D'anciens patients de l'hôpital public témoignent : "Les compétences sont là, mais il y a un manque de moyens"

Pour un séjour de courte ou longue durée ou une consultation aux urgences, des patients racontent leur expérience de l'hôpital public.

Les urgences du CHU de Montpellier (Hérault), le 25 avril 2016.
Les urgences du CHU de Montpellier (Hérault), le 25 avril 2016. (MAXPPP)
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Elise LambertFrance Télévisions

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"Inhumain, horrible." Depuis plusieurs semaines, de nombreux soignants alertent sur leurs conditions de travail à l'hôpital public. Qu'ils soient infirmier, kinésithérapeute ou chirurgien, tous font le même constat : l'hôpital public est en danger. Afin de remédier à cette situation, le Premier ministre, Edouard Philippe, a donné, mardi 13 février, le coup d'envoi d'une réforme "globale" du système de santé. Il promet d'apporter d'ici l'été de premières réponses au malaise des soignants et au déficit chronique des hôpitaux.

Mais qu'en est-il du côté des patients ? Si certains d'entre eux défendent la qualité des soins et un hôpital accessible à tous, d'autres déplorent le manque de moyens humains et matériels. Franceinfo leur a donné la parole.

"Mon rhumatologue a moins de temps depuis qu'on lui a supprimé sa secrétaire"

Il a fallu plus de dix ans pour qu'Anna Gennarina connaisse enfin la raison de ses maux : une spondylarthrite ankylosante, maladie chronique qui touche la colonne vertébrale et le bas du dos, et se traduit par de grosses douleurs et des problèmes d'articulations. "J'avais de nombreuses crises. Au lycée, il m'arrivait de ne plus pouvoir marcher, mais on me disait que c'était juste des sciatiques", raconte cette femme de 35 ans. Elle endure ces inflammations, des "poussées de douleurs articulaires", sans broncher. Pendant toute son adolescence, les médecins qu'elle consulte en libéral ne lui trouvent pas de maladie particulière, l'envoient dans des centres privés. L'année de ses 27 ans, elle rencontre dans une clinique un médecin qui prononce pour la première fois les termes "spondylarthrite ankylosante".

Il lui conseille de se rendre au CHU de Nancy (Meurthe-et-Moselle), où on lui confirme le diagnostic. "Depuis, en fonction des douleurs, je m'y rends tous les trois ou six mois pour être suivie." La jeune femme suit un traitement de biothérapie et a régulièrement des injections et des perfusions "pour endormir la maladie". Elle est très bien accueillie quand elle y va sur rendez-vous. "Le rhumatologue me connaît, il est très sympa et humain. Il cherche vraiment à me rassurer, à trouver les médicaments pour me soulager." Les infirmières sont toutes accessibles – "il peut y avoir des remarques désagréables parce que quelqu'un n'est pas dans son bon jour" – et, globalement, Anna assure être bien reçue.

Depuis quelque temps, la jeune femme remarque cependant que son rhumatologue semble plus débordé. "Il s'est mis à prendre les rendez-vous, à faire les papiers car on lui a supprimé sa secrétaire. Ça l'énerve parce qu'il a moins de temps avec ses patients." En revanche, lorsque la douleur est trop forte et que les anti-inflammatoires ne suffisent plus, Anna se rend aux urgences. "Là, c'est l'usine, on est 50 dans la salle d'attente."

On attend trois heures pour faire une radio et encore trois heures pour une prise de sang. On a vraiment l'impression d'être un numéro.Anna Gennarina, une patienteà franceinfo

Même si les urgences sont de mauvais moments à passer, l'hôpital public reste important à ses yeux. "Je suis soignée dans de bonnes conditions et remboursée entièrement."

"L'état de l'hôtellerie démoralise"

Niveau analyse de la qualité des soins médicaux, Françoise Mazzoni, 66 ans, s'y connaît. Ancienne infirmière dans le privé, cette soignante originaire de Nice (Alpes-Maritimes) a passé toute sa carrière dans les couloirs immaculés des hôpitaux et en Ehpad. A trois reprises, elle les a aussi fréquentés en tant que patiente. "J'ai fait un séjour long pour une prothèse de genou et je suis allée deux fois aux urgences pour un décollement de la rétine et un infarctus", raconte-t-elle.

Ce dernier passage est le plus marquant pour elle. Un matin de 2014, elle sent soudainement qu'elle a du mal à respirer, à se déplacer. Elle appelle les pompiers, qui viennent la chercher à son domicile et la transfèrent au CHU de Nice. Les médecins qui la connaissent estiment que ces symptômes sont certainement un "burn-out" d'infirmière. Alors qu'un bilan sanguin doit prendre normalement trois quarts d'heure, elle attend trois heures, allongée dans un "chariot", avant de pouvoir passer les examens. "Ce n'est que sept heures plus tard que j'ai eu la confirmation qu'il s'agissait bien d'un infarctus", raconte la Niçoise. Avec le recul, Françoise Mazzoni n'en veut pas à ses confrères, mais déplore qu'ils n'aient pas le temps de bien analyser des cas aussi pressants.

