Votre enfant a reçu une tablette à Noël ? On répond à quatre questions sur l'influence des écrans sur le développement des plus jeunes

Alors que consoles de jeu et autres smartphones vont à nouveau se retrouver au pied du sapin, franceinfo a interrogé des spécialistes de l'exposition des enfants aux écrans.

Entre 2011 et 2018, le taux d\'équipement en smartphone des 12-17 ans est passé de 22% à 83%, selon le baromètre du numérique établi par l\'Arcep.
Entre 2011 et 2018, le taux d'équipement en smartphone des 12-17 ans est passé de 22% à 83%, selon le baromètre du numérique établi par l'Arcep. (JGI/JAMIE GRILL / TETRA IMAGES RF / GETTY IMAGES)

Elle risque d'être à nouveau la reine de Noël. Avec son large écran, ses poignées colorées et sa capacité à passer en un clin d'œil de console de jeu portable à console de salon, la Switch avait été le carton des fêtes de fin d'année en 2018. Entre octobre et décembre de l'année dernière, son constructeur Nintendo avait écoulé 9,4 millions d'exemplaires de son appareil vedette, soit 30% de plus que l'année précédente, relevait Le Figaro en janvier dernier.

Impossible de savoir combien de ces consoles finiront dans les chambres d'enfants et d'adolescents, ni si ceux-ci sauront en modérer leur utilisation. Mais le constat est là : en un peu plus d'une dizaine d'années, smartphones et tablettes numériques se sont ajoutés aux téléviseurs, ordinateurs et autres consoles de jeu vidéo pour envahir la vie des Français. Et celle de leurs enfants. Pour quelles conséquences sur leur développement ? Franceinfo fait le point en quatre questions.

Que constate-t-on des usages ?

Le taux d'équipement, comme le temps passé par les enfants et adolescents devant les différents écrans qui équipent nos domiciles, a explosé en moins de dix ans. Entre 2011 et 2018, le taux d'équipement en smartphone des 12-17 ans est passé de 22% à 83%, selon le baromètre du numérique (PDF) établi par l'Arcep, l'Autorité de régulation des communications. Une enquête Ipsos publiée en mars 2017 révélait de son côté que les 13-19 ans passaient en moyenne 15 heures et 11 minutes sur internet par semaine, soit 1h30 de plus qu'en 2015. Ce chiffre montait à 6h10 pour les 7-12 ans, et à 4h37 pour les enfants âgés de 1 à 6 ans.

Dans une tribune publiée début 2019 dans Le Monde (article payant), le Collectif surexposition écrans (CoSE), fondé par plusieurs professionnels de la santé, s'inquiétait d'un constat alarmant dressé par les services de l'Education nationale. La Direction générale de l'enseignement scolaire avait ainsi relevé qu'entre 2010 et 2018, le nombre d'enfants de 3 à 11 ans scolarisés avec un handicap avait progressé de 24% pour les troubles intellectuels et cognitifs, de 54% pour les troubles psychiques et de 94% pour les troubles de la parole et du langage. Et le collectif de s'interroger : "Un facteur environnemental ne pourrait-il pas expliquer de telles progressions des troubles graves chez nos enfants ? Parmi d'autres, quelle pourrait être la responsabilité de la surexposition aux écrans ?"

Que dit la littérature scientifique ?

Une multitude de travaux existent, mais aucun ne fait autorité au point d'être systématiquement cité par les experts. Difficile en effet d'établir avec certitude que la cause d'un développement perturbé d'un enfant est un temps excessif passé devant des écrans, car beaucoup de facteurs socio-économiques et culturels, plus ou moins quantifiables, peuvent entrer en compte pour expliquer ces troubles.

Difficile également de mettre en place des conditions d'observation strictement scientifiques avec des bambins comme objet d'études, observait le psychiatre Serge Tisseron auprès de France Culture en novembre 2018. 

On ne peut pas décider de mettre 300 enfants dans des milieux où ils n'auront jamais d'écran, 300 dans des milieux où ils en auront une heure par jour et 300 où ils en auront quatre heures par jour. On ne peut pas organiser des expérimentations avec des humains comme on le fait avec des animaux.Serge Tisseronà France Culture

Un argument qui ne convainc pas Michel Desmurget, directeur de recherche en neurosciences à l'Inserm et auteur de La Fabrique du crétin digital (éd. Seuil). "Des centaines d'études ont été publiées, d'abord au sujet de la télévision, puis sur les jeux vidéo, et désormais sur les tablettes tactiles et les smartphones. Mon livre contient 77 pages de références, pour la plupart associées à des études publiées. Tout ça me semble diablement convergent !" fulmine le chercheur auprès de franceinfo, citant notamment les travaux de l'Académie américaine de pédiatrie (PDF, en anglais), qui recommande un usage des écrans strictement encadré. Le chercheur reconnaît toutefois "qu'aucune de ces études ne suffit seule à faire autorité, comme dans n'importe quel domaine."

Président de la Société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent et professeur émérite de pédopsychiatrie, Daniel Marcelli estime que plutôt que d'attendre une étude scientifique miracle qui établirait un lien définitif  entre exposition des enfants aux écrans et troubles dans leur développement, il est plus sage de donner la parole aux professionnels directement concernés par le sujet. "Nous sommes dans une situation paradoxale où les cliniciens repèrent un phénomène nouveau, mais qui n'est pas prouvé par des études. Et au nom de ce manque de recherche scientifique, on disqualifie de manière outrancière les conclusions des cliniciens", s'agace ce spécialiste. 

