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Question de société. Jean Viard : "La liberté de filmer dans une société démocratique, c'est une protection, mais l'usage, c'est ça qui est compliqué"

Le sociologue Jean Viard tous les dimanches sur franceinfo nous aide à comprendre les questions de société et l'actualité dans la France d'aujourd'hui. Retour sur les images de violences policières de cette semaine, vues par plus de 15 millions de personnes sur les réseaux sociaux. 

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28 novembre 2020. Paris, manifestation de milliers de personnes contre la proposition de loi \"Sécurité globale. Les images de violences policières choquantes ont été vues par 15 millions de personnes sur les réseaux sociaux. 
28 novembre 2020. Paris, manifestation de milliers de personnes contre la proposition de loi "Sécurité globale. Les images de violences policières choquantes ont été vues par 15 millions de personnes sur les réseaux sociaux.  (JAN SCHMIDT-WHITLEY / LE PICTORIUM / MAXPPP)

Des images de violences policières ont choqué cette semaine. Démantèlement d'un camp de migrants, place de la République à Paris, et puis surtout, passage à tabac d'un producteur noir de musique. Une pluie de coups vus par plus de 15 millions de personnes sur les réseaux sociaux. "Des images qui nous font honte", écrit Emmanuel Macron.

franceinfo : Jean Viard, quel est aujourd'hui le rapport des Français à cette police ? 

D'abord, il faut dire que voir quelqu'un de battu nous est insupportable, que cela soit un producteur noir, que ce soit un migrant ou un policier. Je crois qu'on a le même rapport à l'image qui est horrible, et dans une société où normalement on ne voit plus de bagarre comme ça. Après, le rapport à la police, il est ambivalent parce que la police elle est chargée de nous protéger mais aussi de nous réprimander. Il y a les deux attitudes. Et c'est comme quand on conduit, on pense toujours qu'on respecte les vitesses, mais des fois on va un peu vite etc.

Donc, il y a un rapport naturellement un peu ambigu, donc, du coup, qu'est ce qu'ils pensent les Français ? En gros, il y a 75% des gens qui ont une bonne opinion de la police, faut toujours le dire, parce que quand on voit les mouvements sociaux, on dirait toujours que la police est très rejetée. En fait, la réponse est non. Et puis, chaque fois qu'il y a un attentat, d'un coup, on aime plus la police parce qu'on l'a vue travailler, on a eu peur etc. Mais en même temps, cette bonne opinion n'empêche pas que plus de 60% des gens disent oui, parfois, la police peut être raciste ou faire des discriminations, peut-être plus demander les papiers aux jeunes des quartiers, etc. Donc, il y a les deux mouvements : on a une bonne opinion, mais on trouve que parfois, elle dérape.

Et ce qui est difficile, c'est qu'on dirait effectivement que c'est difficile pour les gouvernements d'accepter que de temps en temps, il y a des dérapages qui méritent sanction. On l'a vu pendant la crise des "Gilets jaunes", etc. Et que cet équilibre-là semble extrêmement difficile pour la parole publique pour effectivement correspondre aux attentes des citoyens. 

La proposition de loi "Sécurité globale" avec son article 24 sur l'encadrement de la diffusion d'images de policiers, des images prises souvent en manifestation, ces images qu'on peut tous capter maintenant avec un téléphone, des images de policiers qui peuvent violenter, ou alors des policiers parfois victimes aussi de violence bien sûr dans ces cortèges, elles ont un pouvoir colossal aujourd'hui ?

Elles ont un pouvoir colossal, comme disait Paris-Match : "Le poids des mots, le choc des photos"... Moi, je trouve que c'est une protection des libertés parce qu'on voit tous les cas cités. Au fond, s'il n'y avait pas eu ces images, on peut penser que, par exemple, le producteur noir de musique serait en prison pour agression. Donc, il est clair que ces images protègent. En même temps, elles résument. Parce qu'on ne voit qu'un plan séquence, on ne voit pas ce qui se passe avant, on ne voit pas ce qu'il y a après. Donc, d'une certaine façon, ça donne un pouvoir à une image ou à une séquence sur un évènement. Donc, ce n'est pas forcément la vérité, mais disons que je pense que c'est devenu une protection de nos libertés, de filmer ça.

Le débat, il n'est pas tellement sur filmer, même si le ministre a eu la maladresse de le dire. Le débat il est sur comment on utilise ces images, et là, effectivement, c'est la deuxième sujet. Moi, je crois que la liberté de filmer dans une société démocratique, c'est une protection. Le fait après, de l'usage, c'est ça qui est compliqué. Mais c'est compliqué aussi dans l'affaire de Samuel Paty, le fait de donner son nom, de son collège, etc.

Au fond, comment on va réguler la sphère du numérique pour qu'elle ne soit pas le lieu d'agressions, notamment des fonctionnaires d'autorité, notamment des enseignants, etc. Le monde du numérique est quasiment sans règles, dans une société où il y a contradiction et conflit. Peut-être qu'il suffisait d'une loi sur le numérique d'ailleurs, je ne suis pas sûr que la question du policier soit très différente de celle de l'enseignant. Mais on peut comprendre que si, quand on est policier, on est un personnage public en action publique, donc on peut être filmé. Après, comme individu, on a un quartier, une famille, des voisins. Donc là, on sait très bien que ça pose un problème. Pour moi le problème, il est avec le numérique, et il y a un peu confusion des sujets.

28 novembre 2020. Paris, manifestation de milliers de personnes contre la proposition de loi \"Sécurité globale. Les images de violences policières choquantes ont été vues par 15 millions de personnes sur les réseaux sociaux. 
28 novembre 2020. Paris, manifestation de milliers de personnes contre la proposition de loi "Sécurité globale. Les images de violences policières choquantes ont été vues par 15 millions de personnes sur les réseaux sociaux.  (JAN SCHMIDT-WHITLEY / LE PICTORIUM / MAXPPP)