SNCF : "Il y a toute une humanisation à construire parce que le train va se redévelopper sur des modes plus conviviaux et moins rapides"

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On parle beaucoup de la SNCF aujourd'hui, avec les départs en vacances, la grève aussi, évitée de justesse. Et puis il y a l'ouverture du rail français à la concurrence...

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Une voyageuse prend des photos du premier Frecciarossa, le train à grande vitesse de la compagnie nationale italienne Trenitalia qui quitte la gare de Lyon sur la ligne Milan-Turin-Lyon-Paris, le 18 décembre 2021.  (GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

L'arrivée de la concurrence aujourd'hui pour le rail français sur la ligne Paris-Lyon des trains à grande vitesse. Fin du monopole pour la SNCF, puisque la compagnie italienne Trenitalia lance ses trains "Flèches rouges" sur la ligne Milan-Turin-Lyon-Paris. Une belle question de société aujourd'hui pour le sociologue et directeur de recherche au CNRS, Jean Viard. 

franceinfo : Que représente cette fin du monopole de la SNCF ? L'arrivée de concurrents pour un nos fleurons ? Le TGV est une fierté française...

Jean Viard : Il faut se rappeler que la SNCF, vous savez, en 1945, il y avait 500 000 salariés en même temps que 500 000 élus locaux, en fait, c'étaient les deux grands réseaux qui tenaient la France, parce qu'on n'avait pas de voiture. Puis, petit à petit, on est passé à l'automobile.

Et effectivement, le train est descendu à 200 000 salariés. Il a essayé de se relooker avec des voies rapides, et en délaissant souvent les autres. On était dans cette histoire, et il faut se rappeler aussi que du coup, comme dans toute société, quand le système des transports se bloque, se met en grève ou s'arrête pour une raison de catastrophe, la société s'arrête. Le train bloquait la société, les syndicats des transports tenaient la société. Quand il y avait une grève des transports, tout s'arrêtait.

Aujourd'hui, on n'est plus dans la même société, le transport s'est déplacé sur la voiture, et donc c'est légitime. C'est plutôt des phénomènes "gilets jaunes" et poujadistes que syndicalistes. Y a une grande nostalgie dans le monde de la SNCF, chez les professionnels. D'abord, ils ont été le cœur des luttes sociales. Ensuite, ils ont été un peu le grand maillage du territoire. Et là, on a eu donc les réformes, et au fond, maintenant, ils deviennent un système de transport parmi les autres.

Il y a le transport rapide et le transport à la vitesse de la voiture. Il y a le transport de petites lignes ou de banlieues. Et puis, effectivement, le transport de nuit. Et puis, à côté, maintenant, on va effectivement voir la concurrence. Et avec sans doute une différenciation entre le haut de gamme et les low cost.

La SNCF avait déjà mis en place déjà des trains moins chers, etc. Ouigo, on ne peut pas manger, etc. Mais ils ont tenté de s'opposer à ça, mais on est entré dans une nouvelle période. Les voies sont un peu l'équivalent des autoroutes ou des routes, et circulent dessus, toutes les voitures et tous les camions qui en ont envie. 

Alors, des concurrents à la SNCF, ça veut dire l'arrivée d'investisseurs de Trenitalia, en l'occurrence sur les rails français à partir d'aujourd'hui. Est-ce que ça veut dire, cette appétence des investisseurs et de compagnies pour le rail que le train, c'est un transport d'avenir. Il est toujours perçu comme cela ? 

Le grand transport d'avenir, c'est le numérique en réalité. Avec la pandémie, quand on veut voir quelqu'un, la première chose qu'on fait, on fait un Zoom, Skype, etc. Le numérique devient le premier lien, après les liens physiques qui à mon avis vont régresser. Effectivement, le train là-dedans tient un rôle absolument essentiel, pour des raisons écologiques tout à fait évidentes, et parce qu'en plus, on est très nombreux à avoir des voitures qui, très vite, ne pourront plus entrer dans les villes. Effectivement, si on a un diesel qui peut pas entrer dans les grandes villes, ça, c'est bien quand vous êtes à la campagne, autour de chez vous, pour aller faire vos courses, mais vous ne pourrez pas aller en ville.

Le problème de la SNCF, c'est de remettre l'usager au centre, et que l'entreprise travaille pour les usagers alors que l'entreprise, elle, travaille pour elle-même : les syndicats, le bien commun, l'idée de bloquer pour les Fêtes, ça ne les empêche pas de dormir. Vous savez, on est un des derniers pays où le quai n'est annoncé qu'au dernier moment. Il y a des pays où c'est annoncé un an à l'avance. Ça a l'air de rien, mais c'est commode, notamment pour les personnes très âgées qui doivent effectivement aller aux trains. Un TGV, c'est des fois deux TGV à la suite. Si vous avez la malchance d'être à l'autre bout du train, pour quelqu'un de plus de 80 ans, c'est très inaccessible. Donc, il y a toute une humanisation à construire. Et notamment parce que le train va se redévelopper sur des modes nouveaux ou, disons, plus conviviaux et moins rapides.

Alors, justement, l'évolution de l'offre, comment est-ce que, à cet égard, il faut voir la concurrence arriver ? Est-ce que c'est une bonne chose pour les usagers parce que la concurrence tire vers le haut ou au contraire, est-ce que c'est une logique libérale, le doigt dans un engrenage de rentabilité qui peut finalement nuire ensuite à l'offre des services ? 

Il y a une chose simple, c'est avec nos impôts qu'on paye l'essentiel des transports, que ce soit les transports en ville, les bus, les métros, les trams ou les trains. Il y a un énorme part de nos budgets qui viennent de nos impôts, et donc l'idée qu'on arrive à un niveau avec un peu plus de rentabilité en soi, ça semble assez légitime. Après la concurrence, c'est un peu un choix. C'est le propre de l'Europe qui est effectivement favorable à la concurrence.

On peut espérer que ça fera comme dans l'aviation, si vous voulez. On va effectivement avoir sans doute des compagnies qui vous offriront des choses différenciées, qui seront plus adaptées à des clientèles différenciées. Il y a des hommes d'affaires qui travaillent, des étudiants ou des gens qui télétravaillent dans le train. Ils n'ont pas envie d'avoir à côté un enfant qui joue, quelqu'un qui mange. On peut aussi réfléchir à une évolution des usages et donc, évidemment, une évolution des services et des compagnies. 

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