Question d'éducation, France info

Les paradoxes des prépas en grève

Et aujourd'hui cette grève des professeurs de classes préparatoires aux grandes écoles. Ils protestent contre une modification de leurs obligations de service... C'est-à-dire de l'organisation de leur temps de travail et de leur rémunération...

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Actuellement, ces obligations de
services vont de huit à onze heures par semaine, en fonction de l'effectif de la
classe et de son niveau, l'objectif est de passer à dix pour tout le monde.

Dix
heures devant les élèves... Contre 15 à 18 heures pour les autres professeurs
du secondaire...
.

Oui. Ils travaillent évidemment
bien plus de dix heures par semaine. Pourquoi bénéficient de ce régime de
faveur ? Parce qu'on estime qu'ils ont plus de travail de préparation de cours
et de correction de copies.

Et
selon eux ce passage à dix heures pour tous entraînera des diminutions de
salaires.

Oui. Pas en tant que tel mais en
fonction notamment des heures supplémentaires qu'ils réalisent, il y en aura
moins. Résultat, et Vincent Peillon l'a confirmé : les rémunérations baisseront
en moyenne de 3 à 5 %.

La
mobilisation est très forte... Les syndicats annoncent une pétition déjà signée
par 30.000 personnes...

Oui.  Les profs de prépas forment une corporation
très jalouse à la fois de ses prérogatives mais aussi de ses privilèges, une
élite enseignante très engagée auprès des élèves, une sorte de bastion de
l'excellence républicaine. D'où l'attelage syndical improbable entre le SNES
FSU, de gauche, le SNALC, de droite, et FO. L'appartenance au corps l'emporte
sur les divergences politiques. On défend ici une certaine idée de l'école
républicaine et de la méritocratie.

Vincent
Peillon est déjà embourbé dans sa réformes des rythmes... Pourquoi ouvrir un
nouveau front ?

Difficile à dire. Cela ressemble
presque à un baroud d'honneur. Vincent Peillon sait très bien de qu'il en coûte
de s'attaquer aux professeurs de prépas. Claude Allègre l'avait fait en 1998.
Cela avait été le début de la fin et la gauche ne s'en était jamais remise -
les voix des enseignants s'étaient même tellement dispersées au premier tour du
21 avril 2002 que le PS avait été privé de deuxième tour. Le souvenir de ce
divorce est encore très présent au PS. Il explique pourquoi François Hollande,
alors candidat aux primaires socialistes, avait lâché la promesse de créer
60.000 postes sans aucune contrepartie. Même Vincent Peillon, qui était alors
le "monsieur éducation" du parti, l'avait appris par voie de presse.

Baroud
d'honneur dites-vous, d'un Vincent Peillon sur le départ ?

D'un Vincent Peillon candidat aux
européennes, d'un Vincent Peillon qui sait depuis des mois qu'il a perdu
beaucoup trop de temps et de crédit avec la réforme des rythmes, que cette
dernière a complètement brouillé le message de la refondation de l'école. Une
refondation par ailleurs bien modeste : 18 mois après son arrivée au ministère,
tous les dossiers explosifs sont devant - le collège, l'éducation prioritaire,
la réforme du métier d'enseignant... Alors tant qu'à tomber au champ d'honneur
autant le faire sur une cause de gauche.

Prendre
aux riches pour donner aux pauvres...

Exactement. C'est l'argument qui
fonde la réforme des obligations de service des enseignants de prépas. Le
ministre veut dégager une marge de manœuvre pour augmenter les enseignants des
zones d'éducation prioritaire. Il resteraient nettement moins bien payés que les
profs de prépas, mais un peu mieux qu'aujourd'hui. Il s'agit de s'attaquer à
une des plus grandes incohérences d'une école qui prétend réduire les
inégalités : elle paie mieux ceux qui enseignent aux riches que ceux qui
enseignent aux pauvres, elle rémunère l'excellence académique plus que
l'engagement social. A cela néanmoins des exceptions : on a multiplié les
prépas destinées à des élèves moins académiques ou issus de milieux moins
favorisés  - prépas dites de proximité,
prépas destinées aux bacs techno, il y a même des expériences pour les bacs
pros, on en a rendu côté récemment. La prepa n'est plus monolithique.

Pour
autant les différences de rémunération sont anciennes et cette situation ne
faisait pas débat dans le milieu...

Oui. Car au fond elle fait
consensus parmi les enseignants. A tous les étages du système, il est admis que
plus vous avez réussi un concours difficile, plus vous enseignez à de bons
élèves, plus vous méritez d'être considéré. Sortons d'une classe prépa : si
vous allez dans un collège ou un lycée lambda, vous constaterez des différences
de traitement entre agrégés et certifiés, et ne parlons pas de vacataires, qui
n'ont pas voie au chapitre. 

Mais
ce consensus existe aussi parce que les prépas sont efficaces...

Oui. Elles sont un système de
sélection admis et effectivement très efficace pour distinguer les jeunes qui
possèdent le volume de travail le plus important, qui sont capables d'accéder à
un haut degré d'abstraction, qui acceptent de se soumettre à l'autorité, de
mettre entre parenthèse leur vie privée pour atteindre un objectif - du moins
pour ceux qui visent les grandes écoles les plus prestigieuses. Mais c'est
aussi un modèle qui vacille. D'abord les grandes écoles ont diversifié leur
recrutement. Soit en favorisant les admissions parallèles de diplômés de BTS,
de DUT ou de l'université, soit en multipliant les possibilités d'accès après
le bac. Résultat : deux diplômés de grande école sur trois ne sont pas passés
par une prépa. Ça n'est un passage obligé que pour rentrer dans les grandes
écoles les plus réputées. Ces dernières d'ailleurs ne recrutent plus que dans
une poignée de lycées, essentiellement parisiens.  Le temps où tous les grands lycées de
province intégraient régulièrement des élèves à Polytechnique ou HEC est
totalement révolu. Et ça se sait. Résultat : dans certaines académies, les
prépas ne font pas le plein.

Le
mouvement de colère des enseignants peut-il s'étendre aux élèves ?

Oui. En prépa la relations
profs-élèves est très dense. Mais il y aura une limite, celle de l'approche des
concours. Les élèves auront du mal à les sacrifier, et les enseignants aussi.
Ils sont réellement très engagés dans la réussite de leurs classes. Prendre le
risque de condamner leurs élèves à échouer suscitera des déchirements violents
lors des assemblées générales.

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