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Roland-Garros 2023 : l'Ukrainienne Marta Kostyuk demande à la Biélorusse Aryna Sabalenka de se "positionner personnellement" contre la guerre

La joueuse ukrainienne, 39e mondiale, a refusé de serrer la main de la numéro 2 mondiale après sa défaite au premier tour, dimanche.
Article rédigé par Quentin Ramelet, franceinfo: sport - à Roland-Garros
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
L'Ukrainienne Marta Kostyuk lors de son match contre la numéro 2 mondiale, la Biélorusse Aryna Sabalenka, à l'occasion du premier tour de Roland-Garros, le 28 mai 2023. (THOMAS SAMSON / AFP)

La tension n'est pas près de redescendre entre Marta Kostyuk et Aryna Sabalenka. Sur fond de guerre en Ukraine, la victoire au premier tour de Roland-Garros de la numéro 2 mondiale sur la 39e au classement WTA, dimanche 28 mai, a été presque anecdotique. Originaire de Kiev, Kostyuk a décidé de ne plus saluer en fin de partie ses adversaires de nationalité russe ou biélorusse. Sa manière à elle de contester la situation actuelle sur le circuit et de déplorer le manque d'actions de la part de la WTA ou de l'ATP.

Dimanche, à la fin de son match, Marta Kostyuk a donc totalement ignoré la dernière lauréate de l'Open d'Australie au moment de quitter la terre battue parisienne, saluant uniquement l'arbitre. Un comportement qui n'a pas plu du tout au public du court Philippe-Chatrier, pas forcément au courant de toute l'affaire. En conférence de presse d'après match, Aryna Sabalenka a tenté d'apaiser les choses en affirmant "que personne, dont les athlètes russes et biélorusses, ne pouvait soutenir cette guerre". Mais l'Ukrainienne s'est montrée plus remontée que jamais. Contre son adversaire, mais aussi contre le public, les journalistes et les instances du tennis international.

Marta, est-ce que vous avez été choquée par la réaction du public quand vous êtes sortie du court Philippe-Chatrier et qu’avez-vous ressenti ?

Marta Kostyuk : Je ne sais pas... [Dubitative, elle fait déjà une pause] J'ai envie de voir la réaction des gens dans dix ans quand la guerre sera terminée. Je pense qu'ils ne seront pas satisfaits d'eux-mêmes quand ils repenseront à ce qu'ils ont fait.

La tête de série numéro deux Aryna Sabalenka n'a pas tremblé pour son 1er tour face à l'Ukrainienne Marta Kostyuk en s'imposant en deux manches 6-3, 6-2. Les deux joueuses ne se sont pas serrées la main à l'issue du match en raison du conflit entre la Russie et l'Ukraine.
1er tour : Marta Kostyuk refuse de serrer la main à Aryna Sabalenka après sa défaite La tête de série numéro deux Aryna Sabalenka n'a pas tremblé pour son 1er tour face à l'Ukrainienne Marta Kostyuk en s'imposant en deux manches 6-3, 6-2. Les deux joueuses ne se sont pas serrées la main à l'issue du match en raison du conflit entre la Russie et l'Ukraine.

Visiblement, c'est le fait de ne pas avoir serré la main...

J'ai dit que je n'allais pas serrer la main, et je ne sais pas pourquoi les gens pensaient que je changerai d'avis. 

Jusqu'à aujourd'hui, aviez-vous déjà ressenti une telle hostilité, notamment de la part du public ?

Je ne sais pas, j'ai l'impression que les gens me soutiennent dans les différents tournois. Je souhaite jouer mon meilleur tennis et que les gens me soutiennent en tant que joueuse de tennis. Je dois dire que je ne m’attendais pas à ce qu'il s'est passé aujourd'hui, pas du tout. Les gens devraient être gênés, honnêtement, mais ce n'est pas à moi de juger. Je me sens bien. Sur les réseaux sociaux, à la suite de mes déclarations, j'ai reçu beaucoup de retours négatifs mais j'ai supprimé presque tous mes comptes sur le téléphone. Je ne lis rien. J'en ai assez de ce que disent les gens, cela n'a aucun sens, je ne regarde plus.

Juste avant vous, et vous n'avez peut-être pas eu l'occasion de l'entendre, Aryna Sabalenka a affirmé que "personne dans ce monde, dont les athlètes russes et biélorusses, ne pouvait soutenir cette guerre". C'est une déclaration forte, faite ici, par une joueuse de tennis biélorusse... 

Elle n'a jamais dit qu'elle ne soutenait pas cette guerre personnellement ! [Elle regarde partout dans l'assemblée puis reprend, véhémente] Et les journalistes font beaucoup de travail pour alléger les choses... J'ai l'impression que vous devriez changer les questions que vous posez à ces athlètes, puisque la guerre est déjà là ! Cela fait 15 mois qu'elle a commencé, et je pense qu'il faut poser la question à ces joueurs de la façon suivante : qui doit gagner la guerre ? Si vous posez cette question, je ne suis pas certaine que ces personnes diront qu'elles souhaitent que l'Ukraine gagne la guerre.

