Question de société. Les attentats du 11 septembre : "C'est un marqueur historique, peut-être aussi de la fin d'une position des États-Unis dans le monde"

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Notre rendez-vous "Question de société" aujourd’hui samedi 11 septembre, est consacré au 20e anniversaire des attentats du 11 septembre et de leur mémoire avec l’éclairage du sociologue Jean Viard.

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World Trade Center site. Manhattan, quartier des affaires, New York, USA. Memorial des attentats du 11 Septembre 2001. Touristes et new yorkais viennent se recueillir devant les deux immenses fosses où sont inscrit les noms des victimes.  (ARTHUR NICHOLAS ORCHARD / HANS LUCAS VIA AFP)

Le 11 septembre 2001, il y a exactement deux décennies, un drame et un évènement au retentissement planétaire se déroulait de l'autre côté de l'Atlantique. La télévision était allumée partout en France. Une attaque historique pour les États-Unis qui étaient attaqués pour la première fois sur leur territoire. On évoque la mémoire et les conséquences de ces attentats avec le sociologue Jean Viard. 

franceinfo : Toute personne en âge de comprendre à l'époque, en a un souvenir assez net. C'est donc un traumatisme collectif pour une grande partie du monde, Jean Viard ?

Jean Viard : Oui, c'était tellement sidérant qu’on se rappelle tous de ce qu'on faisait à ce moment-là. Moi, j'ai reçu un SMS de quelqu'un qui habitait dans une autre tour à New York. J'étais devant ma télé, etc. On se rappelle tous l'instant parce que c'est tellement inimaginable et en plus, c'est extrêmement cinématographique. Des avions qui s’écrasent sur des tours. C’était presque pas croyable, tellement cinématographique.

Que diriez-vous aujourd'hui à une jeune Française et à un jeune Français de 20 ans qui n'a pas vécu ce moment-là, dans quoi a-t-on basculé ? 

Ça porte le passé. Moi, ce qui me frappe, par exemple avec les talibans, c'est qu'un de leurs grands enjeux, c'est de s'habiller exactement comme le prophète, il y a 700 ans. Le même pantalon, le même turban. Au fond, comme si le passé était l'égal du présent. Mais ça ne vaut pas que pour les talibans.

Donc, je pense que ce qu'il faut dire à un jeune, c'est : la vraie bataille de l'humanité, c'est pour le réchauffement climatique. Mais visiblement, il y a des gens qui ont été tellement traumatisés par l'histoire de la mondialisation portée par les grands pays occidentaux, qu'effectivement, il faut articuler les deux. Pour l'instant, on n'y arrive pas très bien.  

Vous diriez qu'on a un peu changé de paradigme en 20 ans ? Aujourd'hui, on dit qu'on a basculé dans la lutte contre le réchauffement climatique, pour plus de biodiversité. A l'époque, après ces attentats, il y avait ce fameux "axe du mal" qu'il fallait combattre. C'était ça, le lancement du XXIe siècle ?  

Oui, mais il est toujours là, simplement, il suit des phases successives. Ces attentats, ce n'était que 19 personnes (qui les avait perpétrés). Et Ben Laden, à l'époque, c'était quelques centaines de personnes. Aujourd’hui, ce qui se passe, c'est que ça se diffuse, c'est un immense rhizome, c'est comme une métastase de cancer. Il y a partout des gens qui sont prêts, tout seul, avec un couteau, à aller attaquer un policier.

On assiste à une diffusion de valeurs extrêmement réactionnaires et conservatrices, mais qui s'appuient aussi sur une vieille souffrance historique. Et comment de tout ça, on va faire un commun pour aller se battre contre le réchauffement climatique ? C'est l'enjeu et ça va être difficile. C'est une guerre qui va durer longtemps. Je crois qu'il faut dire les choses comme elles sont.

Vous avez parlé de la sidération à l'époque de tous les Français et de toutes les personnes qui regardaient ces images. Il y avait ce sentiment de vivre un moment d'histoire… 

Ça fait partie de l'histoire, y compris parce que c'est la seule fois où les États-Unis ont été attaqués sur leur territoire, ça ne leur était jamais arrivé. Dieu sait s’ils ont porté la guerre à l'extérieur de leur territoire. C’était inimaginable, plus que pour nous, on a été envahi plusieurs fois, et encore il n’y a pas tellement longtemps.

C'est un marqueur historique, peut être aussi de la fin d'une position des États-Unis dans le monde, même si ça reste une immense puissance, etc. Et puis, il faut dire une chose : depuis 20 ans, ils ont mis 8 000 milliards à peu près, dans la guerre contre le terrorisme. Ils ont perdu à peu près 7 000 soldats et 8 000 supplétifs, ils ont tué je ne sais pas combien de gens. Et pendant ce temps-là, les Chinois ont investi dans le développement économique. Donc, aujourd'hui, ils reviennent à des questions de concurrence économique parce que sinon, ils sont en train de se faire peut-être doubler.

Les conséquences de ces attentats sur la vie des Français sur notre pays, toutes les règles de sécurité ont été bouleversées, notamment pour voyager. Mais quelles ont été, d'après vous, les conséquences de fond pour la société française ? 

Pas seulement ça. On a développé énormément les services de sécurité. On a augmenté de 2 000, je crois, les réseaux de police de renseignement. On entre dans une société de surveillance. Je crois qu'on ne peut pas faire autrement. Je ne suis pas en train de le dénoncer. Mais ça pose un vrai problème parce que ça va être très difficile d'en sortir. Il y a donc cette dimension-là, qui d'ailleurs peut expliquer certaines réactions, des gens face au Covid notamment. Ils ont l'impression que de tous les côtés, on les contrôle, et c'est quelque part un peu vrai.

Et puis de l'autre côté, moi je suis préoccupé du fait qu’on ne peut plus tenir des discours en demandant un meilleur respect de la communauté musulmane. On a quand même le sentiment que c'est très difficile de se battre pour mieux intégrer les jeunes musulmans dans ce pays.

Or, quelque part, c'est exactement l'inverse qu'il faudrait faire. Il faudrait construire de grandes mosquées à Marseille, où il y a 200 000 musulmans et il n'y a pas une grande mosquée symbolique. Il faudrait construire des centres culturels et favoriser des politiques dans les quartiers, justement pour que les jeunes Français d'origine musulmane ne se sentent pas attirés par cette révolte. Mais c'est difficile à vendre aux populations. Je pense qu'en ce moment, notre "commun" s'est un peu affaibli.  

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