Cet article date de plus de dix ans.

Wise 2013 : l'innovation entre enjeux micro et macro

Dernier jour de notre série spéciale consacrée à l'innovation. Et bilan de ce tour de France et du monde de l'innovation éducative.
Article rédigé par Emmanuel Davidenkoff
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 15 min
  (©)

Y a-t-il des
enseignements g
é n é raux
à
tirer du Wise 2013, qui vient de s'achever à Doha ?

Oui.

Le premier c'est que les
contextes géographiques ou historiques ont
beau changer, eh bien il y a des permanences. 
Il a beaucoup été question à Doha des objectifs du millénaire de l'Unesco, à savoir réussir à scolariser tous les enfants.
Ils ne seront pas atteints comme espéré en 2015 mais c'est au fond le grand sujet en matière d'éducation. Et quand ils sont
confrontés à la difficulté de scolariser des enfants qui
sont très éloignés, culturellement, de l'école, quasiment tous les pays font la même chose - et ça a été vrai dans la France du XIXe
siècle. D'abord ils tentent de
trouver des solutions rationnelles, presque industrielles, de faire du chiffre
en quelque sorte : c'est le modèle de la classe traditionnelle
avec un enseignant qui délivre la leçon, et des élèves, le plus nombreux possibles, qui écoutent et répètent, modèle qui a été massivement exporté par les puissances coloniales comme la France ou
l'Angleterre...

Sauf que ç a
ne marche pas avec tous les enfants...

Exactement. Donc ils se tournent
vers des acteurs sociaux ou proches du terrain - en France ce furent les
Maisons familiales rurales, les orphelins d'Auteuil, l'enseignement agricole,
ou encore les centres de formation d'apprentis, et ils cherchent aussi du côté des pédagogies alternatives. Souvent elles sont mises en œuvre par d'autres que par les enseignants - beaucoup de médecins, de philosophes, ou de psychologues à l'époque, de Montessori à John Dewey en passant par Itard ou Makarenko ; aujourd'hui
ce sont les entrepreneurs sociaux qui ont pris le relais.

Et ç a
marche ?

Et ça marche, tant que ça reste dans la marge. D'où la question que nous avons posée hier de la généralisation des dispositifs alternatifs. Comment les faire
entrer dans le système dominant pour passer de
l'artisanat au stade industriel - et on a besoin, à un moment, de passer à ce stade, si on veut réussir à scolariser tout le monde.

Point commun de
toutes ces approches, elles sont centr
é es sur l'enfant .

Oui. Ou du moins sur
l'apprentissage. On s'intéresse à la façon dont le savoir ou le savoir
faire seront acquis, et c'est ce qui détermine tout. On cherche à mesurer, évaluer, prouver. C'est tout le
contraire de la façon dont fonctionne par exemple
le système français, qui respire selon des enjeux institutionnels,
politiques, scientifiques, des querelles de territoires entre disciplines, le
tout compliqué par des réflexes parfois corporatistes, qui ne tiennent que rarement
compte de l'intérêt de l'enfant.

Pour r é ussir
cette industrialisation, l'autre tendance forte c'est de se tourner vers le num
é rique.

Oui. Et on la retrouve dans le
monde entier notamment autour des Moocs, les cours massifs en ligne. L'idée c'est à la fois d'automatiser les
apprentissages qui peuvent l'être, typiquement les tables de
multiplication mais aussi d'essayer de faire plus avec moins - partout la
ressource humaine et financière est rare.

Mais en
industrialisant, est-ce qu'on ne va pas vers une standardisation des contenus,
un appauvrissement culturel ?

C'est un vrai risque et un
vrai sujet qui a été soulevé à plusieurs reprise lors de Wise, essentiellement par des
responsables africains. Standardisation des contenus mais aussi standardisation
linguistique à travers le poids de
l'anglais, ou dans crains cas du français. Et derrière cette question il n'y a pas seulement une revendication
identitaire, il y a aussi une question d'influence, ce fameux "soft
power", le pouvoir doux, celui qui s'exerce à travers la culture et l'éducation.

On a pu lire à
propos de Wise que c'
é tait justement
un instrument du "soft power"
qatari, et une fa ç on
de se refaire une image..
.

Peut-être. Mais si on va de ce côté, c'est certainement encore plus un instrument américain. La Qatar foundation, qui organise le sommet, est très proche de la RandCorporation, un puissant think tank américain qui est à la manœuvre depuis l'après-guerre pour diffuser les
valeurs du libéralisme. Les américains sont également très majoritaires sur le campus Éducation City, un conglomérat de huit universités étrangères installées à Doha. D'ailleurs quand j'ai
posé cette question du soft power
au Dr Abdullah bin Ali Al-Thani, grand ordonnateur de ce "Davos de l'éducation, il m'a dit dit qu'effectivement Wise pouvait
profiter à la "marque Qatar",
mais que c'était en quelque sorte un bénéfice collatéral.

Et c'est cr é dible
?

Je vais emprunter ma réponse à deux spécialistes du Qatar, nos confrères Christian Chesnot et
Georges Malbrunot, qui ont publié chez Michel Lafon une enquête très fouillée de 500 pages intitulée Qatar, les secrets du
coffre-fort
. Et ils expliquent que Wise est la bête noire des conservateurs,
qui sont ultra majoritaires dans l'émirat, et qui rêvent par ailleurs de voir la Cheikha Moza bin Nasser, l'épouse de l'ex émir du Qatar, perdre de son
influence - c'est elle qui dirige la Qatar Foundation, et elle irrite les
traditionalistes depuis vingt ans avec ses projets en faveur des femmes, sa
liberté de ton, et sa volonté de bousculer les archaïsmes. Vous avez en somme ce
qu'on appellerait ici une querelle des Anciens et des Modernes, et ces derniers
qui tiennent le pouvoir, qui ont été formés dans les meilleures
universités américaines, surfent en permanence avec le point de rupture. A
quoi il faut ajouter l'enjeu démographique : les qataris ne
représentent que 10% de la
population du Qatar, et la manne pétrolière et gazière leur assure un niveau de
vie très élevé sans même qu'ils aient besoin de travailler.  Difficile de les convaincre d'aller à l'école et a l'université...

D'o ù
un recours massif
à la main d' œ uvre
é trang è re...

Oui. Pour les ouvriers, avec
les problèmes que l'on sait et des
conditions de travail terribles - au-delà même de ceux qui meurent sur les chantiers, les autres sont
parqués en périphérie et certains jours n'ont même pas le droit de venir en centre ville. Mais le problème se pose aussi pour les cadres intermédiaires et supérieurs, ceux qui dirigent
l'Etat et les entreprises. L'effort accompli en matière d'éducation et d'enseignement supérieur vise avant tout à cela, à constituer un vivier de nationaux qataris pour diriger leur
propre pays. Ajoutez un monde de gouvernement proprement indéchiffrable de l'extérieur, avec un système qui mêle tribalisme et religion, et des
luttes de pouvoir avec lesquelles la tendance moderniste doit en permanence
composer, et ce de manière d'autant plus attentive que
la rue est majoritairement ultra-conservatrice...

Donc oui, je crois que pour
les organisateurs du Wise, les enjeux nationaux et régionaux sont incomparablement plus stratégiques, sur ces questions d'éducation, en tout cas que les
enjeux d'image à l'étranger.

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