Parce que si vous me demandez qui je veux voir gagner la guerre, je dirais l'Ukraine. Je ne sais pas comment, ni quand cela va se terminer, mais je souhaite que ce soit l'Ukraine qui gagne. Pour elle [Aryna Sabalenka], je pense qu'elle devrait d'abord parler pour elle-même, et ensuite parler de tous les autres athlètes. Car je connais personnellement des joueurs et joueuses de tennis qui soutiennent la guerre. Donc avancer que "personne dans le monde ne soutient cette guerre", je pense que c'est un peu fort, parce qu'on ne peut parler que pour soi-même.

Aryna Sabalenka, qui est dans une posture difficile, a dit également : "Je ne peux pas arrêter la guerre"...

[Elle coupe la question du journaliste] Je suis désolée pour elle...

La question n'est pas qu'elle puisse arrêter la guerre ou pas, mais plutôt de savoir si un leader, ou quelqu'un qui est un vrai modèle pour beaucoup de gens, choisit de parler dans une situation très difficile ou pas...

Je ne sais pas pourquoi la situation est si difficile pour elle. [Elle souffle] Depuis le début de la guerre, ils se trouvent tous dans des situations très difficiles, et je ne sais pas ce qu'il y a de difficile là-dedans. Elle sera peut-être numéro 1 mondiale après ce tournoi et elle sera numéro 1 dans l'un des sports les plus importants au monde. Si on regarde les statistiques, en Russie, 80 à 85 % de la population soutient cette guerre. En parlant, elle [Aryna Sabalenka] pourrait envoyer des messages parce que la plupart de ces personnes n'ont jamais quitté leur pays.

1er tour : la conférence de presse de Marta Kostyuk après sa défaite

Quelqu'un comme Aryna, a voyagé partout dans le monde, a une communauté très importante de personnes qui la soutiennent. Et il y a beaucoup de plateformes, de médias, comme le Washington Post ou CNN, qui sont lus ou suivis par des milliards de personnes dans le monde... [Elle fait une pause] Mais elle, elle rejette sa responsabilité. Je ne peux pas respecter cela ! Elle a dit que je la détestais. Je n'ai jamais dit ni en public ni en privé, ni à qui que ce soit, que je détestais Aryna Sabalenka, ni aucune joueuse, mais je ne la respecte pas du fait de la position qu'elle adopte. Donc je ne comprends pas pourquoi elle se trouve dans une "situation difficile". Honnêtement, je ne comprends pas.

Certains athlètes russes et biélorusses ont peut-être peur de s'exprimer par rapport à leur famille... Qu'en pensez-vous ? Quelqu'un comme Daria Kasatkina [russe] a été plus claire sur sa position qu'Aryna Sabalenka... Est-ce que vous l'acceptez ou est-ce qu'il faudrait en faire davantage ?

Kasatkina a déclaré qu’elle ne retournerait pas en Russie. C'est son choix, elle a pris position et elle a renoncé à quelque chose qui est important pour elle afin de... [Elle se coupe] Je ne sais pas comment l'exprimer... [Elle hésite puis reprend] Afin de rester du côté de la vérité, de la gentillesse, de l'amour, je pense.

"Je ne sais pas ce qui fait peur aux autres joueurs. Moi, quand je rentre en Ukraine, je peux mourir d'une seconde à l’autre dans une attaque de drone ou de missile. Donc de quoi ont-ils peur ?"

Marta Kostyuk, joueuse ukrainienne et 39e mondiale

en conférence de presse

La plupart des joueurs ont les moyens financiers de faire sortir leurs familles mais ils ne le font pas, je ne sais pas pourquoi. Moi j'ai été obligée de le faire. Comme je l'ai dit, je ne respecte pas cela. C'est un sport individualiste, et il existe cinq filles ukrainiennes dans le top 100 mondial, donc ce n'est pas si difficile de venir nous parler pendant quelques minutes, de dire quelque chose. Mais elles gardent la bouche fermée, les yeux rivés vers le sol et ne disent rien. Je ne comprends pas. Je vois ces joueuses [russes et biélorusses] chaque semaine dans les vestiaires, et elles n'ont jamais eu l'audace de venir me voir. La guerre a commencé il y a 15 mois. Je ne sais pas si elles vont le faire maintenant.

Il y a quelques semaines, vous avez toutes parlé avec les responsables de la WTA pour évoquer ce problème. Est-ce qu'il y a eu des avancées ?

On a reçu un appel quand j'étais à Kiev [en mars] et après l'appel, on a compris que rien n'avait vraiment changé ! Tout le monde est sur la défensive, comme c'est le cas depuis le début de toute cette situation. Je ne sais pas pourquoi ils ont si peur de nous. On a envoyé quelques mails assez rudes, des mails très forts, et nous avons reçu la réponse qu'ils travaillaient dessus, qu'ils souhaitaient nous aider au mieux, mais rien n'a changé.

Je ne sais pas quand on aura le prochain appel. J'ai l'impression que nous avons tout essayé, tout ce que nous pouvions. Je n'ai pas l'impression que l'on puisse faire autre chose avec la WTA et l'ATP directement, c'est impossible. J'espère que le Royaume-Uni n'accordera pas de visa et qu'ils [Les Russes et Biélorusses] ne pourront pas rentrer dans le pays pour jouer. Pour l'instant, je pense que c'est la seule idée raisonnable, puisque nous avons fait tout ce que nous pouvions.

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