Ce n'est pas parce qu’ils sont incompétents qu'ils n'ont pas fait le diagnostic plus tôt, mais parce qu'ils étaient débordés.Françoise Mazzoni, une patienteà franceinfo

Lors de son hospitalisation, Françoise assure que tout s'est bien passé. "C’était bien fait, les pansements, les injections, je sentais les gens compétents, très à l’écoute et adorables." Si le médecin n'est pas disponible, "il y a toujours un interne ou un externe pour nous voir, assure-t-elle. Ce qui n'est clairement pas le cas dans le privé, où on doit attendre." La retraitée précise que son cas est peut-être biaisé, car "elle fait partie du sérail", mais trouve que l'hôpital public de Nice offre des soins "globalement bons".

En revanche, elle est plus critique sur le matériel. "L'état de l'hôtellerie démoralise."  Lors de son séjour pour son infarctus, le volet de sa chambre ne ferme pas. On lui sert de la "nourriture insipide et froide" en lui répétant qu'"il faut manger". Le matin, si elle a la malchance d'être servie dans les derniers, "le café au lait est tiédasse". Rien à voir avec les hôpitaux de Monaco, où elle a travaillé auparavant. "Là-bas, les prestations sont d'un autre niveau. Les patients se sèchent avec des serviettes moelleuses et pas des tissus rêches qui sentent mauvais." Malgré ce constat, Françoise Mazzoni préférera toujours être soignée dans le public. "La qualité des soins y est meilleure."

"Mon chirurgien était en or"

Norbert Pirault est un "miraculé". En 2010, alors qu'il circule à moto sur une autoroute d'Ile-de-France, une camionnette déboule à toute allure. L'un de ses pneus crève. "Le véhicule est parti en tourbillon, a tapé dans quatre voitures avant que je sois touché, projeté une cinquantaine de mètres plus bas, toujours sur la voie rapide." Il roule sur lui-même et se retrouve sur le bas-côté. Ensuite, c'est le trou noir. A leur arrivée, les pompiers écrivent sur son dossier "sujet jeune et sain, pour prélèvement". Norbert ne devrait pas s'en sortir et les pompiers se préparent à un éventuel prélèvement d'organes. Mais après une heure et quarante minutes de soins, l'homme est "stabilisé".

"Je suis resté neuf semaines en coma artificiel", raconte cet ingénieur dans le BTP de 55 ans. A son réveil, dans une chambre de l'hôpital Beaujon, à Clichy (Hauts-de-Seine), Norbert ne sait plus où il est. Ses quatre membres sont fracturés, sa clavicule, ses omoplates sont brisées. "Tout le squelette a explosé, sauf la colonne vertébrale", raconte-t-il. Polytraumatisé, Norbert présente un traumatisme crânien sévère. Il ne parle pas, est intubé et reçoit de grosses injections de morphine. Tout ce qui l'entoure semble vaporeux, flou. "Je n'avais aucune notion du temps." Peu à peu, Norbert reprend conscience. 

Mon chirurgien était en or. C'était un jeune, il m'a expliqué tout ce qui s'était passé. Il a présenté en douceur les nécessités de l'amputation puis les prothèses disponibles, électroniques ou en bois.Norbert Pirault, un patientà franceinfo

Norbert apprend même plus tard que sa femme, à Hong Kong lors de son accident, a été accueillie en urgence le lendemain à 6 heures du matin par les chirurgiens en personne. Pendant son hospitalisation, il attrape un pneumocoque, ses poumons sont infectés, mais il reçoit des soins "très très haut de gamme". "Je n'ai rien à dire sur l'hôpital public concernant le plateau technique. Tout le monde m'a très bien accueilli. Les compétences sont là, mais il y a un manque de moyens."

Lors de sa convalescence, Norbert déplore un certain inconfort. "La télé de mon voisin était allumée de 6 heures à 23 heures. C'était une torture pour moi." Entubé comme un "Robocop", il ne peut tenir dans son lit seul et se tient droit grâce à un corset. Un matin, un kinésithérapeute le cale entre des oreillers pour le maintenir dans son lit, mais Norbert se met à tomber en avant. "Mon voisin a dû appeler pour que je ne m'écroule pas par terre." Idem pour les toilettes : "On te met sur la cuvette et on vient te chercher trente minutes plus tard. Ça court tellement dans tous les sens, ils n'ont pas le temps." Malgré cela, Norbert garde un bon souvenir de son passage à l'hôpital. Il a d'ailleurs gardé contact avec son chirurgien. Ce dernier lui a expliqué un jour pourquoi certains soignants pouvaient sembler peu empathiques : "Je fais d'abord de la technique, j’opère et je m’en vais. Les patients, je ne les vois que longtemps après."