Cancer : comment fonctionne le traitement jugé "révolutionnaire" testé dans deux hôpitaux parisiens ?

C'est une petite révolution dans la recherche médicale contre le cancer du sang. La thérapie génique CAR-T cells, testée dans deux hôpitaux parisiens, pourrait permettre de traiter certains lymphomes et leucémies, en agissant directement sur les cellules du patient.

L\'hôpital Saint-Louis est l\'un des établissements français qui a participé à l\'étude sur les CAR-T cells. 
L'hôpital Saint-Louis est l'un des établissements français qui a participé à l'étude sur les CAR-T cells.  (IMAGE POINT FR / BSIP / AFP)

Serait-ce la "découverte de l'année", comme l'a qualifiée l'association américaine American Society of Clinical Oncology ? La thérapie par CAR-T cells ouvre de nouvelles perspectives de guérison chez certains malades de cancers comme les leucémies et les lymphomes, qui touchent 35 000 nouvelles personnes en France chaque année. L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) vient d'accorder des autorisations temporaires d'utilisation à deux laboratoires pour étendre la prescription de cette immunothérapie, explique Le Parisien. Explications sur ce traitement qui suscite de grands espoirs.

Comment ça marche ? 

La thérapie par CAR-T cells (prononcez "car-ti-cell-se") concerne, pour l'instant, les patients atteints de leucémies aiguës et de lymphomes. Elle consiste à modifier génétiquement certaines cellules immunitaires, les lymphocytes, afin de les armer d'un récepteur (le CAR, "récepteur antigénique chimérique" en français), qui leur permet de reconnaître directement les cellules cancéreuses. "Le but est d'avoir une sorte de grande 'armée' de lymphocytes qui puisse vite reconnaître les cellules qui ne sont pas saines, pour pouvoir les combattre" plus efficacement, détaille à franceinfo le professeur Nicolas Boissel, hématologue à l'hôpital Saint-Louis, à Paris, l'un des deux établissements français à avoir été labellisés "centres experts" pour ce traitement. 

Dans le système immunitaire, ces lymphocytes ont déjà ce rôle : on ne fait que leur offrir une nouvelle arme pour détruire plus efficacement les cellules cancéreuses.Pr Nicolas Boissel, hématologue à l'hôpital Saint Louis de Parispour franceinfo

Pour produire les cellules en question, les médecins prélèvent un échantillon de sang avant d'effectuer un tri en laboratoire parmi les cellules sanguines. On ne conserve qu'une seule catégorie de lymphocytes (les T), auxquels on ajoute le récepteur CAR. On les cultive ensuite in vitro afin qu'ils se multiplient par millions. Enfin, on réinjecte ces cellules au patient, en une seule fois. La préparation du traitement prend entre deux et trois mois. 

Pourquoi ce traitement est-il qualifié de "révolutionnaire" ? 

"Ce traitement est extrêmement efficace chez les patients pour qui nous n'avons plus d'autres solutions", explique Nicolas Boissel. Les CAR-T cells ont donc été testées sur une trentaine de patients en France, dans le cadre d'essais cliniques. "Ces patients étaient à des stades très avancés de la maladie, pour lesquels nous avions parfois des situations palliatives, développe l'hématologue. Avec ce traitement, des taux de rémission de 80% ont été observés chez ces malades, et environ la moitié d'entre eux semblent survivre sans rechute au long cours." Une révolution, donc, pour un traitement à l'efficacité "aussi étonnante qu'inattendue".

Pour les patients, qui ont tous subi de longs cycles de chimiothérapie et/ou des autogreffes, le traitement est aussi nettement moins lourd. "Grâce à une seule injection, les CAR-T évitent des traitements barbares", se réjouit dans Le Parisien le professeur André Baruchel, chef du service hématologie pour enfants à l'hôpital Robert-Debré, à Paris. 

Quels sont ses résultats ?

Selon Le Parisien, trois ans après ce traitement, 83% des patients (enfants ou jeunes adultes de moins de 25 ans) atteints d'une leucémie aiguë réfractaire aux traitements traditionnels sont en rémission, contre 15% seulement sans injection de CAR-T cells. Pour les malades touchés par un lymphome diffus à grandes cellules B réfractaire, la thérapie permettrait un taux de 40% de rémission complète quinze mois après l'injection. Avec une chimiothérapie conventionnelle, ce taux chute à 5 à 10%. Pour Nicolas Boissel et son équipe, "ces chiffres sont extrêmement encourageants".

Y a-t-il des effets secondaires ? 

L'hématologue rappelle néanmoins que cette thérapie peut être dangereuse pour le malade. "Lorsque les CAR-T rencontrent les cellules cancéreuses, la réaction peut être violente. Cela peut impliquer une forte fièvre chez le patient, ce qui entraîne une certaine menace sur les organes comme le cœur, le cerveau ou les poumons." Dans Le Parisien, Clément, 19 ans, qui a bénéficié de ce traitement en avril pour lutter contre une leucémie, explique que cela l'a conduit en réanimation. Les effets secondaires peuvent en effet mettre en jeu la vie du patient. 

"Comme pour tous les médicaments, vous avez une balance bénéfice-risque. Au vu de l'avancement de la maladie chez les patients concernés, c'est la dernière option thérapeutique", précise Nicolas Boissel.

Cette thérapie pourra-t-elle être utilisée contre d'autres types de cancer ? 

Si l'on parle aujourd'hui d'une éventuelle guérison des maladies du sang, cette thérapie pourrait également permettre de traiter d'autres cancers. "Cela fonctionne pour les lymphomes agressifs, avec des essais très concluants", dévoile le  professeur Boissel. Des maladies hématologiques comme le myélome multiple ou le cancer des os pourraient ainsi être traitées. "Il est très probable que cette stratégie se diffuse aussi dans des cas de cancers solides, comme celui du sein ou du foie", estime le médecin.

Pour l'instant, le coût de cette thérapie en France n'est pas connu. Selon le service d'hématologie de l'hôpital Saint-Louis, il pourrait s'élever à plusieurs centaines de milliers d'euros pour une seule injection. "Nous sommes en train de rentrer dans une nouvelle phase, où des autorisations seront sûrement données en Europe dans quelques semaines", se réjouit Nicolas Boissel. Grâce aux autorisations temporaires d'utilisation (ATU), le médicament est "fourni aux hôpitaux à titre gracieux", explique Le Parisien, tandis que "les autres dépenses sont prises en charge par l'Assurance maladie". De quoi ouvrir le traitement à d'autres malades.