A l'heure où on parle de principe de précaution sur les questions d'environnement et de santé, je ne vois pas pourquoi ce concept ne s'appliquerait pas aux écrans.Daniel Marcellià franceinfo

Pour ce spécialiste, comme pour Michel Desmurget, les conséquences d'un usage déraisonnable des écrans devraient pourtant être considérées comme suffisamment alarmantes pour ne pas prendre le sujet à la légère.

Quels sont les problèmes dus aux écrans ?

• Quel que soit l'âge, utiliser tardivement les écrans perturbe le sommeil. "La production de mélatonine, une hormone qui contribue à l'endormissement, commence en fin de journée et atteint un pic entre 2 et 4 heures du matin", explique le neuroscientifique à franceinfo. "Or, les écrans diffusent une lumière bleue que le cerveau confond avec la lumière du jour, et qui retarde la sécrétion de mélatonine et donc l'endormissement."

Une enquête de Santé publique France publiée en mars indiquait que le temps de sommeil moyen des Français adultes était de 6h42 en semaine. Et dormir moins de 6 heures par nuit augmente, chez les adultes, les risques de surpoids, de diabète de type 2, ou encore de maladies cardio-vasculaires.

Chez les adultes, comme chez les enfants, dormir suffisamment est essentiel pour la santé. "Le sommeil est si fondamental pour le développement des enfants que cet élément justifierait à lui seul une campagne massive de prévention sur les dangers des écrans !" s'indigne l'auteur de La Fabrique du crétin digital.

• Une exposition excessive aux écrans provoquerait une forme d'addiction. Pour Daniel Marcelli, cette problématique concernerait surtout les adolescents. "Les scientifiques s'écharpent pour savoir si l'utilisation excessive de ces écrans peut remplir les critères d'une addiction. Mais je ne vois pas pourquoi on s'interdirait de la qualifier ainsi, si on admet que l'on puisse parler d'addiction au travail ou au sexe !" tranche le psychiatre, pour qui "un comportement excessif qui entraîne des dégâts dans la vie sociale et scolaire est suffisant" pour le qualifier d'addictif.

Chez les plus petits, des troubles du comportement peuvent rapidement apparaître. Partant de ses propres constatations et de celles de cliniciens, Daniel Marcelli a défini les contours d'un trouble neuro-développemental nouveau chez les plus jeunes : l'Exposition ­précoce et excessive aux écrans (Epee). "Sur le plan clinique, un enfant de 18 mois confronté à une télé allumée en permanence dans le salon, et qui passerait plusieurs heures sur une tablette peut présenter un syndrome d'intérêt exclusif pour les écrans, une absence totale d'intérêt pour les jeux symboliques traditionnels, développer un retard de langage, des problèmes d'interaction avec les autres, ou encore faire des crises de rage lorsqu'on lui retire son écran", énumère le président de la Société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent.

Autant de comportements qui selon lui "ressemblent, parfois de manière étrange, aux symptômes que peuvent présenter certains enfants autistes". Mais le psychiatre s'empresse de préciser qu'un enfant concerné par une exposition ­précoce et excessive aux écrans n'est pas pour autant autiste. "Ces jeunes enfants n'effectuent pas les gestes répétitifs appelés stéréotypies caractéristiques de l'autisme, et surtout, la suppression ­totale des écrans avant l'âge de 3 ans s'accompagne rapidement d'une amélioration comportementale."

Quels sont les conseils à donner aux parents ?

Impliqué sur le sujet depuis les années 1990, le psychiatre Serge Tisseron a établi une règle baptisée 3-6-9-12 avec des repères simples à retenir : pas d'écran avant l'âge de 3 ans, pas de console de jeux portable avant 6 ans, accès à internet accompagné à partir de 9 ans, et seul pas avant 12 ans. Pour mettre son enfant sur la voie d'une consommation d'écrans raisonnée, il est également important de donner l'exemple, explique Serge Tisseron. Difficile en effet d'imposer à son enfant de lâcher sa console de jeu si on a soi-même le regard constamment tourné vers son smartphone.

Cité par Télérama (article payant), le pédiatre Eric Osika recommande également aux parents de s'investir dans les activités de leurs enfants lorsque ceux-ci se retrouvent devant un écran. "Devant une émission éducative comme C'est pas sorcier, l'enfant ne perd pas son temps. Si en plus un adulte à ses côtés commente les images qu'ils sont en train de regarder, évoque des souvenirs, sort un dictionnaire, déplie une carte géographique, c'est bingo !", assure-t-il.

Outre le fait de ne pas laisser la télévision, l'ordinateur ou les jeux vidéo voler la place d'autres activités nécessaires comme les activités physiques, la lecture d'histoires ou des jeux traditionnels, il convient enfin de résister à la tentation de tendre un écran pour s'octroyer un peu de repos, explique la psychanalyste Sophie Marinopoulos, toujours dans les colonnes de l'hebdomadaire culturel. "On voit beaucoup de parents qui collent un téléphone ou une tablette entre les mains des enfants pour qu'ils ne fassent pas de bruit, pour qu'ils ne nous dérangent pas. Ils sont complètement hypnotisés. Et donc ni eux ni nous, adultes, ne sommes confrontés à la relation", détaille-t-elle.