s'exprimer sur le sujet le 16 janvier.

Des pêcheurs néerlandais déchargent leur matériel, au Helder (Pays-Bas), le 4 septembre 2015.
Des pêcheurs néerlandais déchargent leur matériel, au Helder (Pays-Bas), le 4 septembre 2015. (TON KOENE / AFP)

La pêche électrique provoque des remous. Lundi 8 janvier, plusieurs organisations environnementales et de pêcheurs ont accusé la Commission européenne d'avoir cédé aux lobbies néerlandais de la pêche industrielle en ignorant un avis défavorable de son comité scientifique. Une critique d'autant plus importante que le Parlement européen doit décider, mardi 16 janvier, si la pêche électrique "doit être interdite ou largement autorisée". Franceinfo fait le point sur cette pêche très décriée.

1Qu'est-ce que la pêche électrique ?

La pêche électrique se pratique avec des chalutiers à perche, destinés à récupérer les poissons vivant au fond de la mer. Au bout de la perche, qui sert de lest, des câbles équipés d'électrodes envoient des impulsions électriques dans les sédiments. Les poissons, telles que les soles, sont attirés puis étourdis afin d'être plus facilement récupérés dans les chaluts.

Interdite dans l'espace marin de l'Union européenne depuis 1998 par un règlement en faveur de la conservation des ressources, cette pratique bénéficie de dérogations depuis 2007. Le 21 novembre dernier, la Commission sur la pêche du Parlement européen a voté, à 23 voix contre 3, en faveur d'un possible développement de la pêche électrique. Ce qui suscite l'inquiétude des pêcheurs et des associations.

2Pourquoi les pêcheurs français s'inquiètent-ils ?

Fin novembre 2017, les pêcheurs ont manifesté pour dénoncer une concurrence déloyale de certains marins néerlandais, qui épuiseraient les réserves de poissons en mer. "Nous laissons les navires hollandais détruire et piller sans états d'âme nos fonds marins", a renchéri le député du Nord Paul Christophe dans l'hémicycle. La pêche électrique ne doit pas être installée sur plus de 5% de la flotte de chalutiers à perche, selon la réglementation. Pourtant, les Pays-Bas en utiliseraient sur 28% de ce type de bateaux, selon l'ONG Bloom. 

Les marins qui utilisent les techniques conventionnelles affirment être désavantagés. "Je ne peux plus me servir de salaire, lâche un pêcheur à France 2. Actuellement, je vends mon bateau." Selon Bloom, plusieurs pêcheurs ont déjà fait faillite.

3Pourquoi des associations s'y opposent-elles ?

Les reproches faits à l'encontre de la pêche électrique sont nombreux. "Il n’existe pratiquement pas de quantification de l’impact de la pêche électrique, par exemple sur les poissons électro-sensibles (requins et raies), mais aussi sur les œufs, les juvéniles, le plancton, la physiologie des poisons, la chimie de l’eau, etc.", explique l'association Bloom sur son site. Très efficace, la pêche électrique est accusée d'épuiser les ressources halieutiques. 

La technique est aussi considérée comme brutale par ses détracteurs. "La pêche électrique explose le dos, l’arête dorsale des cabillauds", déplore auprès de franceinfo Stéphane Pinto, vice-président du comité des pêches des Hauts-de-France. Et selon une étude du ministère de l'Agriculture néerlandais, citée par Bloom, "entre 50 et 70% des cabillauds de grande taille capturés par les chaluts électriques avaient la colonne vertébrale fracturée".

4Que répondent les défenseurs de cette forme de pêche ?

"Ce sont des brûlures de froid, ça n'a rien à voir avec la pêche électrique", a rétorqué un pêcheur néerlandais devant des photos de poissons brûlés que lui montrait un journaliste de France 2. Si ces pêcheurs défendent leur technique, c'est que, pour certains, les gains s'élèvent à "20% de plus", selon eux.

Outre de meilleurs rendements et des revenus plus élevés, les défenseurs de la pêche électrique avancent aussi des avantages... écologiques. Comme l'explique Bloom, ils assurent que leurs dépenses en carburant sont "divisées par deux" par rapport à celles d'un chalut conventionnel. "L’engin étant plus léger, explique l'association, son impact moindre sur l’habitat est également mis en avant" par les promoteurs de la pêche électrique.

5 Qu'est-il reproché à la Commission européenne ?

Plusieurs organisations environnementales et de pêcheurs sont montées au créneau contre la Commission européenne, lundi 8 janvier. Selon elles, l'institution européenne aurait cédé aux lobbies néerlandais de la pêche industrielle en ignorant un avis défavorable de son comité scientifique, lorsqu'elle a proposé d'accorder des dérogations à l'interdiction de la pêche électrique.

Non seulement l'organe scientifique de la Commission, le Comité scientifique, technique et économique de la pêche (CSTEP), "n'a jamais donné son aval pour de telles dérogations, mais il a même explicitement déconseillé à la Commission européenne d'en accorder !" affirment les ONG. Le Parlement européen doit décider le 16 janvier en séance plénière si la pêche électrique "doit être interdite ou largement autorisée".

6Quelle est la position de la France dans ce dossier ?

La France "s'opposera à toute levée de l'interdiction de cette technique, au-delà de la dérogation limitée actuelle" de la pêche au chalut électrique, a affirmé le ministre de l'Agriculture, Stéphane Travert. "Aujourd'hui, l'impact du chalut électrique n'est pas suffisamment documenté pour permettre de justifier un assouplissement du cadre réglementaire", a-t-il estimé.