TRIBUNE. Dépénalisation du cannabis : "C'est l'opinion publique qui fera basculer le gouvernement"

Le débat sur la dépénalisation du cannabis revient sur la table. Pour Romain Perez, de la fondation Terra Nova, ce serait un premier pas dans cette question de santé publique.

Le débat sur la dépénalisation du cannabis a été relancé en France par Jean-Marie Le Guen, le 11 avril 2016.
Le débat sur la dépénalisation du cannabis a été relancé en France par Jean-Marie Le Guen, le 11 avril 2016. (DESIREE MARTIN / AFP)

Le débat sur la dépénalisation du cannabis est rallumé. "La situation actuelle ne marche pas" et "on doit bouger", a déclaré le secrétaire d'Etat aux Relations avec le Parlement, Jean-Marie Le Guen, sur BFMTV, lundi 11 avril. "Le cannabis est une très mauvaise chose pour la santé publique, en particulier chez les jeunes. Mais la prohibition n'amène pas une diminution de la consommation", a-t-il argumenté. Pour Romain Perez, auteur d'une étude sur le sujet en 2014 pour la fondation Terra Nova, la dépénalisation est un premier pas. Mais la vraie solution pour endiguer la consommation des plus jeunes et la violence du trafic, ce serait la légalisation de la consommation et de la vente du cannabis. Il s'exprime ici librement.

Parler de la dépénalisation du cannabis, c'est bien, mais ce n'est pas assez. Il faut faire évoluer notre législation en profondeur sans tarder. Qu'un membre du gouvernement ait pris la parole à ce sujet permet de médiatiser la question, donc de contribuer à faire évoluer notre compréhension, mais ce n'est que le premier pas.

On observe quand même une véritable prise de conscience sur la nécessité de changer la loi de 1970 parce que le cadre légal est complètement obsolète aujourd'hui. Le tournant qu'ont pris certains Etats américains, comme le Colorado et Washington, en légalisant le cannabis, explique une part de cette évolution. Après des années de "guerre à la drogue", en particulier au cannabis, le constat de l'échec s'impose ici comme là-bas.

Le 15 octobre dernier, le gouvernement a publié un décret d'application donnant la possibilité à la police d'infliger une amende plutôt que d'ouvrir une procédure judiciaire à l'encontre d'une personne surprise en train de fumer du cannabis, comme c'était le cas avant. C'est un premier pas, qui montre que la France se dirige déjà vers une normalisation du cannabis.

La dépénalisation, un moindre mal

Mais les hésitations et les désaccords persistants au sein de la classe politique sur l'avenir du cannabis risquent de nous conduire vers une solution sous-optimale. En refusant la légalisation, nous ne tirerons pas les bénéfices de la refonte du cadre légal des infractions aux stupéfiants. Seule la mise en place d'un marché structuré et légal, sur la base de prix étroitement encadrés, permettrait de contrôler la prévalence du cannabis de manière efficace, de réduire l'insécurité liée au trafic clandestin et de générer des créations d'emplois et des recettes fiscales.

La dépénalisation est une demi-mesure qui ne changerait pas grand-chose à la situation actuelle. C'est la conclusion à laquelle sont arrivés nombre d'Etats américains, qui ont choisi de privilégier une approche minimale. Nous adoptons une approche pudique et non assumée d’un problème qui nécessite une approche ferme et courageuse. C'est une question de santé publique qui concerne pourtant tout le monde.

Un tabou trop grand pour légiférer

Et même si certains en parlent, il existe toujours un tabou trop grand autour du cannabis pour que les politiques assument sa dépénalisation. En tant que médecin, la position de Jean-Marie Le Guen est tout à fait cohérente. Pour protéger la santé des Français et surtout des jeunes, il est nécessaire que les autorités prennent conscience qu'une politique trop rigide ne permet pas d'avoir des résultats satisfaisants. Il faut adopter une autre stratégie. 

L'Allemagne, l'Italie et le Portugal ont déjà sauté le pas de la dépénalisation. Mais en France, l'opinion publique n'est pas prête. Pourtant, c'est elle qui fera basculer le gouvernement vers la dépénalisation. Mais nous avons un rapport au cannabis  très lié à l'expérience, ou plutôt à l'inexpérience, de chacun.

Pour certains, fumer un joint serait beaucoup plus grave que de boire une bouteille de vin, ce qui n'est pas forcément vrai en termes de santé. L'alcoolisme est une addiction contre laquelle l'Etat investit beaucoup. Il doit faire de même pour le cannabis, jouer son rôle de régulateur et encadrer sa consommation.

Dépénalisation ne signifie pas banalisation

Mais il ne faut pas tomber dans la caricature et tout mélanger. Être favorable à la dépénalisation du cannabis ne veut pas dire qu'il faut en banaliser la consommation. Le cannabis est très mauvais pour la santé. Mais, pour lutter efficacement contre cette drogue, il vaut mieux l'encadrer car, en réalité, c'est le système actuel qui est permissif car les trafiquants n'ont aucune concurrence.

On pourrait par exemple créer des coffee shops qui auraient le monopole de la vente pour éviter que le cannabis ne soit accessible aux mineurs et à un prix trop bas. Le but étant de faire baisser la consommation, et non de l'inciter. Dépénaliser la consommation de cannabis, c'est prendre en compte un problème réel de santé et apporter une solution déjà expérimentée dans d'autres pays.