La Tunisie dans la rue contre la dérive autoritaire du président Kaïs Saïed, le jour de l'anniversaire des "printemps arabes"

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Ce sont les premiers rassemblements officiellement organisées par l'opposition depuis l’été dernier, le jour de la date anniversaire du départ de Ben Ali en 2011.

Article rédigé par
Jean-Marc Four - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 2 min.
Manifestation contre le président tunisien Kaïs Saïed à Tunis, le 14 janvier 2022.  (FETHI BELAID / AFP)

Les manifestations sont officiellement interdites. Mais une grande partie de l’opposition a maintenu son appel à manifester vendredi 14 janvier, dont plusieurs partis de gauche et surtout le grand parti d’inspiration islamiste Ennahda, principale force politique de cette Tunisie de 12 millions d’habitants. Et la date ne doit rien au hasard : le 14 janvier, c’était il y a 11 ans la fuite du président Ben Ali et le début de ce qu’on allait alors surnommer "les printemps arabes".

Mais le rassemblement principal, prévu autour de la grande avenue Habib-Bourguiba, ne s’est pas déroulé comme l’espéraient les organisateurs : des unités anti-émeutes ont barré toutes les rues avoisinantes pour y empêcher l’accès. Néanmoins, un bon millier de personnes a malgré tout défié les forces de l’ordre, aux cris de "À bas le coup d’État". Il y a eu quelques accrochages au passage et des tirs de canons à eau et de gaz lacrymogène.

Retour du couvre-feu et arrestations en série

C'est une mobilisation de taille modeste, mais d’autres manifestations ont eu lieu vendredi 14 janvier dans d’autres villes du pays, par exemple à Gafsa. Et c'est surtout une première : depuis que le président Kaïs Saïed s’est attribué les pleins pouvoirs en juillet dernier, quelques rassemblements sporadiques de protestation s’étaient produits. Mais jamais Ennahda n’avait officiellement appelé à défiler. C’est donc un défi explicite au pouvoir en place.  

Il faut dire que la dérive autoritaire est évidente. Au départ, Kaïs Saïed présentait le profil d’un démocrate respectueux des libertés et de l’État de droit : c’est un juriste, spécialiste du droit constitutionnel. Mais les choses ont donc basculé l’été dernier, fin juillet, lorsqu'il s’est arrogé les pleins pouvoirs. Il a suspendu le Parlement et gouverne désormais par décrets. Aucune élection n’est prévue avant décembre prochain.

L'alibi de la lutte contre la pandémie

Et ça va plus loin : non seulement les rassemblements sont désormais interdits, mais depuis ce 13 janvier, le couvre-feu est de retour de 22 heures à 5 heurs du matin. Et le pouvoir fait arrêter ou condamner les opposants. Qu’ils soient de la mouvance islamiste, comme Noureddine Bhiri, arrêté fin décembre et accusé de terrorisme, ou démocrates comme l’ancien président Moncef Marzouki, réfugié en France mais condamné par contumace à quatre ans de prison pour avoir qualifié Kaïs Saïed de "dictateur"... À cette liste s'ajoutent l’ancien bâtonnier Chawki Tabib, arrêté lui aussi, tout comme l’avocat Abderrazak Kilani, interpellé vendredi 14 janvier selon le mouvement Ennahda. Pour l’opposition, tout cela s’apparente clairement à un coup d’État, un retour en arrière en Tunisie.

L’argument du pouvoir, c’est notamment la lutte contre la pandémie : un classique des pouvoirs autoritaires depuis deux ans, avec la restriction des libertés publiques au motif qu’il faut combattre la propagation du virus. Le fait est que la Tunisie voit le nombre de cas repartir fortement à la hausse, avec l’arrivée du variant Omicron. Et le pays compte plus de morts par habitants que la France. Mais la lutte contre la pandémie ne justifie guère le maintien de l’état d’urgence et le régime des pleins pouvoirs du président. Cette commémoration de la chute de Ben Ali revêt donc un goût amer en Tunisie.    

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