Afghanistan : les "règles du journalisme" imposées par les talibans légitiment la censure et les persécutions

écouter (3min)

La liberté de la presse s'éteint en Afghanistan. L'ONG Reporters sans frontières (RSF) a dénoncé ce mercredi onze "règles du journalisme" édictées par les talibans. 

Article rédigé par
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
Un soldat taliban monte la garde près de la place Zanbaq à Kaboul, le 23 septembre 2021. (WAKIL KOHSAR / AFP)

Ce journaliste afghan de 50 ans (son anonymat est préservé pour des raisons de sécurité) travaille à Kaboul depuis 2002. "Mon journal est indépendant", insiste-t-il. Il subit désormais les pressions au quotidien et les compromis nécessaires sur le plan déontologique pour tenir le coup et éviter le courroux des talibans : "Tous les journalistes ont peur, raconte-t-il. Dans les articles il faut peser chaque mot, ne pas avoir l'air de critiquer les décisions des talibans. Vous n'avez pas le droit de dire toute la vérité sur les faits. Mais pour continuer à travailler il faut fermer les yeux, être flexible. C'est vraiment difficile, d'autant qu'il n'y a aucune association ou institution pour défendre les droits des journalistes. Actuellement il vaut mieux être très prudent. Sur le terrain, si vous ne suivez pas les ordres des talibans, même si vous pensez que c'est illégal, tout peut arriver : des menaces, vous pouvez être frappé."

"Désormais, nous évitons de couvrir les manifestations d'opposants car vous pouvez être arrêté, aller en prison, vous faire tirer dessus, être torturé. Tout est possible."

Un journaliste afghan

à franceinfo

Il évoque ainsi les manifestations anti-talibans qui se sont tenues récemment à Kaboul. Les manifestantes ont dû y faire face à une répression violente. Tout comme les journalistes qui essayaient de faire leur métier en couvrant ces rassemblements de femmes revendiquant leurs droits à l'éducation et à l'emploi. Les images de deux journalistes, le dos couvert d'ecchymoses, ont largement circulé sur les réseaux sociaux début septembre. Selon l'organisation Human Rights Watch, "ils ont été fouettés avec des câbles" par les talibans.

À ce climat délétère pour la liberté la presse vient s'ajouter un nouveau cadre. Le 19 septembre, le Centre gouvernemental des médias et de l'information, désormais contrôlé par les talibans, a détaillé "Onze règles du journalisme". C'est Reporters sans frontières (RSF) qui a pu se procurer ce document et donner l'alerte. Nous avons pu consulter ces règles traduites en français. Certaines n'ont rien de choquant au premier abord, la règle numéro 4 par exemple : "Les médias et les journalistes ne doivent pas déformer le contenu des informations." La règle numéro 6 stipule quant à elle que "les médias doivent veiller à l'équilibre des reportages lors de leur diffusion."

Mais d'autres sont beaucoup plus inquiétantes, et leur formulation reste très floue, selon RSF, qui dénonce une forme de "persécution" des journalistes afghans"Les trois premiers points du règlement exigent de ne pas diffuser de sujets contraires à l'islam, ou considérés comme insultants pour des personnalités publiques, ou encore ne respectant pas la vie privée, explique Pauline Adès-Mével, porte-parole de l'ONG. Ce sont des textes inspirés de la précédente loi sur la presse. Le problème, c'est l'absence de précisions, car rien n'indique sur quelles bases et qui pourra décréter que tel écrit ou propos est contraire à l'islam, ou non respectueux de telle ou telle personnalité. On sait qu'il va y avoir une répression dans la foulée. Le règlement prévoit aussi que 'les questions non confirmées par les officiels lors de la diffusion doivent être traitées avec soin'. Ces 7e et 8e points favorisent un retour du contrôle de l'information, voire d'une forme de censure préalable." L'Afghanistan n'avait plus connu ça depuis vingt ans.

Le nombre de femmes journalistes divisé par 10

Par ailleurs, d'après RSF et le Centre pour les femmes journalistes afghanes, avant le retour des talibans, il y avait 700 femmes journalistes à Kaboul tandis qu'aujourd'hui, à peine plus de 70 continuent d'exercer leur métier. Mais selon les témoignages recueillis par Reporters Sans Frontières, la plupart sont privées de terrain, voire d'antenne, à cause de menaces et de pressions incessantes.

103 journalistes afghans ont signé une tribune publiée par RSF le 16 septembre, un appel désespéré à la solidarité internationale pour éviter "l'extinction du journalisme afghan."

 

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Un monde d'avance

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.