Gaspillage alimentaire : "Pendant trois ans on n'a pas voulu faire appliquer la loi, maintenant on va le faire"

La loi qui oblige les grands supermarchés à donner leurs invendus alimentaires fête ses trois ans. L'avocat Arash Derambarsh milite pour qu'elle soit strictement appliquée.

La banque alimentaire du Bas-Rhin à Illkirch-Graffenstaden, qui lutte quotidiennement contre le gaspillage, le 15 octobre 2018.
La banque alimentaire du Bas-Rhin à Illkirch-Graffenstaden, qui lutte quotidiennement contre le gaspillage, le 15 octobre 2018. (SOLÈNE DE LARQUIER / FRANCE-BLEU ALSACE)

"Le bilan est plutôt positif. Nous avons distribué plus de 10 millions de repas par an depuis la mise en œuvre de cette loi", a constaté dimanche 10 février sur franceinfo Arash Derambarsh, militant de la lutte contre le gaspillage alimentaire, trois ans après l'entrée en vigueur de la loi Garot.

Cette loi oblige les supermarchés de plus de 400 mètres carré à donner leurs invendus alimentaires s'ils sont sollicités par des associations. Les distributeurs risquent une amende de 3 750 euros par infraction s'ils refusent. "J'ai plus de 300 demandes de plainte sur des infractions constatées," affirme l'avocat. 

franceinfo : Trois ans après l'entrée en vigueur de la loi Garot, le bilan est-il positif ?

Arash Derambarsh : Le bilan est plutôt positif. Nous avons distribué plus de 10 millions de repas par an depuis la mise en œuvre de cette loi, c'est une hausse de plus de 22% du don alimentaire aux associations caritatives, donc c'est exceptionnel et c'est une première dans le monde. Mais il faut aller beaucoup plus loin encore. Nous avons créé l'application The Food Life avec le chef d'entreprise Marc Simoncini, pour mettre en relation les associations et les supermarchés.

Il y a une semaine vous avez fait constater que de la nourriture comestible était jetée par un supermarché E. Leclerc à Mimizan, dans les Landes. Ce genre de cas est encore fréquent aujourd'hui ?

On a laissé pendant trois ans les supermarchés et les associations s'organiser. J'avais dit qu'il n'y aurait pas de contrainte, et que nous ferions les choses à l'amiable et en conciliation. Le problème c'est que la grande distribution a la dent dure : certains jouent le jeu, comme Intermarché, d'autres jouent moins bien le jeu comme le groupe E. Leclerc. Il s'avère que j'ai des lanceurs d'alerte partout en France, et j'ai plus de 300 demandes de plainte sur des infractions constatées. On est parti à Mimizan avec mon confrère Thierry Vallat et avec un huissier de justice, et nous avons constaté effectivement qu'à Mimizan, dans les Landes, le supermarché Leclerc, de plus de 400 mètres carré, jetait dans la benne à ordures des aliments consommables, et javellisait ses produits. C'est le comble de l'absurde : on jette et en plus, on ne souhaite pas que les gens qui sont pauvres puissent y toucher.

C'est la contrainte de l'amende qui a fait évoluer les mentalités ?

On peut faire passer la chose comme le font les Scandinaves, en disant qu'il ne faut pas contraindre et créer des accords. Mais à un moment donné, lorsque le lobby, le système de l'agroalimentaire, ne fonctionne que par intérêt privé, personnel, il faut passer par la contrainte : c'est l'amende, et surtout l'application de la loi. Pendant trois ans on n'a pas voulu faire appliquer la loi, maintenant on va la faire appliquer.

Faudrait-il étendre cette loi aux restaurants, boulangeries et petits commerces ?

Je pense qu'il va falloir adapter la loi. La grande distribution est un lobby très puissant, donc il fallait adapter un arsenal législatif à la hauteur de ce lobby. Les autres ne sont pas aussi puissants, il faut donc les amener avec pédagogie vers un meilleur comportement. D'ailleurs, dans les restaurants, le "doggy bag" [emballage dans lequel un client peut emporter les restes de son repas] commence à s'installer : un restaurateur est obligé de donner ce "doggy bag" si un consommateur le demande. Mais il faut étendre ça également aux boulangeries, à la restauration collective, à la restauration scolaire, aux prisons et aux hôpitaux. C'est tout un champ de notre société qu'il va falloir changer.