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Regard sur l'info. Comprendre et affronter le ressentiment

Comme chaque semaine, Thomas Snégaroff reçoit l’auteur d’un livre, d’un film, d’une série ; d’un travail qui éclaire l’actualité. Cette semaine : le ressentiment, ce mécontentement sourd qui gangrène, parfois, l’existence des hommes et des sociétés.  

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Cynthia Fleury.
Cynthia Fleury. (NATHALIE BOURRUS / RADIO FRANCE)

"Le ressentiment est une maladie de la persécution : se croire sans cesse l'objet d'une persécution extérieure, se sentir uniquement victime, refuser la responsabilité de son sujet dans cette position-là." Extrait de Ci-gît l’amer de Cynthia Fleury, paru chez Gallimard ce 1er octobre.

Cynthia Fleury est philosophe, psychanalyste, professeur au Conservatoire national des arts et métiers de Paris. Elle dirige la chaire de philosophie de l’hôpital Saint-Anne, à Paris. Ce 1er octobre, Cynthia Fleury publie Ci-gît l’amer, chez Gallimard.  Comment définir le ressentiment, cette colère sourde qui, parfois, gronde en nous et dans nos sociétés ? Comment la comprendre ? Comment la dépasser ? Comment l’analyser ? 

Thomas Snégaroff : Pour rester dans l’actualité, prenons l’exemple de Donald Trump. Le président des États-Unis dit qu’il ne fait pas campagne contre Joe Biden mais aussi  "contre les médias d’extrême gauche, contre les socialistes, les communistes". On a là un leader politique qui joue la carte du ressentiment. Au coeur de votre livre, donc …

Cynthia Fleury :  Oui. On voit d’ailleurs qu’une grande quantité de leaders vont aller dans ce sens là. C’est-à-dire qu’ils vont faire en sorte de solliciter, d’accompagner, de conforter, de réassurer la pulsion ressentimiste des individus, et donc tout le victimaire qu’il peut avoir, bien évidemment, des conditions objectives de réalisation. D’ailleurs, je précise, mon livre est un livre qui essaie de faire la différence entre ce qui est la souffrance réelle et puis cette autre chose. La part ressentimiste, qui est quelque chose qui se sépare aussi de la souffrance et qui, d’une certaine manière, fait qu’on ne sort pas de cette souffrance et comment elle va constituer ensuite une réalité politique ? Comment elle va se traduire politiquement ? Comment on va faire pour choisir le leader qui, précisément, vient conforter, réassurer, calmer cela ?

Parce que, le ressentimisme, ou le sentiment de ressentiment, cette rumination, que vous évoquez, est confortable ?

Oui, elle est confortable. D’abord elle a un très gros pouvoir d’autoconservation. Elle est plus confortable que l’action. L’action est difficile. Pourquoi ? Parce que tous les jours on vous parle de l’inaction politique, que rien ne sert à rien, que de toute manière il vaut mieux tout casser etc. C’est vrai que, dans un premier temps, cela ne parait pas confortable. Mais, à un moment donné, au lieu de vous en vouloir à vous, vous allez déployer le fait d’en vouloir au monde. Vous allez avoir le sentiment, dans cette haine, d’agir. Et donc, vous allez trouver ensuite qui va agir pour vous, en mobilisant cette haine.  

Mais alors comment on en sort ? Sur le divan d’un psy ?  

Pas du tout. Non, non, je rassure tout le monde : ce n’est pas la seule manière d’en sortir. Non, on en sort par l’action réelle. Si on en a le désir, bien sûr. C’est-à-dire par l’action politique d’un engagement dans le monde, avec d’autres. Et puis par des voix plus intérieures qui renvoient plus au travail sur soi.  

Donc contrairement à ce qu’on peut imaginer au premier abord, vous appelez à plus de politique ?  

J’en appelle à un double impératif moral si je puis dire les choses ainsi. Celui qui est du côté de l’État social de droit (je dis volontairement cela parce que, à force de diviser les deux, on met en danger et l’un et l’autre) doit tout faire, créer tous les outils institutionnels, et non-institutionnels possibles, pour lutter contre les conditions objectives du ressentiment. Donc cela, c’est tout ce que vous voulez : les politiques publiques, mais aussi l’éducation etc.  

C’est aussi un de vos chevaux de bataille, le care ?

Forcément, je suis sur ce rendez-vous là tous les jours. Donc, en aucun cas je destitue ce niveau-là.  Malgré tout, je montre aussi un autre impératif moral de l’individu qui ne doit pas s’aider de sa propre pulsion ressentimiste. Et donc c’est une sorte de double devoir, non pas de double droit. Deux côtés qui viennent nous protéger, la société et les individus, de quelque chose qui peut potentiellement nous détruire : le ressentiment ! 

Cynthia Fleury.
Cynthia Fleury. (NATHALIE BOURRUS / RADIO FRANCE)