Élection de Miss France à Caen : "C'est le cœur de la culture populaire, c'est le rêve de dizaines de milliers de jeunes filles"

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29 candidates concourent ce samedi 11 décembre à Caen, pour décrocher le titre de Miss France 2022. Le sociologue Jean Viard décrypte cet événement qui réunit chaque année des millions de téléspectateurs.

Article rédigé par
Solène Cressant - franceinfo
Radio France
Publié
Temps de lecture : 5 min.
Présentation Miss France des 29 candidates à Caen, le 27 novembre 2021, à  l'hôtel de ville, avant le concours qui a lieu ce 11 décembre 2021 au Zénith de Caen.  (MARIE MARTIROSSIAN / FRANCE-BLEU BASSE-NORMANDIE / MAXPPP)

Ce samedi soir 11 décembre, a lieu en direct l'élection de Miss France 2022 à Caen. 29 femmes concourent pour le sacre. Concours diffusé à la télé tous les ans depuis 1987. Depuis plusieurs années, le concours Miss France est de plus en plus critiqué pour l'image qu'il renvoie de la femme, femme-objet, règles drastiques d'âge, de taille, et indirectement de poids. Pourtant, ce sont des millions de téléspectateurs à chaque fois qui regardent.

franceinfo : Jean Viard, comment expliquez-vous ce paradoxe ? 

Jean Viard : Moi, j'ai toujours considéré Miss France comme un concours un peu ringard, pour être honnête. Il ne me viendrait pas l'idée d'y assister, etc, parce que c'est effectivement une certaine idée de la femme, une certaine idée de la beauté. Et puis, il y a des codes, parce que c'est plus compliqué que ça, elles ne doivent pas être mariées, pas avoir eu d'enfants. Bon, c'est tout juste si on leur demande pas si elles sont vierges, donc y a quand même, derrière, une espèce de normalité de ce qu'est une jeune personne, qui est quand même assez codée culturellement... C'est le moins qu'on puisse dire.

Il y a tout ça, mais en même temps, c'est un phénomène de société : effectivement, je crois qu'il y a 5, 6, 7 millions de personnes qui vont regarder le spectacle. Donc, c'est un énorme spectacle qui passionne les foules. Moi, je le rangerais, vous savez, il y a le Tour de France, il y a les corridas, il y a la chasse, il y a tous ces sujets qui font un peu débat, mais en même temps, c'est le cœur de la culture populaire. C'est des pratiques populaires. C'est le rêve de dizaines de milliers de jeunes filles. 

Parce qu'on parle des régions aussi ?

On parle des régions parce que ça se construit à partir du terrain. Donc il y a des comités, il y a des réseaux, il y a des jeunes filles qui sortent de la vie qui était tracée pour elles, parce que d'un coup, elles vont aller à un concours, elles vont rencontrer d'autres gens, elles passent une semaine dans un endroit de rêve pour apprendre le maintien, etc. Donc, il y a tout ça.

Mais c'est toujours compliqué, j'allais dire les bobos bourgeois, un peu comme moi, ont tendance à trouver ça un peu ridicule. Et dans les milieux populaires, on sent bien que ça reste une tradition qui a du sens. Et pour énormément de jeunes filles, c'est un moyen de sortir de leur univers, au fond de s'éblouir avec quelque chose qui va les transformer. Parce qu'après, même si elles sont passées que Miss Provence, Miss Bretagne, etc. ou Miss France, leur vie en est marquée.

Surtout qu'aujourd'hui, ça a quand même un peu évolué. Les femmes qui participent maintenant, ont un concours de culture générale, font la plupart du temps des études. Elles ont des projets de vie, leur carrière peut être propulsée aussi ?

Oui, on fait tout pour que ça ne soit pas uniquement des jolies filles, pour que ce soient des jeunes filles accomplies pour le dire avec des termes un peu classiques. Non, mais on a fait un effort. Mais c'est vrai que il y a l'équivalent pour les hommes en fait mais ça n'intéresse pas grand monde, et c'est un peu comme le football. On regarde plutôt les matchs de garçons. Il y a des matchs de filles. Elles sont d'ailleurs souvent très bonnes, mais pour l'instant, ça attire moins de monde.

Je veux dire une chose : "osez le féminisme", par exemple, ne revendique pas l'interdiction de Miss France, mais revendique qu'on les rémunère et disent : c'est un travail. Là, par exemple, la soirée à la télé, je ne sais pas combien ça va rapporter en publicité, à mon avis, beaucoup. Au fond, les jeunes personnes qui sont là ne touchent pas de salaire, alors qu'effectivement, c'est quand même elles qui font l'attraction. C'est intéressant. Ça veut dire qu' "Osez le féminisme" n'a pas non plus une position radicale, sans doute un peu pour les mêmes raisons, mais essaye de le mettre sur le plan du marché du travail.  


Dans la période où l'on est, en plus cette année on sort du Covid, donc on est tous complètement déstabilisés, on ne sait pas où on va, etc. C'est pas forcément le moment de casser des traditions qui, mine de rien, vont réjouir peut être le tiers des Français. J'ai tendance aussi à être en ce moment particulièrement gentil, si on peut dire, parce que je pense que le monde est particulièrement difficile. 

On parle aussi de tradition, Miss France est souvent avant Noël, c'est au mois de décembre. Mais est-ce qu'une tradition, ça ne doit pas aussi évoluer ? Comment vous expliquez qu'en Allemagne, par exemple, le concours est devenu très ouvert ? Il suffit d'avoir moins de 39 ans, et Miss Allemagne aujourd'hui, c'est une mère de famille de 35 ans. C'est une évolution que la France attend aussi, peut-être de la part de Miss France ? 

Je ne sais pas si la France attend, mais moi, ça me ferait plaisir si on avait une vision un peu plus ouverte de ce qu'est effectivement la beauté et le charme. Et effectivement, qu'on ouvre, mais c'est vrai que là-dessus, on est assez traditionnel. Vous savez, la France n'est pas un pays en avance sur plein de questions normatives. Regardez le droit de mourir en fin de vie, des choses comme ça. On est généralement, j'allais dire, les derniers de la classe. Même le mariage pour tous, on n'est pas forcément en avance, donc la France n'est pas un pays en avant-garde au niveau moral, et en plus, dans la période actuelle particulièrement, on a une pression conservatrice dans ce pays qui est absolument considérable. 

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