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Question de société. Le retour des manifestations : "Il est temps de comprendre que le jacobinisme historique est en train de céder"

Dans "Question de société" aujourd'hui, le sociologue Jean Viard évoque ce sujet du retour des manifestations dans le pays, des mobilisations, des luttes qui se déconfinent elles aussi. 

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Albi, le 29 mai 2021. Un couple porte des ballons pour défendre les langues régionales. Manifestation musicale à l\'appel du collectif \"Pour que vivent nos langues\". (Illustration) 
Albi, le 29 mai 2021. Un couple porte des ballons pour défendre les langues régionales. Manifestation musicale à l'appel du collectif "Pour que vivent nos langues". (Illustration)  (PATRICIA HUCHOT-BOISSIER / HANS LUCAS / AFP)

Défenseurs des langues régionales, de l'héritage de la Commune de Paris, défenseurs des Fonderies de Bretagne, et aussi pour leurs emplois, les soignants, les Gilets jaunes, les VTC, les anti Amazon, les anti éolinennes, les pro Frexit... Les manifestants se mobilisent et sont descendus dans la rue ce weekend. Décryptage avec le sociologue Jean Viard. 

franceinfo : Il y a beaucoup de manifestations, de luttes à citer en France ce weekend ? Des mobilisations, des luttes qui se déconfinent selon vous ? 

Jean Viard : Oui, la société s'ébroue d'une certaine façon, donc je dirais : les terrasses de bars et les manifs, plus quelques concerts, tout ça fait un kit assez français de joie de vivre et de lien social. Après, je ne le prends pas à la légère, mais il faut voir cette dimension-là.

Après, je ferais trois remarques là-dessus. La première, c'est que c'est clair qu'il y a des conflits qui ont été comme bloqués par la pandémie. Donc là, il y a un réveil des luttes sociales car elles sont déconfinées, ça, c'est à mon avis la première chose qu'on peut comprendre. Et puis la société est très énervée. On est tous énervés. ça multiplie les petits conflits.

Après, il y a tous les conflits autour de la sécurité. Bon, là, c'est quand même très particulier. Il y a des policiers qui sont tués, etc. On exagère d'une certaine façon, mais le ressenti par les policiers est juste. On comprend bien leur drame. Il y a un chiffre qui me préoccupe dans ce contexte, c'est l'agression des pompiers. Il y en a 8 par jour. C'est dire quand même qu'il y a une partie de la société qui fait sécession avec tout ce qui symbolise l'État. Donc ça, c'est à prendre très au sérieux, même si je pense que la justice et la police sont deux services publics qui ne doivent pas se marcher sur les pieds.

Et puis, il y a des conflits qui apparaissent, comme les langues régionales. Et là, si vous voulez, c'est clair que c'est un nouveau sujet. Ce qui est passionnant, c'est de voir la vitalité des manifestations sur ce sujet, des manifestations plutôt bon enfant et pacifiques. 

La manifestation la plus impressionnante et d'ailleurs à travers toute la France, c'est celle qui visait à défendre les langues régionales, l'enseignement dans ces langues que les manifestants jugent menacé par une décision du Conseil constitutionnel. On a compté plusieurs milliers de manifestants à Guingamp, en Bretagne, mais des rassemblements aussi en Corse, au Pays basque, en Catalogne, à Nice, en Occitanie, etc. Que dites vous sur ces rassemblements, sur la défense de ce patrimoine, les langues régionales ? 

Il y a deux choses : la loi n'a pas été supprimée par le Conseil constitutionnel, qui dit que ces langues régionales sont une richesse, un patrimoine culturel commun, et donc c'est un atout absolument gigantesque. C'est essentiel. Après il y a un deuxième lieu de débat : c'est le fait d'utiliser ces langues régionales dans les instances publiques puisque notamment la question des prénoms des enfants est : est-ce qu'on peut les écrire en langues régionales ou pas ? Le Conseil d'État, en fonction de son article 2, a considéré que non.

Je dirais que c'est un peu un problème de droit. Donc ça va devoir être remis sur le métier, mais au-delà de ça, moi, je pense que ça fait longtemps qu'on n'avait pas vu les mouvements régionalistes puissants. il y a 20 ou 30 ans, c'était très puissant. Regardez en Bretagne, etc. C'était même parfois dramatique. Et là, au fond, cette pandémie, elle a reconstitué du local. Je crois qu'il faut le dire. On l'a vu pour la santé, on vous disait : il y a tant de malades en Bretagne, tant de malades en Alsace, etc. On a vu qu'il y avait des régions qui s'en sortaient mieux que d'autres.

Au fond, le local est devenu une catégorie d'organisation de la société et d'appartenance. Je pense que dans les gens qui ont manifesté, sans doute qu'une partie ne parle pas les langues locales, mais ils sont pour effectivement leur droit à exister et leur droit à symboliser un territoire.

L'occitan en Occitanie, etc. Le breton en Bretagne, qui sont des langues historiques que la République a détruit pour se construire. Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt, vous vous rappelez les instituteurs qui tapaient sur les doigts des élèves qui ne parlaient pas français, à la fin du XVIIIe siècle. Vous vous rappelez en 14/18 les soldats qui ont été tués parce qu'ils ne comprenaient pas les ordres qui étaient en français, etc.

Donc, il y a toute une histoire de la construction de la langue qui fait que la langue française est la langue de la République. Mais je crois qu'il est temps de comprendre que le jacobinisme historique est en train de céder. Au fond, c'est ça que j'entends dans ces manifestations. 

Albi, le 29 mai 2021. Un couple porte des ballons pour défendre les langues régionales. Manifestation musicale à l\'appel du collectif \"Pour que vivent nos langues\". (Illustration) 
Albi, le 29 mai 2021. Un couple porte des ballons pour défendre les langues régionales. Manifestation musicale à l'appel du collectif "Pour que vivent nos langues". (Illustration)  (PATRICIA HUCHOT-BOISSIER / HANS LUCAS / AFP)